Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LE TRIOMPHANT de Clément Milian

Chronique Livre : LE TRIOMPHANT de Clément Milian sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

La France ravagée. Une armée en déroute. À travers une forêt rongée par les flammes, cinq hommes chassent un des leurs. Ils l’ont nommé la Bête. Elle ne dort jamais. Elle tue femmes et enfants. Rien ne l’arrête, ni les blessures ni le feu. Elle veut détruire le monde.

Eux n’ont qu’une pensée : la tuer, à tout prix. Ils pensent que le salut de leur âme, souillée par des années de violence, en dépend.


L'extrait

« Les chiens marchaient sur la France.
Enragés, ils détruisaient les hommes et détruisaient les âmes.
Dans toutes les régions, les maisons brûlaient. Des corps traînaient dans la boue à l'entrée des villages. Les béliers heurtaient les portes des châteaux. Le bois lourd, épais, cédait à force de coups.
L'huile ébouillantait les malheureux sur les échelles. Ils tombaient, transpercés de flèches.
La vie ne comptait pas.
Dieu veillait au Paradis. Il accueillait les hommes à bras ouverts. La maladie, la détresse étaient transitoires.
Plus haut, plus loin, le Salut.
Les mois, les années se succédaient entre les batailles et les traités de paix. Les saisons passaient sur les ruines. La mousse et le lichen repoussaient sur la pierre et la nature se nourrissait du sang. Passé les guerres, l'herbe jouissait, verte à nouveau, les arbres plus forts, l'écorce raffermie. Avec la paix qui s'enlisait, et la nature guérie, les combats pouvaient reprendre.
Les territoires changeaient de chefs. Ils changeaient de lois. Certains enfants naissaient mort-nés, les survivants devenaient des soldats. Des maladies vidaient les villages, les pillages et la haine faisaient le reste.
Les lois nouvelles des nouveaux rois ne protégeaient personne. La mort allait et venait, la vie subsistait par miracle.
On criait des réformes.
Des frontières se trouvaient proclamées, défendues, aussitôt violées. Les innocents par milliers payaient le prix de cette guerre contre un ennemi venu de l'autre côté de la mer, et qui prenait le pays en tenailles.
Une guerre sans fin. D'autres cherchaient son origine : elle était née avec le monde et la vie même. Depuis qu'il y avait des hommes, d'un côté et de l'autre de la mer, ils s'entretuaient.
Des lettres de sang écrivaient l'histoire. » (p. 7-8)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Cinq hommes à bout, ayant vu plus que leur content de tripailles, de sang, de cadavres, de mutilés, d'incendies et de viols. Cinq soldats, dissemblables, combattant pour leur roi, pour le royaume de France, décident au soir d'une énième bataille qu'il faut que cela cesse. Arrêter les tueries en tuant l'un des leurs : la Bête. Ce sera sa seule identité.

« Le jour où elle tua, elle fut. »

Pas de manichéisme réducteur, la Bête n'est pas le Mal, ils ne sont pas le Bien, elle est eux, ils sont elle, elle est nous. La Bête se nourrit du malheur infligé à autrui, se gave de dépouilles, de membres arrachés, de gorges ouvertes, elle respire l'humaine soif prédatrice, l'instinct primitif inextinguible. Cette quête semble tout aussi fantasmatique et symbolique que celle du Graal. Mais il est nécessaire de se donner un but lorsqu'on recherche la rédemption, les chausses trempées de sang.

Dans la troupe figure Païen, qui ne croit pas au dieu des chrétiens, Bertrand, armé d'une hache et d'une foi ordinaire en ces temps-là, Engelier, perpétuellement en colère, Dos Noir, un féroce, un guerrier, et Aloys en quête de perfection chrétienne. Dos Noir sera le premier à tomber, percé d'une flèche anglaise, mais plus rien ne peut entamer la détermination des quatre survivants.

La bande se met en chemin, suit la Bête à la trace, la piste dans son sillage de malheur, de feux, de corps massacrés et de villages rasés. Tuer leur ennemie serait mettre un terme à cette guerre monstrueuse qui sème la désolation depuis près de cent ans, accompagnée de son cortège de disettes et de rapines. Ce serait du même coup mettre un terme à leurs propres existences, eux qui ne vivent que de la fureur des carnages. En ce Moyen-âge terrible, la mort est une compagne quotidienne, soudards ou paysans, son ombre accompagne sans cesse.

« La famine de ce siècle avait nourri la terre d'os, de cadavres. »

Pas question pour eux d'échapper au trépas, peu leur importe, il faut en finir, anéantir la Bête, ramener un peu de paix dans un dernier sacrifice. Chacun a ses raisons, elles sont toutes bonnes, idéalistes ou pragmatiques : acte de foi, orgueil, vengeance, remords, défi, peu importe. Ils collaborent, se soudent, vissés sur cet objectif qui les dépasse.

La Bête poursuit son œuvre mortifère, réduit en cendres un village posé sur sa route, ne fait qu'une bouchée de ses habitants. Une jeune fille de seize ans, Diane, échappe à la folie meurtrière, elle s'était endormie sur les berges de la rivière. À son tour, elle sauve une gamine, une fillette d'à peine six ans, rescapée elle aussi. Ensemble, main dans la main, elle suivront de loin, cachées dans les herbes folles et les roseaux, la chasse que mène Aloys et ses compagnons. Elles ont vu la Bête, savent l'horreur et la déréliction que celle-ci abandonne derrière elle. Elles sont l'innocence qui, peut-être, viendront à bout du monstre.

Le Triomphant est un texte beau et noir, un poème épique, une allégorie. Chacun peut mettre un nom sur la Bête, y voir ses propres démons. L'écriture est superbe, lente comme en ces temps où l'on se déplaçait à pied ou au pas lourd du cheval courbant l'échine sous le cavalier et son armure. Las des massacres et des exactions, ces quatre cavaliers de l'Apocalypse mène l'ultime combat, unis comme un seul homme, ils tracent pourtant, un à un, au cours de la traque, le bilan de leur vie, de leurs espoirs et déconvenues : peut-être est-ce là que se tapie la Bête ?

Comme pour toute chanson de geste qui se respecte, les scènes de bataille sont épiques, d'une violence inouïe, traversées d'élans mystiques ou de provocations bravaches, aussitôt adoucies par la belle Diane affairée à préserver la petite de la mort qui rôde au détour de chaque fourré, derrière chaque arbre de la forêt immense de ce paysage recouvert de cendres et de sang.

Un roman noir étonnant, atypique, beau tant sur le fond que sur la forme, un texte très original qui mérite vraiment d'être découvert.


Notice bio

Clément Milian vit à Paris. Le Triomphant est son deuxième roman après Planète vide, paru aux éditions Gallimard dans la collection Série Noire (2016).


LE TRIOMPHANT – Clément Milian – Éditions Les Arènes – collection Equinox – 268 p. avril 2019

photo : Pixabay

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