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Chronique Livre :
LES ATTACHANTS de Rachel Corenblit

Chronique Livre : LES ATTACHANTS de Rachel Corenblit sur Quatre Sans Quatre

L'auteure

Rachel Corenblit est une écrivaine française qui a aussi écrit pour la jeunesse principalement, chez Actes Sud junior et au Rouergue. Elle a été enseignante dans le primaire puis dans le secondaire ainsi que formatrice en IUFM.


C’est l’histoire de…

«  Et la voix, dans notre métier, c’est le nerf de la guerre.
La guerre, elle a pensé, c’est exactement le mot que je cherchais. »

C’est pas une histoire, pas vraiment. C’est l’année d’une professeure des écoles, toute jeune, toute nouvelle dans le métier. Pas un documentaire, pas non plus une fiction, Emma se raconte et surtout raconte ses petits, 26 CM2 à qui la vie a déjà fait du mal, cette chienne-là n’attend pas le nombre des années pour s’acharner.

Pas de misérabilisme pour autant mais de l’émotion et des mots justes et sobres pour parler de ces 26 rencontres.


Un extrait :

« Elle a sorti la main de sa poche, a enfin lâché son môme. Le gamin s’est retrouvé à l’air libre. Il n’a pas su quoi faire alors il est resté immobile, raide. Il aurait pu s’enfuir. C’est ce que j’aurais fait à sa place. J’aurais pris mes jambes à mon cou, sans réfléchir. J’aurais dû le pousser peut-être, l’encourager à disparaître. Ou le prendre dans mes bras. Jouer un vrai rôle dans sa vie. Elle a dû sentir mon envie parce qu’elle a affirmé que ce n’était pas sa faute et que vivre avec son fils n’était pas simple. C’était même très compliqué. Depuis qu’il était né, elle avait des soucis. Il était une source de problèmes, d’emmerdes, elle a précisé, au quotidien, pénible, dur, et que je ne devais pas me fier à sa tranquillité et son silence de faux derche. Elle s’est arrêtée pour respirer. Une grande inspiration pour remplir ses poumons. Presque un appel d’air qui allait nous happer, Michel et moi. Elle a repris son discours, sans s’interrompre. Elle n’avait que des ennuis avec cet enfant. Et dimanche, hier, Michel était dans le jardin de sa grand-mère. La mère de son père, pas la sienne. La sienne, elle était morte. Une hépatite foudroyante, un truc qui l’avait séchée sur place. Son père, Michel ne le voyait plus. Il était loin. Il avait disparu. On ne savait pas où il était. Enlevé par les extraterrestres. Mais la grand-mère, elle était correcte. Fréquentable. Une bonne personne. Elle invitait Michel chez elle, souvent. Sans que la mère de Michel ait besoin de réclamer. La grand-mère voulait garder un lien et personne ne songeait à s’y opposer surtout qu’elle était pas mal riche, enfin, plutôt à l’aise et ce n’était pas à négliger. Ce dimanche la vieille dame avait laissé le gamin dans le jardin. Tout seul parce qu’elle faisait la sieste. Elle est très âgée. Elle a besoin de dormir beaucoup. Michel, il le sait, quand la grand-mère dort, il faut la laisser. Pas faire de bruit. Les vieux ont besoin de récupérer. Alors quand elle s’est réveillée, la grand-mère a appelé le petit. Elle ne l’a pas trouvé. Elle est sortie dans son jardin. C’est un grand jardin. C’est rare d’avoir un grand jardin en ville. Elle s’est rendue jusqu’au fond de son parc, elle a cherché et Michel s’y trouvait. Pendu. Il s’était pendu. A une branche d’un chêne. Le chêne du fond du jardin qu’est un vieux chêne qui fait beaucoup d’ombre en été. Un vieux chêne solide, costaud, avec des grosses branches. Il venait de se pendre, le petit. C’était tout frais. Quelques secondes, pas plus. » (p. 41 et 42)


Mon avis

« Plus les individus sont éclairés, plus ils sont capables de décider par eux-mêmes – et moins ils auront tendance à se soumettre aveuglément au pouvoir. La vérité est donc à la fois l’ennemie du pouvoir comme de ceux qui l’exercent. »
Tzvetan Todorov, L’Esprit des Lumières

- Dis donc, Dance, ça doit te parler, ça, non ?
- Et comment ! 

