Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LE VERDICT de Nick Stone

Chronique Livre : LE VERDICT de Nick Stone sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Après une jeunesse pour le moins erratique, Terry Flynt s'est marié, a eu deux enfants et occupe depuis quelques mois la fonction de greffier chez KRP, un important cabinet d'avocats. L'associée chargée des affaires pénales le désigne pour la seconder dans un procès qui promet d'être retentissant. Vernon James, tout juste élu « personnalité éthique » de l'année, est accusé d'avoir assassiné une jeune femme dans la suite de l'hôtel qu'il occupait après la remise de son prix.

Mais ce que l'avocate ignore, c'est que par le passé Vernon a anéanti l'existence de Terry, dont il était pourtant le meilleur ami.

Pour ne pas perdre son travail, Terry décide de ne rien dire. Mais sera-t-il capable de remplir sa mission sans se laisser submerger par son ressentiment ? Fera-t-il vraiment tout ce qui est en son pouvoir pour prouver l'innocence de leur client ?


L'extrait

« Il vit alors son destin en face, la cause de sa perte. Une grande blonde de plus d'un mètre quatre-vingts, moulée dans une robe vert bouteille. Il avait une belle vue d'ensemble. Son décolleté était ample, ses pommettes hautes, ses sourcils dessinées en accents circonflexes, et sa bouche souriait. Dire qu'elle sortait du lot, au beau milieu de cette assemblée maussade de costumes mous et de robes noires interchangeables, relevait de l'euphémisme. Cette créature avait l'air d'un arc-en-ciel incandescent au milieu d'un désert monochrome. Elle é »tait assis au premier rang, sur une chaise près de l'estrade, sa main soutenait son menton tandis qu'elle le contemplait attentivement de ses yeux clairs en cherchant son regard. Sa robe, fendue sur le côté, dévoilait sa jambe, de sa cheville tatouée jusqu'à la naissance de sa cuisse. Il scruta sa main afin de voir si elle portait une alliance, tout en se rappelant que la sienne rayonnait sous les projecteurs.
La vision qu'il avait d'elle l'enhardit. Et l'alcool le boosta un peu plus.
« J'ai toujours dit que j'avais foi en l'être humain. Je tiens ça de mon père, Rodney James », dit-il, embrayant sur la partie charnière de son discours.
Il raconta comment son père était arrivé en Angleterre au début des années soixante, en provenance de Trinidad. Il décrivit la maison mitoyenne dans laquelle il avait grandi à Stevenage, avec ses parents et sa grande sœur, Gwen. Ils se partageaient deux pièces au sous-sol. Même si Rodney ne s'était pas senti totalement le bienvenu dans ce nouveau pays, il avait catégoriquement refusé de s'avouer vaincu, cumulant deux emplois : laveur de vitres le jour et brancardier dans un hôpital la nuit. Vernon révéla qu'à l'âge de dix ans il avait pris trois décisions quant à son avenir. La première : il allait travailler aussi dur que son père. La deuxième : si jamais il avait un poste à haute responsabilité, il ferait en sorte qu'aucun de ses employés ne vive dans les conditions que lui et sa famille avaient connues. Avant toute chose, les gens méritaient qu'on les traite avec respect.
À sa grande surprise, cela déclencha un déluge d'applaudissements, qui semblaient unanimes. » (p.16-17)


L'avis de Quatre Sans Quatre

La chance semble enfin frapper à la porte de Terry Flynt, ce n'est pas trop tôt. Après maints petits boulots, dont un rôle de clown qui lui a permis de rencontrer son épouse dont il a adopté le fils et avec qui il a une fillette, il travaille comme greffier, sur un contrat très temporaire, dans un illustre cabinet d'avocats londonien. La chance parce que c'est lui qui décroche le téléphone lorsque Janet, sa patronne au sein de la division Droit pénal, appelle pour une grosse affaire. Le premier qui décroche, c'est la tradition, sera embarqué sur le dossier. Chaque année, le cabinet paie les études de droit à un de ses employés méritants, voilà ce que vise Terry, et ce nouveau cas est peut-être l'occasion en or d'y parvenir. L'avenir va s'efforcer de lui prouver que ce ne sera pas aussi simple...

Vernon James, immigré de Trinidad avec sa famille dès son enfance, riche propriétaire d'un fond d'investissement, les tristement fameux hedge funds, est accusé d'avoir agressé sexuellement et d'avoir étrangle une jeune femme blonde dans la suite d'un hôtel de luxe, accessoirement menteur, adultère et déviant sexuel inquiétant, celui-ci, dans un premier temps semble tout faire pour persuader la police de sa culpabilité. Il se trouvait dans cet établissement afin d'y recevoir le prix du chef d'entreprise le plus « éthique » de l'année. Le corps est retrouvé sur le lit de sa suite, son ADN sur les vêtements de la victime et un désordre indescriptible règne dans le salon, témoin probable d'une terrible scène de lutte, sa joue est griffée et il charge sa secrétaire de se débarrasser de ses vêtements en arrivant à son travail. Vernon a pas mal bu la veille, mais pas au point d'être amnésique, pourtant il ne se souvient pas immédiatement du déroulement de la soirée et commence par mentir bêtement aux policiers venus l'interroger à son bureau, qu'il a regagné dès le matin comme si de rien n'était, et le téléphone de la jeune femme est découvert dans sa poche. Accablant. Un délice pour le procureur pensant, dès le premier jour, avoir coffré le coupable et voir s'annoncer un procès gagné d'avance.

