Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
LE VRAI DU FAUX ET MÊME PIRE de Martine Nougué

Chronique Livre : LE VRAI DU FAUX ET MÊME PIRE de Martine Nougué sur Quatre Sans Quatre

photo : étang de Thau vu depuis Sète (Wikipédia)


Le pitch

La Pointe, un quartier pittoresque de Sète, petit port sur l’étang de Thau. Trois figures locales pas très recommandables ont disparu : le plus gros producteur d’huîtres du bassin, le patron proxénète du café de La Pointe et un petit malfrat coutumier des mauvais coups. La gendarmerie relie ces disparitions aux vols et trafics de coquillages qui se multiplient sur la lagune. Ce n’est pas l’avis de Marceline, vieille militante éco-féministe, qui oriente l’opinion sur les événements pour le moins bizarres qui surviennent depuis quelques temps dans le coin : morts suspectes d’animaux, pluies de pelotes de filaments, odeurs pestilentielles certains jours...

Qui empoisonne La Pointe, et à quelles fins? Qui tue sur le bassin et pourquoi? L’opinion s’enflamme et la rumeur court : des savants fous ? Des services secrets ? Des sociétés occultes ? Le capitaine Pénélope Cissé, chargée de l’enquête, va chercher à démêler le vrai du faux...


L'extrait

«  Louis était maintenant tout à fait réveillé, les yeux acclimatés à l'obscurité de la cave, et scrutait, ébahi, les deux hommes attachés chacun à un mur, assis à même la terre battue, sales, barbus, abattus, méconnaissables. Les seaux à leurs pieds dégageaient une odeur pestilentielle qui agressa l'odorat pourtant peu délicat du nouveau détenu. En quelques mots les deux hommes lui racontèrent l'incroyable, les heures qui se succédaient dans cette geôle, leurs souffrances et leurs angoisses, les questions obsédantes qui tournaient dans leurs têtes, les visites surréalistes de Jojo envoyé par un certain Moustro.
Louis, effondré, réalisait peu à peu le cauchemar que vivaient les deux hommes depuis qu'ils avaient disparu et comprenait qu'il était maintenant embarqué dans la même galère. Il en se souvenait pas plus que les deux autres de ce qui l'avait conduit ici, drogués et capturés comme eux, puis attaché dans cet endroit inconnu qui ne lui évoquait aucun souvenir, lui qui connaissait pourtant comme sa poche les planques du coin et tout ce que le quartier recelait de caches diverses où il abritait ses petits trafics. Et d'ailleurs, ils n'étaient peut-être même plus à La Pointe. Ils sentaient l'étang pas loin mais la lagune était vaste, ils pouvaient être n'importe où dans un de ces villages du bord de l'étang, ou dans un mas abandonné, il y en avait beaucoup dans le pays. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Rien ne va plus dans l'étang de Thau ! À se demander quelles peuvent bien être les cochonneries qu'on y déverse ? Les pires salopards du quartier de la Pointe y disparaissent un à un sans laisser de traces et réapparaissent sous forme de cadavres un peu plus tard, sans beaucoup plus d'explications, l'eau s'asphyxie et les chats sont dingues. De quoi mettre la capitaine Pénélope Cissé, montée en grade depuis le succès de son enquête dans Les Belges reconnaissants, sur les dents.

Elle a pourtant déjà de quoi s'occuper : sa fillette, revenue du Sénégal en vacances chez elle, et elle doit superviser deux zozos mandatés par le ministère de l'intérieur pour expliquer en terme abscons ce que les policiers du commissariat faisaient tous les jours avec leurs mots simples et efficaces, ou accomplissent paresseusement entre l'apéro et la sieste. Heureusement son ami Luigi est là pour la petite, même si Pénélope et lui n'ont pas tout à fait les mêmes conceptions de l'éducation, et ses collègues se chargent de mettre au pas avec humour les deux fringants conseillers dont les âneries sont solubles dans la réalité.

Pour en revenir à l'affaire des disparus, peu de pistes, des événements étranges qui se multiplient, les rumeurs vénéneuses distillées par un journaliste vexé d'avoir été tenu à l'écart et une encombrante vieille amie de Luigi, féministe-écolo vitupérante, achèvent de rendre le climat sètois étouffant, comme si le soleil ne suffisait pas. Par-delà les pillages de parcs à huitres, la prostitution, les mauvais coups, en toile de fond, on en revient aux thèmes chers à Martine Nougué, déjà présents dans son premier polar : la bêtise, les croyances infondées, le sexisme, le racisme et la rapacité. Un brin de manipulation sur des esprits fragiles, quelques pincées de soupçons racontés là où il faut et, vite, la connerie ordinaire devient contagieuse, fulgurante et incontrôlable dans ses effets.

Une attaque de greffiers furieux, les eaux de l'étang atteint d'un mal récurrent qui asphyxie les huitres – richesse de la région -, les disparitions, les secrets locaux qui peu à peu se dévoilent, bien malin qui va débrouiller le vrai du faux, et même pire, l'incroyable. Il faudra la finesse opiniâtre de Pénélope, des fausses pistes et des rebondissements savoureux, un petit coup de pouce sous le forme d'un vieux flic amoureux pour venir à bout d'une énigme à la solution étonnante. Presque au goût amer. Il est des combats qui épuisent, celui contre l'ignominie de la discrimination en est un.

Visiter Sète et sa région avec Martine Nougué, c'est également toujours l'occasion d'apprendre une foule de particularités locales, d'anciennes légendes et quelques spécialités culinaires qui nourrissent ses personnages et l'imagination du lecteur. C'est du trois en un, une belle intrigue policière, menée avec finesse et humour, de l'humanisme intelligent, pas asséné mais simplement intriqué à chaque pas de la capitaine et la visite guidée et pleine d'anecdotes de Sète et de sa région.

Un très agréable moment de lecture avec tous les ingrédients d'une excellent polar. Pénélope Cissé et ses amis sont déjà des personnages à part entière du genre !


Notice bio

Martine Nougué travaille dans le conseil et la communication à Paris mais vit dans le Languedoc où elle poursuit ses activités de promotion du livre et de la lecture. Son héroïne, Pénélope Cissé est apparu pour la première fois dans son premier polar, Les Belges reconnaissants, son premier roman paru en 2015, déjà aux éditions du Caïman.


La musique du livre

Sète, bien sûr, évidemment, Georges Brassens, et Pénélope, pour ouvrir le roman en page de garde.

Un vieux blues qui accompagne l'humeur sombre de Pénélope, très arbitrairement, j'ai choisi Muddy Waters et Mississippi Delta Blues.


LE VRAI DU FAUX ET MÊME PIRE – Martine Nougué – Éditions du Caïman – 240 p. janvier 2017

Chronique Livre : LA CHANCE DU PERDANT de Christophe Guillaumot Chronique Livre : PUNK FRICTION de Jess Kaan Chronique Livre : ENTRE DEUX MONDES d'Olivier Norek