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LE TEMPS QUI RESTE de Marco Amerighi

Chronique Livre : LE TEMPS QUI RESTE de Marco Amerighi sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

À quoi rêve-t-on quand on a quatorze ans dans un bourg ouvrier de Toscane ? Pour Sauro, la réponse a l’allure d’un dieu du rock en boa blanc découvert au début de l’été 1985. Avec le Docteur, Momo et le Trifo, ils vont chanter comme David Bowie et monter « le meilleur groupe de la région ». Qu’importe si personne ne sait jouer, s’il faut répéter dans la chambre froide d’un ancien abattoir. Bientôt, rien d’autre ne compte que leur premier concert pour impressionner la belle Bea Tempesti…

Vingt ans plus tard, Sauro, qui a coupé les ponts avec sa famille et avec le groupe, reçoit un appel l’informant que son père a disparu. De retour sur les lieux de son enfance, dans l’ombre suffocante de la NovaLago, la centrale géothermique qui étouffe toujours hommes et paysages, Sauro affronte enfin les démons de cet été tragique où sa vie a basculé.


L'extrait

« Badiascarna ressemble à un avant-poste extraterrestre dans un film de science-fiction : un alignement de maisons modestes disposées le long d'une route mal goudronnée, le cimetière au nord, l'abattoir où travaillait le Nesti et l'ancien terrain de sport au sud. Dès que les virages reprennent et que la départementale serpente en direction des bois, les maisons se font rares, et le village, avec ses deux cents habitants, disparaît. Disparaissent à leur tour une église, la décharge et la station-service. Il y a quelque chose, pourtant, qu'on ne peut pas éviter de remarquer en entrant à Badiascarna : les deux énormes tours de refroidissement de la NovaLago, la centrale géothermique construite en lisière des bois sur un grand lac naturel d'acide boracique. Au début du Xxe siècle, on a découvert qu'il y avait sous Badiascarna des milliers de poches de vapeur d'eau, et on a sondé le terrain à la foreuse, puis transporté la vapeur vers une turbine. Depuis, Badiascarna a l'électricité et le chauffage à volonté. Seul prix à payer, les kilomètres de gros tuyaux argentés qui éventrent la terre, la puanteur d'oeuf pourri due à l'hydrogène sulfuré et la poussière d'amiante qui a rendu mon père malade.
Je suis parvenu à la moitié de la multitude de corps bleus étendus sur le sol et je procède lentement, en m'excusant et en prenant garde de ne pas écraser une main ou un pied. Quelqu'un me sourit, d'autres regardent les nuages éparpillés, plongés dans je ne sais quelles pensées. Un chat se lèche la patte à côté d'une petite colonne de pierre décorée de gerberas.
De l'autre côté de la rue, deux hommes en gilets orange fluo se versent à boire dans un bol. L'un porte une vieille casquette décolorée du Giro d'Italia. L'autre des lunettes de soleil.
« Excusez-moi, je peux vous demander quelque chose ? »
L'homme à la casquette sourit, arborant une rangée de dents noires.
« Suffit que ce soit pas du fric. » » (p. 32- 33)


L'avis de Quatre Sans Quatre

À Badiascarna, on peut pas dire que c'est la dolce vita. Ça ne l'est pas aujourd'hui, et ça ne l'était pas hier lorsque Sauro et ses copains étaient ados, au milieu des années 80. La petite ville est triste, et puis tous ces cancers qui fleurissent plus vite que des pâquerettes dans les prairies au printemps, emportant la population laborieuse bien trop tôt. Des saloperies coriaces, causées par l'amiante de la NovaLago, la centrale géothermique, unique employeur ou presque de la localité. Tout le monde le sait, personne ne moufte. Le truc habituel, l'entreprise fait vivre la ville, lui procure chauffage et énergie, ça vaut bien la peau des ouvriers. Des travailleurs, ça se remplace. Il y a toujours une génération à attendre les postes laissés libres par ceux qui se traînent de chimiothérapies en unités de soins palliatifs... Déjà en 1985, le père de Sauro, Rino, est mis en préretraite, pourvu d'un pécule pour solde de tout compte et éviter les plaintes. Cancer de la plèvre, à évolution lente, mais les neurones sont atteintes également et Rino a la mémoire qui flanche. Un comportement erratique de personne atteinte de démence, plus de mémoire immédiate, fugue, réactions étranges et décalées. Son état nécessite en permanence qu'un de ses fils ou son épouse le surveille.

Vingt ans après, la situation ne s'est pas arrangée, Sauro est appelé en catastrophe par sa mère afin qu'il revienne au village chercher son père qui a disparu. Sauro n'a plus de contact que très épisodiquement avec elle, Rino a chassé son fils de la maison en 1985 pour une raison inconnue, sans doute un effet de sa maladie. Mu par une sorte de sens du devoir, et par le désir de prendre un peu de distance avec sa compagne qui sent bien qu'il n'est, contrairement à ce qu'il dit, pas très chaud pour avoir un enfant, Sauro se fait violence et retrouve Badiascarna, les vieux amis de son père, ceux qui sont encore à peu près vivants, son frère, semi-clochard vivant dans une cabane dans la forêt, entouré de ses chiens et guettant les mouvements des animaux, et sa mère, rongée par l'inquiétude à laquelle il promet de dénicher Rino. Il y croise aussi Bea, l'âme du groupe qu'il avait fondé jadis, s'affairant à récupérer des vieilleries dans les maisons abandonnées, un peu comme lui fait le tri dans sa mémoire

Au fur et à mesure de sa quête, Sauro va revisiter Badiascarna, mais aussi son passé, juste avant son départ, notamment un drame auquel il n'avait surtout plus voulu repensé. Lorsqu'on fouille la mémoire, on ne choisit pas toujours ce que l'on y débusque. Il se remémore le grand événement de sa vie, son groupe de rock, lkes silhouettes du Docteur et Momo, ses potes, sa passion quasi mystique pour David Bowie. Mais aussi Le Trifo, un ado handicapé, un peu débile, un peu halluciné, et Bea Tempesti qui complétaient la bande. Ils répétaient dans une ancienne chambre froide de l'abattoir local, sans avoir appris à jouer, l'époque était au punk et il n'était pas besoin de sortir du conservatoire pour faire cracher les amplis...

