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LE THÉÂTRE DES MERVEILLES de Lluís Llach

Chronique Livre : LE THÉÂTRE DES MERVEILLES de Lluís Llach sur Quatre Sans Quatre

Lluís Llach est un chanteur et écrivain espagnol catalan qui s’est illustré dans sa lutte contre le franquisme. Il s’exile à Paris dans les années 1970. Il ne se produit plus mais s’occupe d’une fondation pour les enfants défavorisés au Sénégal, a été élu au parlement de Catalogne en 2015, milite pour la cause indépendantiste (L'Estaca est une de ses chansons emblématiques) et écrit aussi des romans publiés chez Actes Sud : Les Yeux fardés (2015), lauréat du prix Méditerranée étranger 2016 et Les Femmes de la Principal (2017). On peut penser que Le Théâtre des merveilles doit beaucoup à la propre vie de Llach, bien sûr.


« UN QUOTIDIEN COMPLIQUÉ

À partir de ce jour, Mireia assuma la direction et la gestion du Maravillas et, confortée par la présence de Carme au bureau et d’employés possédant un vrai bon sens, elle sut parfaitement gérer les défis qui se présentèrent à elle. Sous sa responsabilité, et malgré les moments d’euphorie verbale qui émaillaient les concertations, l’assemblée définit peu à peu la politique du nouveau fonctionnement du théâtre.
On décida d’entrée que tout le monde aurait le même salaire, quel que soit son travail. Celui-ci fut fixé à cent vingt-cinq pesetas mensuelles par le comité de section des variétés, créé quelques jours plus tôt. Cependant, après les premières ardeurs égalitaires, on accepta que l’acteur Asensi Marquès touchât trois duros de plus, que l’actrice Mercè Combreres et la vedette principale, Petúlia del Rio, fussent gratifiées de deux duros supplémentaires, et Montse Gas d’un de plus.
Par ailleurs, on décida à la majorité de continuer à présenter le même spectacle qu’avant le soulèvement militaire, Le Trésor, tu l’as là !, mais en modifiant le texte et en l’adaptant aux nouvelles circonstances. Il y eut des propositions de toutes sortes. La plus osée fut celle de Feliu qui, du haut de ses vingt ans, était le plus militant et proposa que les danseuses soient habillées en miliciennes et interprètent des hymnes révolutionnaires. À ces propos, Ignasi Bartrina manqua de s’évanouir, il ne fallait pas que l’assemblée le trouvât trop tatillon.
Mireia imposa son point de vue en disant qu’il s’agissait d’un théâtre de revues et qu’il devait rester un théâtre de revues pour de nombreuses raisons, et notamment pour montrer que les choses étaient redevenues normales et que la révolution n’était hostile ni au divertissement ni à la culture.
Mais comme les instructions du syndicat obligeaient à insérer au milieu des scénarios les plus piquants des louanges en faveur de la révolution et des informations sur l’écrasement des rebelles et la bonne marche de la guerre, on décida collectivement que ce serait M. Asensi qui s’en chargerait, car il avait une excellente diction, même s’il lui manquait l’emphase de rigueur. Aux répétitions, on avait bien vu que tout cela était un peu forcé, mais l’heure n’était pas à la finesse et surtout pas aux critiques d’ordre antirévolutionnaire.
Le 14 août, avant que le spectacle reprenne normalement, Mireia placarda sur la porte de l’entrée principale, à l’attention du public, un avis émanant du syndicat : « Un instant, camarade : le syndicat unique des spectacles publics te demande un maximum de respect pour tous les camarades que tu auras l’occasion de voir sur scène. Ils sont des travailleurs comme toi. Ne perturbe pas la bonne marche du spectacle. Regarde-le avec un authentique sens artistique. Le Comité. » Sous le premier communiqué, un second panneau indiquait que les pourboires étaient interdits. Cette mesure ne s’adressait pas expressément à M. Bartrina, elle était étendue à tous les théâtres et aux cinémas du pays. Pendant tout le spectacle, un élan de dignité s’empara des fibres les plus occultes des employés et les danseuses levèrent la jambe plus haut que jamais et montrèrent les attributs collectivisés avec une digne sophistication. » (p. 34-35)


