Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
Les Amazoniques de Boris Dokmak

Chronique Livre : Les Amazoniques de Boris Dokmak sur Quatre Sans Quatre

illustration : portrait d'un amérindien Bororo par Hercule Florence (Wikipédia)


L'extrait

« Il a eu du mal à fendre la foule, mais maintenant la ville s'offre à lui, presque déserte, lui laissant la liberté de la parcourir. Première remarque : la ville pue. Elle pue l'essence et le kérosène. Il avait noté la même odeur à Cayenne : certains génies imbibaient le bois de leur baraque de gasoil pour qu'il ne pourrisse pas. Mais ici, à Santa Margarita, ça a l'air d'atteindre un niveau industriel, et il a l'impression de se balader dans un réservoir de bagnole.
Après une cinquantaine de pas, ses yeux lui font voir des volutes et des tournicots.
Au sol, du sable fin et rouge, des ornières profondes, des herbes hautes. Il compte une maison sur trois en sale état, et vraisemblablement abandonnée. Toutes en bois, elles portent des reliefs baroques et extravagants : des visages indiformes, des grandes têtes de rapaces, des serpents. Une ville bestiaire et floue. Et manifestement une ville-champignon, aussi nostalgique d'un bref âge d'or fait de caoutchouc et d'essences rares, dans les années 20, avant une longue déshérence. »


Le pitch

2014 : Adélaïde, la quarantaine, fait un footing non loin du Centre Spatial Français de Kourou en Guyane. Elle a la peur de sa vie lorsqu'un indien repoussant de laideur sort des buissons, vomit un étrange liquide verdâtre et meurt devant elle en râlant un incompréhensible « Sâmârsss ». Le lieutenant Fred Telli, flic de son état, découvre que cet indien pourrait être un Arumgarani, membre d'une tribu disparue depuis des dizaines d'années. À la morgue, les légistes constatent le niveau totalement inhabituel et mortel de radioactivité du cadavre.

1967 : Le lieutenant « Saint-Mars, dit S.M., dit La Marquise, dit plein de trucs encore » est poussé vers la sortie de la police parisienne pour avoir transgressé les ordres d'étouffer une affaire touchant un notable. Muté à Cayenne, en Guyane, il est chargé de retrouvé le Professeur Loiseau qui aurait assassiné quelques semaines plus tôt un citoyen américain, le professeur McHenry, dans la forêt amazonienne, loin de toute civilisation.

Le flic français local étant autant rongé par le climat que les bicoques en ruine, La Marquise part à la recherche d'indices et de renseignements à la frontière de la forêt. Santa Margarita, bourgade en décomposition gardant un – léger – vernis de civilisation et une population haute en couleur. Un prêtre allumé, un bordel plus qu'atypique, quelques notables qui jouent à faire comme si, des barbouzes, bref, une ville de western, la décomposition minute en plus. Il y découvre d'abord que personne ne souhaite le voir fouiner dans cette affaire et, ensuite, que l'autorité policière locale, un monstrueux bonhomme surnommé Le Rangero a tous les pouvoirs er entend bien le contraindre à renoncer.

Il y trouve pourtant un ami de choix, un chien des bois, sauvage, qu'il appelle affectueusement Ducon, ainsi qu'un amour aussi fantasmatique qu'hallucinatoire pour une pute rousse chantant une berceuse de Brahms...L'enfer, c'est pour la suite...


L'avis de Quatre Sans Quatre

Ouvrir Les Amazoniques, c'est pénétrer un monde, laisser ses repères et tenter de suivre le héros dans son calvaire liquide et grouillant.

Saint-Mars, le bien nommé, soldat perdu d'un empire colonial en haillons après avoir perdu l'Indo et l'Algérie, ultime rejeton d'une petite noblesse qui voit son univers d'étrécir d'année en année, ses valeurs devenir obsolètes et son influence fondre au profit d'une bourgeoisie toujours plus avide de fric et de respectabilité, retrouve un peu d'estime de lui dans la police où il a fini par échouer après ses défaites successives. Mais, là aussi, les temps sont à la compromission face à l'argent, à la soumission hiérarchique plutôt qu'au respect rigoureux de la mission confiée.

Berné, il part en Guyane, sur une enquête pourrie dès le départ par le peu d'indices et d'empressement des autorités à lui venir en aide. Il va peu à peu s'enfoncer dans la sauvagerie, étape par étape, presque centimètre par centimètre. Il va éprouver physiquement une transformation de tout ce qu'il a toujours connu, une évaporation de ses certitudes, mené seulement par un ultime vestige de conscience, la bouée qui l'empêche de se noyer totalement, qui l'identifie encore : résoudre cette affaire de meurtre.