Momo, c'était son meilleur ami, le Docteur, un leader naturel menait la troupe, Bea, comme toutes les femmes du village, organise un peu le chaos d'idées et d'énergie qui émane des garçons. Manque un batteur, élément essentiel d'un groupe de rock, ils feront appel à un délinquant, un peu plus âgé qu'eux, parce que, même si le Trifo semble mettre de la bonne volonté à suivre le rythme, ça ne suffira pas...

Marco Amerighi construit son histoire sur deux plans, un chapitre narre la recherche actuelle, en alternance avec les souvenirs anciens. Badiascarna semble être la patrie du secret, tout le monde cache quelque chose, à commencer par la centrale qui dissimule soigneusement sa nocivité. Le secret de Sauro le ronge de l'intérieur, à la manière du mésothéliome de Rino. Chercher son père, c'est tenter de se trouver lui-même, de revoir avec ses yeux d'adultes le pays de son enfance. Accepter de regarder en face tout ce qui a été, ce que l'on a fait ou subi, ce dont on est responsable, ce dont on est complice. Revoir tout ce qui était figé sous un autre angle et ce qui a été occulté parce que la colère ou la rancoeur, c'est toujours plus facile que d'admettre sa faute.

La naissance de ce groupe de rock dans une chambre froide, environnée par la mort, est presque un oxymore. Balancer des chorus malhabiles, faire hurler les guitares au mileu de la viande froide pour en pas être avalés par la Centrale, ne pas devenir les remplaçants de ceux qui sont déjà mourants. Un mariage de contraire, entre l'espoir de sortir de l'emprise de la centrale, de se créer un avenir, et les chaînes charriant la viande des cadavres animaux. Les répétitions balbutiantes se déroulent à l'abri des regards, deviennent une espèce de catharsis éruptive. Ce groupe, la chose la plus importante de leur vie, qui marquera la fin de l'enfance, de l'innocence et le début des regrets, restera pourtant la preuve qu'ils ont essayé, qu'ils ne se sont pas rendus sans combattre comme leurs aînés pour qui l'abattoir, c'est la centrale géothermique. Jusqu'à la tragédie...

L'auteur aime ses personnages, il sait à merveille les faire évoluer dans le climat presque étrange de cette petite ville alourdie par tout ce qui y est caché. Sauro déballe tout, petit à petit, les tribulations de son groupe, les premières amours, l'ambiance lourde à la maison où il faut veiller, déjà, sur Rino qui disparaît régulièrement ou fait n'importe quoi, les recherches qu'il mène maintenant, sur la moto paternelle, et tout le reste. Un récit à deux étages, l'un avec le dynamisme et l'entrain de l'adolescence certaine de mettre en place un projet révolutionnaire, ce lui qui va changer la vie pour toujours - et qui le fera mais pas de la manière prévue -, l'autre plus lent, celui de la recherche, de la mémoire, un peu désabusé, nostalgique et effrayé par ce qu'il pressent y trouver. Le dénouement déstabilise Sauro, inattendu, surprenant, il est également salvateur, porteur de résilience.

Le temps qui reste est un très beau roman, profond, bien plus complexe et riche qu'il n'y paraît au premier abord, chargé de signes forts, de symboles et d'espoir. Marco Amerighi raconte avec talent cette classe ouvrière vouée à la mort par l'usine et la chape de silence qui fait que rien, ou presque, ne change, le mal se poursuit à travers les générations...


Notice bio

Marco Amerighi, né à Pise en 1982, est enseignant et traducteur de l’espagnol. Il vit aujourd’hui à Milan. Le temps qui reste (Liana Levi, mars 2019) a remporté en Italie le Prix Bagutta du premier roman 2019.


La musique du livre

De la musique à foison. Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : David Bowie – Beauty and the Beast, Heroes, Space Oddity, Joy Division – Unknow Pleasure, Buddy Holly – Oh Boy – Maybe Baby, The Ramones - Blitzkrieg Bop, The Clash, The Velvet Underground, Lou Reed, Neil Young, MC5, Kiss, Jimi Hendrix, Black Sabbath, Television, Tuff Darts, Talking Heads, Bob Dylan, Patti Smith, The Rolling Stones, Ian Stewart, Woodie Guthrie, Sergio Endrigo, The Beatles – Abbey Road, Sex Pistols...

David Bowie – Rebel Rebel

Iggy Pop and The Stooges – Search and Destroy

The Ramones – I Wanna Be Your Boyfriend

Joy Division – Disorder

T. Rex – Get it On

The Understones – Teenage Kicks

LE TEMPS QUI RESTE – Marco Amerighi – Éditions Liana Levi – 286 p. mars 2019
Traduit de l'italien par Françoise Brun

photo : Pixabay

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