Le Théâtre des merveilles offre tous les soirs un spectacle de danse et de chansons dans la rue Paral-el à Barcelone. Il ne s’agit ni d’opéra ni d’opérette, les filles sont préférablement pulpeuses et leur chorégraphie ainsi que leurs tenues de scènes soulignent leurs atouts physiques et quant aux garçons, il en va de même : leur beauté et leur physique compensent largement leurs incertitudes rythmiques ou musicales.

Peu importe, car le Théâtre des merveilles est un lieu de bonheur et de camaraderie où les tragédies n’ont le droit de pénétrer que grimées et en costume flamboyant. Certes, les bijoux sont en toc et un peu voyants, la troupe a tendance à aimer les tenues un peu excessivement colorées et le maquillage ad hoc, mais c’est un endroit chaleureux et humain.

Tout ce petit monde, danseurs, chanteurs, musiciens et techniciens vit sous la protection bienveillante du directeur Bartrina, de sa femme et de sa fille, en particulier Mireia et son frère Lluís qu’il a recueillis tout jeunes et à qui il a donné un toit au sein même du théâtre et du travail. Mais la guerre civile éclate : Mireia à la tête du syndicat anarchiste CNT, forte de ses convictions républicaines et du soutien de l’ensemble des employés du théâtre, prend les rênes de la direction, distribuant à chacun un salaire égal et protégeant ainsi le propriétaire Bartrina et sa famille, dont Carme, sa fille qui vit une passion totale avec Mireia, de la vindicte révolutionnaire.

Quand les fascistes seront sur le point de vaincre, Mireia fera, avant de s’enfuir, exactement l’inverse, de façon à ce que directeur ne souffre pas de représailles pour s’être allié aux anarchistes républicains.
Le Théâtre des merveilles n’a jamais cessé de proposer ses spectacles pendant la guerre, tout juste a-t-il adapté le choix des chansons aux événements extérieurs, même lors des bombardements, car alors la troupe et les spectateurs allaient ensemble se réfugier dans l’abri qui leur était réservé, mêlant ainsi le vrai et le faux, l’artifice des maquillages et des tenues avec la réalité de l’affolement et de la peur, le rêve enchanteur de la scène et l’horreur de la guerre.

Lorsque Mireia se sauve en France, fuyant le fascisme, elle se retrouve emprisonnée à Argelès comme les autres réfugiés, dans ces camps immondes et honteux, sous la surveillances de gardes sénégalais dont l’un tombe amoureux de la belle captive. Quand ils prendront conscience qu’elle attend un enfant, l’homme la fera s’évader et elle s’établira à Sète, trouvera un emploi de concierge et pourra offrir une vie décente à son petit garçon Roger, même quand Sète sera occupée par les troupes nazies. Mieux que cela, elle lui fera donner des leçons de solfège et de piano. Incroyablement doué, surtout pour le chant, Roger sera dès lors entièrement dévoué à son art. Et lorsque Mireia s’éteindra, vaincue par un cancer, il trouvera refuge au Théâtre des merveilles où on le protégera et lui offrira toutes les chances de développer ses capacités musicales et vocales. Carme et son oncle Lluís ne cesseront de veiller sur lui, obéissant ainsi aux désirs de Mireia qui le leur a expressément confié.

« Chaque maître de musique prétendait posséder le secret de la voix et la bonne façon de l’améliorer. Une sorte de potion magique connue d’eux seuls. L'élève devait aller à son cours comme si c’était là, et uniquement là, que se cachait le graal de la divine essence vocale. »

Roger fait vite sensation et sa carrière est toute tracée. Entre rencontres musicales et amoureuses, parfois ce sont les mêmes, Roger réussit à s’attirer l’affection et l’admiration de chacun tant il est doux et aimable, modeste et entièrement préoccupé de son art qui est toute sa vie.