Un séjour à Santa Margarita, antichambre de l'enfer, ses bourgeois et notables pathétiques dans leurs misérables tentatives de pseudo-vie sociale là où la société n'existe plus. Ses putes énigmatiques et voilées, le visages ravagé d'une immonde maladie, usines à fantasmes. Et les barbouzes déloyales et veules, scorpions lâches et redoutables, puis inévitablement, la confrontation à la forêt amazonienne, le poumon de la terre, étouffant, irrespirable et sombre comme la fin des temps.

Un périple surhumain, épuisant, au fil d'un fleuve capricieux, fatal, une faune féroce, une touffeur insupportable, un air chargé de vermines voraces coupant un souffle déjà rendu pénible par le mur d'humidité qui ronge tout. La jungle entière et la saison des pluies harcèlent S.M., son chien sauvage Ducon et son équipage. Rien ne résiste longtemps, tout se corrompt à une vitesse vertigineuse, le métal, les corps, le bois ou le moral et les valeurs des hommes... L'horreur n'est plus qu'une péripétie du quotidien. Tous les codes explosent dissous dans le ruissellement perpétuel et la température de four, le danger permanent et l'angoisse. La seule question, peut-être, n'est pas de savoir si l'on va mourir mais comment, le reste...

Le récit est parfait, le style aussi fort que le taux d'hygrométrie des terres inconnues arumgaranis. Dokmak est philosophe, cela se sent, il y en a qui laissent ici des plumes. Rousseau et ses bons sauvages, Marx, Proudhon et Bakounine et la théorie de la violence née de la propriété privée, seul surnage quelque peu Céline et un Bardamu qui aurait pu divaguer dans ce labyrinthe infect. Remarquez, comme penseur optimiste, Céline, y a mieux, mais la démesure et la folie qui habite ce bouquin ne sont pas sans rappeler l'ermite de Courbevoie. C'est la plasticité de l'âme humaine qui grandit ce voyage au bout de la vie, cette capacité à toujours transmettre, à nommer, à s'accrocher même dans la souffrance et à transcender les différences pour tenter de comprendre aussi vain que cela fut.

Il y a bien une histoire, une saloperie que des humains amoraux et retors infligent à des indiens naïfs et curieux, des barbouzeries de CIA, des merdes pseudo-scientifiques, elle aurait suffit à un bon thriller, c'est tout le reste qui rend ce roman exceptionnel !

Un livre protéiforme où chacun prendra ce qu'il vient y chercher : aventures, polar, thriller, doutes, illusions, hallucinations, anthropologie, tout y est et tout est bon ! Jamais le sentiment d'un patchwork cependant, l'ensemble est cohérent et puissant. Les odeurs tenaces de moisissures ou de mort, l'angoisse et la vie, l'enchevêtrement de l'onirisme, des hallucinations et de la réalité la plus crue perturbe parce qu'il faut se laisser déstabiliser pour entrer dans cet univers incroyable.

Bref, en résumé, un très grand bouquin qui devrait être LE thriller de l'été, celui qui va peupler vos après-midi paresseux de moustiques gros comme le pouce, de pirates ignobles et d'une eau qui efface sans relâche les saloperies des hommes et délave l'encre des pages pour laisser la place à une nouvelle histoire.


Notice bio

Boris Dokmak est né en 1967 à Kiev, il est agrégé de philosophie et vit en Anjou. Passionné de littérature noire et de jazz west-coast, il se consacre à l'écriture depuis 2009. Son premier roman, La femme qui valait trois milliards (Ring 2013) l'a fait entrer directement dans le cénacle des auteurs qui comptent du thriller français.


La musique du livre

Félix Mendelssohn pour ouvrir le bal entendu par S.M. chez le Gouverneur alors qu'il est convié à une fête, Concerto pour violon et orchestre en Mi Mineur. La célèbre Berceuse de Brahms chantée par la mystérieuse prostituée rousse qui va hanter son esprit tout au long de son épopée dans la jungle.

Tout va très bien Madame La Marquise : Saint-Mars doit un de ses surnoms, attribué par des troufions en Indochine, à cette ritournelle, ici par Ray Ventura. Pour finir, un petit air de samba lors du carnaval de Cayenne bien que ce soit à Santa Margarita que La Marquise perçoit cette musique.

Les Amazoniques – Boris Dokmak – Éditions Ring – 429 p. 9 avril 2015

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