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Chronique Livre :
LES ADEPTES de Ingar Johnsrud

Chronique Livre : LES ADEPTES de Ingar Johnsrud sur Quatre Sans Quatre

Photo : Maisons norvégiennes (Pixabay)


Le pitch

Le commissaire Fredrik Beier est un peu particulier, il est considéré comme fragile malgré qu'il soit un excellent flic. L'affaire qui lui est confiée est assez banale : une mère et sa fille ont disparue. Cette femme faisait partie d'un secte fondamentaliste chrétienne, La Lumière de Dieu, mais ce n'est pas le plus ennuyant. Elle est avant-tout la fille de Kari Lise Wetre, une femme politique, leader du parti social-démocrate, promise, sans doute, à prendre la direction du pays.

Il apparaît vite que La Lumière de Dieu, particulièrement prosélyte, s'est engagé dans une lutte féroce contre un groupe islamiste. Et ce ne sont pas que des échanges idéologiques, une scène de massacre dans la demeure de la secte, des attentas, des cadavres qui s'accumulent en attestent. Beier et sa partenaire Kafa Iqbal doivent marcher sur des œufs, la banale enquête pour disparition devient petit une affaire d'état, accompagnée des pressions inhérentes et des dissimulations inévitables. Surtout que les racines du mal sont ultra sensibles...

C'est tout le passé de collaboration de la Norvège avec l'Allemagne nazie lors de la dernière guerre qui remonte à la surface, dans son aspect le plus abjecte : l'eugénisme. La préservation de la race aryenne, l'élimination des sous-hommes déclarés par des expérimentations « médicales » délirantes, un sujet qui n'a pas encore été suffisamment expurgé par le pays. Comme si ce n'était pas assez difficile, une ombre sniper élimine les différents témoins et fait disparaître les traces.

L'intuition et la détermination de Beier ne seront pas de trop, additionnées des talents de Kafa, pour tenter de débrouiller ce nœud de vipères.


L'extrait

« Quelle genre de folie peut pousser quelqu'un à s'en prendre à une communauté planquée au milieu de la forêt ? Et à les abattre comme des bêtes ? Fredrik se demanda ce qu'avaient ressenti le ou les meurtriers, quand ils s'étaient retrouvés dans ce couloir. Quand ils avaient vu la rangée irrégulière de patères. Les étiquettes avec les noms en lettres majuscules, écrits par des doigts maladroits d'enfants. S'étaient-ils arrêtés pour lire ces noms ? La patère en bois marquée « Annette », sans rien dessus. Ou celle d'à côté, avec une casquette de parc animalier, fixée à un mètre à peine du sol. « William. »
Il devait régner un silence de mort quand ils s'étaient introduits. Peut-être avaient-ils jeté un coup d'oeil à la salle des enfants, vu tous les jouets bien rangés dans leurs caisses, puis senti l'odeur de savon noir qui flottait dans la cuisine ? Ils avaient dû traverser la salle de couture avec les ouvrages en tricot dans les corbeilles et les machines à coudre sous leurs couvercles en plastique (pour qu'un tout petit, levé plus tôt que les adultes, ne risque pas de se blesser). Arrivés au pied de l'escalier, ils avaient dû avoir la certitude que tout le monde dormait à poings fermés.
La communauté était sans défense. Ils étaient montés à l'étage, où se trouvaient les adeptes. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Fanatisme, obscurantisme, sadisme, crétinisme à tous les étages ! Pauvre Fredrik Beier. Lui qui a un passé traumatique, qui doit se ménager, il n'était pas vraiment au sommet de sa forme pour affronter un tel mic-mac. Mais il va faire plus que face, il est opiniâtre et méthodique, ne craint pas les pressions. Fredrik aime les énigmes. Sa vie sentimentale est un peu brouillonne, sa vie de flic est toute tendue vers la découverte du ou des coupables. Sa partenaire, issus du renseignement, malgré l'antagonisme entre les différents services, le conquiert aussitôt le duo constitué. Elle ne se laisse pas faire, prend des initiatives, n'a pas froid aux yeux, et, important pour Fredrik, Kafa est très séduisante.

