Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre : LEON de Mons Kallentoft et Markus Lutteman

Chronique Livre : LEON de Mons Kallentoft et Markus Lutteman sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Une vidéo envoyée à la police montre un jeune garçon terrorisé, enfermé dans une cage. Le kidnappeur apparaît en arrière-plan, couvert d'une peau de lion, sous une horloge qui marque inexorablement le compte à rebours avant la mise à mort...

En voyant ce film en streaming, l'inspecteur Zack Herry comprend qu'il n'y a pas une minute à perdre s'il veut éviter à l'enfant de connaître le même sort qu'une première victime, retrouvée crucifiée au sommet d'une cheminée d'usine désaffectée.

Mais Zack est en train de tout perdre : son combat contre la toxicomanie, et la confiance de sa collègue et amie Deniz. La mort rôde, impitoyable, et les dilemmes s'accumulent pour l'inspecteur qui joue littéralement à la roulette russe, au risque d'y prendre goût. Dans une Stockholm sombre et glaciale, une course contre la montre à la mise en scène diabolique se met en place, et les dangers qui guettent Zack se multiplient, ayant parfois la couleur bleu acier des yeux d'une mystérieuse jeune femme...


L'extrait

« Et le temps passe.
Des jours, des semaines.
Un froid toujours plus mordant saisit la ville à la gorge. La gangue de glace gagne presque tout l'archipel, enserrant les îlots. Fait se figer tout Stockholm.
Deux SDF meurent dans la Götgatan sous leurs couvertures élimées. Ils sont blottis l'un contre l'autre quand la mort vient les chercher, et quand on veut les soulever de là, leurs vêtements gelés s'accrochent au bitume.
Tout est froid.
L'air, la terre.
Et le canon d'un revolver contre la tempe.
Malgré la chaleur et l'air vicié de cette cave à Tégnerlunden, la main tremblante qui tient la crosse a des sueurs froides. Quelques liasses de billets humides changent de propriétaire et le brouhaha s'arrête. Les hommes ont cessé de crier dans ses oreilles. Les quelque trente personnes dans la pièce retiennent à présent leur souffle.
Rien que le silence. Des yeux brillants qui fixent Zack Herry. Son nez parfaitement droit, ses cheveux blonds jusqu'à la nuque.
Des regards impatients, affamés. » (p.12)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Zack est de retour est c'est une excellente nouvelle. Ce flic, toujours à la limite, toujours au-delà de la limite en fait, et pas du côté acceptable pour un représentant des forces de l'ordre, décape sérieusement le polar suédois. Apparu l'an dernier dans un premier volume, sobrement intitulé Zack, le personnage de Zack Herry a tout contre lui : enfance maltraitée, mère policière disparue tragiquement le laissant seul avec un père déplorable, son meilleur ami est un dealer et il finit ses nuits totalement défoncés dans des boîtes de nuit illégales, il collectionne les mauvais points. Pourtant il est également le plus jeune membre d'une unité de la police de Stockholm chargée des crimes les plus graves. Ses qualités de flic permettent à la hiérarchie de fermer, un peu, les yeux sur ses frasques.

Zack est au plus mal au début de cette nouvelle enquête. Il se sent au bord du gouffre, pris dans une spirale infernale de toxicomanie et d'errance, de femme en femme, de nuits blanches en prises compulsives de psychotropes de toutes sortes, il perd pied. Abdulla, son ami dealer, se remet très péniblement d'une blessure à l'abdomen, Deniz, sa collègue préférée, commence à se méfier de plus en plus de ses réactions et à ne plus supporter les états lamentables dans lesquels il se plonge et qui les mettent en danger tous les deux ou compromettent les enquêtes.