Ce n’est pas le premier poste d’Emma, mais c’est son premier en tant que titulaire, c’est-à-dire qu’elle peut y faire le reste de sa carrière si toutefois on ne décide pas de le supprimer un beau jour.

Une titularisation, c’est précieux, parce qu’elle a dû auparavant travailler dans quatre écoles différentes, on imagine combien c’est difficile de représenter quelque chose pour les enfants qu’on ne voit qu’une fois par semaine, quel mal on peut avoir à faire ces heures-là, les heures de route, les niveaux différents, la grosse centaine de prénoms, de règles, d’habitudes, de rituels dont ils faut se souvenir. C’est ce qui arrive quand on n’a pas encore beaucoup de points donc pas beaucoup de chances d’obtenir l’affectation souhaitée, comme une sorte de bizutage auquel les nouveaux venus sont contraints de se soumettre.

Écoles de toutes tailles, de toutes sortes, enfants des villes ou des champs : Emma se forme sur le tas à toute vitesse. L’année suivante, deux affectations seulement mais à soixante kilomètres l’une de l’autre et l’inspecteur est là pour mettre la pression : pas un seul jour d’absence ne lui paraît recevable, alors quand il fait trop mauvais pour qu’elle puisse rentrer chez elle et être sûre de revenir à l’heure le lendemain, Emma dort sur les tapis de sport empilés, près du radiateur et fait de son mieux. Elle fait toujours de son mieux. Parfois c’est difficile parce que les élèves sont durs, violents même, parce que leur naufrage personnel emporte tout sur son passage, parce que son stock d’encouragements et de calme est parfois épuisé, trop fatiguée, trop fragilisée, elle aussi.

« Punis puis discute, lui a donné comme conseil une collègue, qui l’avait prise en pitié parce qu’elle finissait systématiquement en larmes dans la salle des maîtres, à midi. Et quand tu as discuté, tu re-punis. Il ne comprennent que ça, les gosses. La trique et le fouet. L’alternance des deux. La menace ne sert à rien. Il leur faut du concret. Tu en prends un pour l’exemple, tu le cloues au pilori pour qu’il moisisse devant les autres et tu ne lui accordes aucune grâce. Après ça, ils te mangeront dans la main, les gosses. » Impossible.

Elle formule donc des vœux de titularisation et obtient l’école des Acacias, pas la première sur la liste, loin de là, mais un poste enfin. Un endroit où se poser, une salle, une même classe toute l’année, des collègues, un directeur. Évidemment, parce que la logique du bizutage reste la même, l’école des Acacias est celle des enfants les plus pauvres, les plus défavorisés, les « cas sociaux » comme on entend dire. Et sa classe de CM2 semble les avoir tous regroupés là : ceux qui ont faim parce qu’il n’y a pas de petit-déjeuner chez eux et qu’à 11 heures le ventre gargouille, ceux qui n’ont jamais eu de vêtements qui n’aient déjà été portés, ceux qui n’ont pas de fournitures, pas de papa, pas de maman, un futur incertain reposant sur des années d’une scolarisation qui peine à lutter contre tout ça.

26 CM2. Beaucoup trop, mais pas autant que dans l’autre CM2 alors…
Une école sans charme, sans beauté, toute en grilles et béton qui lui donne envie de fuir dès qu’elle la découvre. Ceux qui conçoivent les écoles pensent juste à mettre le maximum de personnes dans le minimum de locaux en dépensant le moins possible, il n’y a pas d’autre explication possible à leur laideur qui les fait ressembler à de petites prisons. Seuls peut-être le panier de basket et la marelle aux couleurs usées par le frottement des semelles peut mettre l’observateur sur la piste d’une école.