D’ailleurs, qu’est-ce que la vie ? Les émotions feintes sur scène ne sont-elles pas quand même ressenties par l’acteur ou le chanteur ? Quand on mime la détresse, l’amour, la joie, n’est-il pas nécessaire d’éprouver réellement ces gammes de sentiments pour paraître crédible, pour faire vibrer le public au diapason de la musique et du texte ? La vie sur scène, avec ses drames inventés et ses machineries, n’est-elle pas la seule capable de donner accès aux émotions les plus sincères ?

« Vivre pour la musique ou la musique pour vivre. »

Tout le roman pose la question du trucage, de l’artifice et de la sincérité. Il n’y a pas d’univocité : la musique est à la fois celle, populaire, du Maravillas mais aussi celle, savante, des grands compositeurs d’opéra. Nous sommes doubles : à la fois nous-mêmes et notre rôle. Quelle émotion est la plus profonde ? Quand Roger doit feindre d’être un torero viril, pour chanter Escarmillo dans Carmen, alors qu’il a été élevé par sa mère dans les principes d’égalité des sexes et qu’il trouve ce personnage ridicule et stupide, est-il un menteur ou un interprète incroyablement doué ?

Et pour percer, pour réussir à être connu et à toucher un large public, Roger ne doit-il pas feindre en présence des gens influents qui font la pluie et le beau temps dans le domaine de l’art ?
Mais ne risque-t-il pas de se perdre sous le masque de l’artiste ?

« À présent, il te faut vivre le plus possible, tout ce que tu vas apprendre, sentir, apprécier, détester… appartient à la vie, et tu pourras ainsi incorporer cette vie à ton chant. Comment veux-tu faire pour tuer par jalousie et par passion dans les opéras, si tu n’as encore jamais ouvert ta braguette ? Si tu ne t’amuses pas, comment feras-tu lorsqu’il te faudra divertir les gens ? Comment veux-tu parvenir à les attendrir, à les émouvoir, si ton chant va directement de ta tête aux cordes vocales, sans passer par ton cœur et tes tripes ? »

Présentée comme l’autobiographie de Roger Ventos, le baryton à la voix exceptionnelle et aux qualités d’interprétation qui font sa renommée mondiale, ce roman est celui d’un apprentissage à la fois en tant qu’artiste et en tant qu’homme. Qui est réellement Roger Ventos ? Il a été celui que chacun voulait entendre, un chanteur aux mille visages offerts à tous, celui sur lequel on projette ses désirs et ses rêves.

En écrivant son histoire et celle de ceux qui ont compté pour lui, Roger essaie de trouver la vérité derrière les masques et les oripeaux dont il a dû s’affubler toute sa vie. Finalement, les secrets sont partout, chacun avance en partie masqué, pour survivre, pour ne pas succomber à la peine, pour lutter et être heureux, pour donner du bonheur aussi puisque c’est finalement la mission principale des artistes.

C’est bien entendu également le portrait de l’Espagne franquiste, et d’une nuée de personnages que l’écriture de Llach saisit avec une justesse à la fois amusante, légèrement ironique, parfois caustique, et réjouissante de bienveillance et de fraternité. Très beaux personnages de femmes libres et fortes, d’hommes tendres et sentimentaux, de professeurs généreux et bienveillants, entre autres.


Musique

Richard Wagner - Romance à l’étoile du soir Tannhäuser

Jean-Sébastien Bach - Komm, süsses Kreuz from St Matthew Passion BWV 244

Georges Bizet – Placido Domingo – Votre Toast (Carmen)

Gabriel Fauré – Hostias (Requiem – Le Libera Me est aussi évoqué)

Umberto Giordano - Caro mio ben - Cecilia Bartoli

Antonio Caldara – Sebben,Crudele - Cecilia Bartoli


LE THÉÂTRE DES MERVEILLES - Lluís Llach – Éditions Actes Sud - 400 p. mai 2019
Traduit du catalan par Serge Mestre

photo : Visual Hunt

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