Terry doit se rendre à l'évidence, l'affaire se présente fort mal pour lui : il connaît Vernon, depuis l'enfance, et ils traînent tous deux un contentieux très grave, et partage le secret d'une histoire plus que dérangeante. Ajoutez à cela qu'il a menti sur son CV lors de son embauche, si Vernon parle, il est sûr d'être licencié sur le champs.

En fait, le greffier hait l'accusé mais n'en a soufflé mot dès le début, si ses patrons s'aperçoivent du conflit d'intérêt, adieu le diplôme et c'est la fin de tout espoir de carrière dans la justice. Sa patronne, Janet, compte sur ce procès pour développer la division « pénale » du cabinet, pourtant la composition de l'équipe de défense est on ne peut plus étonnante : une avocate principale quasi mourante, un suppléant mutique, un enquêteur, ancien alcoolique, ancien taulard, peu fiable, Terry le sait bien, il est lui-même abstinent depuis quelques temps. Néanmoins, il va se prendre au jeu, chercher la faille dans un dossier trop parfait, même s'il crève d'envie de voir Vernon croupir en prison. Est-ce d'avoir rencontré l'épouse de James qui fut son premier amour ? Toujours est-il qu'il va allègrement franchir la ligne rouge entre la procédure et l'illégalité, risquer plus que sa carrière pour dénicher tout ce qui pourra être utile au dossier...

Le verdict est un thriller judiciaire foisonnant, plus de 700 pages, pas un moment de répit, pas un instant sans révélation ou tension, revirement ou coup de théâtre. Terry est un personnage attachant, complexe, lui-même peine parfois à comprendre ses ressorts intimes, pris qu'il est entre son histoire passée avec Vernon et les méandres d'un dossier labyrinthique dont nul ne maîtrise tous les aspects. Le jeune greffier passe par toutes les émotions, tous les sentiments, l'enthousiasme, la peur, la crainte d'être manipulé, jusqu'à la paranoïa, sauf que celle-ci se trouve rapidement justifiée par les événements. Ce n'est pas une révélation finale qui éclaire toute l'affaire et résout l'énigme, ce sont trente, quarante bribes de vérités que Nick Stone met habilement en scène, nimbées de suspense et de dangers multiples.

Il y a le procès, l'enquête, une cascade d'éléments qui sont peu à peu débusqués, tant par la défense que par la police et l'accusation, et de scènes d'action digne d'un roman d'espionnage, mais aussi le chemin intérieur de Terry et c'est loin d'être l'aspect le moins intéressant de cette histoire. L'auteur a pris son temps, et toute la place nécessaire, afin de traiter son sujet dans le moindre détail, donnant au lecteur une vision globale et captivante de ce qui n'aurait pu être qu'une banale affaire criminelle. C'est cette méticulosité qui en fait bien plus qu'un roman de genre. Le récit ne se déroule pas dans l'enceinte du tribunal, ces scènes n'occupent qu'une petite partie du livre, l'essentiel porte sur les investigations de Terry qui se démène comme un beau diable pour dénicher de quoi faire douter les jurés, leur donner l'ombre d'un doute suffisant pour ne pas juger coupable le client du cabinet. Tout en continuant à s'interroger sur les motivations qui le poussent à se mettre ainsi en danger pour un homme qu'il déteste et qu'il souhaite, au fond de lui, voir puni, peu importe le pourquoi de cette sentence...

Sur le fil du rasoir dans les pas de la police, au cœur d'une émeute, espionné, cible de tueurs inconnus, Terry Flynt n'est pas Jason Bourne, juste un simple citoyen entêté, qui n'aime pas qu'on le prenne, pour une buse et bien décidé à comprendre dans quoi on lui a fait mettre les pieds. Il n'est ni un chevalier blanc, ni un exemple parfait, ses défauts, ses mauvais penchants sont tout autant traités que sa conscience professionnelle, pourtant mise à rude épreuve par l'ambiance étrange régnant chez son employeur.

Un cas criminel singulier, une épopée judiciaire, vue par un personnage complexe et attachant, Le verdict est un excellent thriller, multiple, joliment écrit et bien traduit, à découvrir sans hésiter.


Notice bio

Nick Stone est né à Cambridge en 1966. Il vit aujourd'hui à Londres. Après Tonton Clarinette, Voodoo Land et Cuba Libre, Le verdict est son quatrième roman à paraître à la Série Noire.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : The Clash, The Housemartins, Elvis Presley

The Specials – One Step Beyond

The Jam – Going Underground

Happy Mondays – Step On

Pearl Jam – Even Flow


LE VERDICT - Nick Stone – Éditions Gallimard – collection Série Noire – 710 p. novembre 2018
Traduit de l'anglais par Frédéric Hanak.

photo : Pixabay

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