Une année scolaire, presque, pas tout à fait, quelques mois pour donner le meilleur de soi à ces petits-là, ces attachants, comme elle les appelle.

Ah oui, il faut lire ces parcours, les histoires de ces enfants et de leurs parents. La maltraitance prend bien des aspects, il n’y a pas que les coups. D’autres formes de violence sont à l’oeuvre, celles qui s’apparentent à l’amour, aussi. Emma découvre avec fracas ce dont les parents sont parfois capables.

Dans la partie sinistrée de la grande ville, les Acacias est la caisse de résonance du malheur humain, de la pauvreté, de la misère. Les élèves d’Emma vibrent de cette confrontation quotidienne à la fracture sociale, chacun à sa manière, et subissent de plein fouet les manques que notre société préfère parce que ça coûte un pognon de dingue de faire autrement, et pour des riens du tout, en plus : pas assez de psy, pas assez d’assistant(e) social(e), pas assez de médecin scolaire. Pas assez, alors les ennuis, eux, se multiplient.

À chaque nouveau cas dont Emma est témoin, ou qu’elle décèle, elle veut faire un signalement, convoquer les parents, mettre de l’ordre, faire régner un semblant de justice pour celui qui arrive couvert de bleus, qui est racketté, qui frappe les autres, qui ne mange pas à sa faim, qui est déscolarisé… elle a soif de justice, Emma, elle veut faire quelque chose pour ces petits-là.

Elle se heurte souvent au directeur, un type formidable d’humanité lasse et pourtant bienveillante, qui a appris durant sa carrière bientôt arrivée à son terme à ne pas s’emballer et à être pragmatique. Un homme sur lequel Emma peut compter, indéfectiblement, malgré leurs dissensions.

Victimes de notre époque qui fracasse les plus faibles, qui noie l’Éducation Nationale dans un océan d’indifférence à ses difficultés, en plaçant les professeurs et leurs élèves dans des situations toujours plus absurdes et frustrantes, et qui fait de la rentabilité l’alpha et l’omega de tout, puisque la logique financière a le dessus quoiqu’il se passe, les Caïn, Michel, Molly, Rayan aux beaux yeux verts… de ce monde n’auront de l’égalité des chances qu’une très vague idée.

J’ai dit sans misérabilisme, et c’est vrai. Plutôt avec rage. Et avec amour. Avec empathie. Emma, c’est cette prof qui sait regarder les enfants et percevoir cette ombre de sourire, cette étincelle soudaine dans l’oeil, ce doigt qui se lève, ces progrès enfin. Celle qui n’oublie pas d’aller chercher Dimitri qui se cache dans les toilettes, d’encourager Rayan qui peine à lire, de remarquer les efforts de Michel et la gentillesse de Myriam. Celle qui s’en veut de ne pas avoir été assez patiente, pas assez douce ou de n’avoir pas remarqué la détresse d’un de ses petits.

Parfois, elle les revoit quelques années plus tard, dans la rue, dans un magasin. « Maîtresse! » s’exclament-ils, ce mot de nouveau à la bouche, effaçant les murs et les grilles pour ne laisser que le bonheur de cette brève immersion dans l’enfance.

Je trouve, dans ce roman infiniment riche, que l’atmosphère d’une classe, d’une année scolaire est parfaitement décrite : les instants fugitifs, l’observation des enfants, de leur comportement, de leur visage, de tout ce qu’ils disent par leurs gestes. Leurs émotions à vif, leurs blessures cachées. La dureté du monde des récréations.

Les rendez-vous avec les parents, les discussions avec Aucalme, les crises nombreuses. Et tout ce que ces enfants ont de singulier, d’unique, toute cette belle humanité, cet espoir, cet avenir que chacun incarne déjà abîmé, écorné, parfois détruit.

Le beau métier de passeur de savoirs consiste aussi à éclairer tant que faire se peut dans la tempête pour éviter, si c’est possible, les naufrages de l’âme.


LES ATTACHANTS - Rachel Corenblit – Éditions Le Rouergue - collection  La brune au rouergue - 198 p.  août 2017

photo : salle de classe

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