Confronté à un psychopathe particulièrement retors, Zack va devoir lutter contre ses propres démons afin d'affronter les fantasmes délirants du criminels qui éliminent des enfants de façon particulièrement ignoble. Cette affaire sordide va le conduire dans les recoins les plus horrifiants du milieu de Stockholm, là où la vie ne vaut rien, celle est petits immigrés ou des gosses de pauvres, celles des hommes de main ou des joueurs qui n'ont plus d'autres ressources que de parier sur leurs propres vies à la roulette russe pour une poignée de billets poisseux. Ces scènes sont magnifiques de réalisme et de sobriété, elles m'ont fait penser à la pure cruauté folle de Voyage au bout de l'enfer, le magnifique film de Michael Cimino où Robert de Niro et John Cazale sont contraints à ce jeu par leurs geôliers nord-vietnamiens. Zack n'est pas prisonnier du Vietcong mais de lui-même, et c'est une partie de lui qu'il doit tuer pour se libérer, ne garder que celle, lucide, qui peut sauver l'enfant en sursis, prisonnier quelque part dans les pattes du lion qui attend son heure pour dévorer sa proie.

Cette enquête est une course contre la montre, une partie malsaine de bout en bout, où l'enjeu est la vie d'un petit garçon dont me père, richissime, a fait fortune dans les jeux vidéos. Les deux auteurs en profitent au passage pour égratigner la vision édénique des start-up. D'un côté l'univers terrifiant des crimes et de l'autre le monde virtuel où rien n'est grave ni définitif et pour relier les deux, un Zack qui ne sait plus trop bien où il en est lui-même. Les deux auteurs surfent magistralement sur tous les rebondissements et paradoxes de cette histoires, ils décrivent dans un style très cinématographiques des scènes d'anthologie d'une puissance redoutable. Leon est un condensé d'humanité blessée, un extrait de souffrance à la senteur intolérable et pourtant envoûtante

Zack ne tient plus qu'à un fil dans ce second volet de ses aventures. Il tombe, n'arrive qu'à grand peine à rester dans la partie, seule la volonté farouche de venir en aide et de rendre justice aux enfants martyrisés qui auraient pu être lui le tient debout. Certes, il est prêt à laisser sa peau pour libérer le petit otage, mais ne parvient pas, dévoré par son feu intérieur et les questions jamais résolues de son enfance, à résister au besoin impérieux d’annihiler ses angoisses en avalant n'importe quoi pour les abattre. Il meurtrit son corps, le fait souffrir à grands renforts d'exercices, de courses, de pompes, mais il n'est pas concentré, pas là, pas présent à lui-même, la came le tient. Il va traverser cette enquête comme un funambule, entre deux gouffres, sans filet, sans la protection de Deniz qui n'en peut plus et ne veut plus le couvrir. Parviendra-t-il à traverser une nouvelle fois cette épreuve sans y perdre son âme ?

Zack ne risque pas de sauter dans l'abîme en contemplant le monstre, il y est déjà et c'est ce qui fait sa faiblesse et sa force. Au bout d'un suspense totalement hallucinant, de rebondissements en fausses pistes, ce récit laisse sans voix. Zack est de retour et il est installé pour très longtemps dans le paysage puisque qu'avec ce lion de Némée, il s'attaque apparemment aux douze travaux d'Hercule. Tant mieux.

Un très très grand thriller, magnifiquement écrit, sur un sujet dramatiquement actuel. Un seul regret : que la suite ne soit pas encore parue !


Notice bio

Mons Kallentoft et Markus Lutteman, nés respectivement en 1968 et 1973, sont tous deux journalistes et écrivains.

Le premier s'est fait connaître en France grâce à la série des « Saisons », romans policiers mettant en scène l'enquêtrice Malin Fors (plus de 165 000 livres vendus).

Le second est l'auteur de six ouvrages, non encore traduits en français – notamment El Choco (2007) qui évoque l'histoire de Jonas Anderson, un Suédois emprisonné en Bolivie pour trafic de drogue.

Zack, leur première collaboration parue en 2016 à la Série Noire/Gallimard.


La musique du livre

Tribal House Music, les flashs des sunlights et les corps qui dansent dans les vapeurs d'alcool et de produits illicites...

LEON – Mons Kallentoft & Markus Lutteman – éditions Gallimard – collection Série Noire – 381 p. février 2017
Traduit du suédois par Hélène Hervieu

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