Heureusement d'ailleurs, entre les cinglés déistes apocalyptiques, les relents putrides de la préservation de la race et le tireur sans visage qui dézingue à tout va, toutes leurs compétences seront nécessaires. Ingar Johnsrud alterne le récit de cette enquête extraordinaire avec les passages anciens, les expérimentations des camps de la mort en Norvège. les milices nazies locales n'avaient rien à envier à leurs homologues allemandes et cet aspect de l'histoire du pays n'a pas réellement été traité, comme ailleurs. En bon journaliste, il donne les éléments essentiels à la compréhension, mais il sait surtout les intégrer à un suspense d'une intensité qui ne fait que croître au fur et à mesure.

Les leçons du passé ne servent pas toujours, l'horreur change de nom, d'uniforme ou d'idéologie mais le fond est le même, l'homme, lui, ne change pas. Il persévère, perfectionne ses subterfuges, ses armes de destructions massives, « progresse » mais ne change pas. Les mêmes mécanismes sont toujours en route. Se racornir, rester entre soi, se décider pur, nommer l'autre esclave ou indigne de partager la nationalité ou le sol.

Certes, il y a toujours cet argument de la folie qui affleure. Celle du régime national-socialiste ou de ces quelques adeptes d'une église auto-proclamée, mais il ne tient pas la route. Aussi bien les uns que les autres pensent à se protéger, ne vont pas jusqu'au bout, se préservent des cataclysmes qu'ils provoquent. Et cet ange de la mort qui semble précéder Fredrik et Kafa à chaque fois qu'ils semblent avancer.

Une ombre, armée, qui tire remarquablement bien. Une souffle qui traverse le roman, éliminant les potentiels témoins, ceux qui savent, ont participé au complot sordide ou furent présents dans les camps fascistes. Une sorte de deus ex machina omniprésent, omniscient, apparemment, apparemment seulement, mais qui rend ce roman très noir palpitant.

Encore un très beau thriller pour cette collection La Bête Noire. Très bien traduit, très bien écrit, un style direct et clair servi par une belle écriture. Le sujet est passionnant, la progression de l'intrigue vertigineuse. Les tranquilles certitudes des extrémistes font froid dans le dos. Il n'y a, en face, que Fredrik, Kafa et leurs collègues soumis aux interdits et aux pressions diverses, aux magouilles des politiques et à l'inconscience de la société.

Roman très actuel par son thème, Les Adeptes est salutaire, édifiant. Il montre parfaitement ce que le sentiment de vérité absolue de ceux qui s'érigent en gardien des valeurs, morales ou patriotiques, peut entraîner comme horreurs. Nous le savons, nous l'oublions. Ingar Johnsrud le rappelle dans ce thriller époustouflant.


Notice bio

Né en 1974, Ingar Johnsrud a exercé le métier de journaliste dans l'un des plus grands groupes de médias de son pays. Il fait ses débuts littéraires en 2015 avec Les Adeptes, premier volet d'une trilogie annoncée. Il vit avec sa femme et ses trois enfants à Oslo.


La musique du livre

Fredrik Beier garde de très bons rapports, très intimes même, avec son ex épouse, il déjeune tous les deux après une nuit agitée et la playlist de la veille continue de tourner, c'est Diana Krall qui passe, The Look of Love.

À l'enterrement de sa mère, le commissaire Beier se dit qu'il manque un peu de musique et verrait bien du Tom Waits. Faisons-lui plaisir avec un titre écrit pour, dirait-on : Way down in the Hole.

Lista, un camp de prisonniers tout au nord de la Norvège en 1943, malgré l'horreur qui s'y déroule, on y chante Die Fesche Lola, tiré de L'Ange Bleu et interprétée par Marlene Dietrich.

LES ADEPTES – Ingar Johnsrud – La Bête Noire – 553 p. mai 2016
Traduit du norvégien par Hélène Hervieu

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