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Chronique Livre :
LES CONTES DÉFAITS de Oscar Lalo

Chronique Livre : LES CONTES DÉFAITS de Oscar Lalo sur Quatre Sans Quatre

illustration : le Loup et Le Petit Chaperon Rouge (Wikipédia


Derrière les pages

Oscar Lalo est professeur de droit de l'environnement, écrivain et cinéaste.


« Le home d'enfants, l'homme d'enfants. »

Le home d'enfants. Colonie de vacances. Lieu de brimades, de sévices, de viols. Rien n'est révélé par les petites victimes, aucune plainte ne peut sortir de leur bouche incapable de formuler l'accusation. Leurs parents les y reconduisent année après année sans avoir soupçonné ce à quoi leurs enfants étaient soumis.

Rien ne se voit, c'est simplement qu'aimer n'est plus jamais possible ni soi ni qui que ce soit. La reconstruction étant impossible, reste la destruction.


Un extrait de conte

« Le problème, c'est quand le geste a eu lieu une fois. Et le vrai problème, c'est quand le geste a eu lieu à un âge très jeune. Alors il a toute latitude pour se répéter sans fin. Et l'on ne peut, au mieux, que l'observer.

Ca commence avec le poids de l'adulte. Du point de vue d'un enfant, un adulte pèse lourd. Son bras pèse lourd, sa tête pèse lourd, sa main pèse lourd ; même son doigt pèse lourd. Son haleine pèse très lourd. On a beau retenir sa respiration en attendant que ça passe, il y a ce poids interminable de l'adulte qui a commis l'erreur, fatale pour l'enfant, de peser sur lui. Et ce poids survient dans toute son immensité dès le premier contact : une main posée par hasard sur le cou, un ongle qui effleure une cuisse, une caresse anormalement longue sur les cheveux ou même un secret susurré tout contre l'oreille sont les premiers signes, anodins pour autrui, assourdissants pour l'enfant, d'un déséquilibre annoncé.

Il y eut d'abord tous les gestes dont nous ne souvenons pas. Enfin, c'est plus compliqué que cela puisque nous nous en souvenons. Ils sont imprimés en nous. Mais nous étions trop jeunes. Beaucoup trop jeunes pour que nous puissions nous en souvenir précisément. C'est comme une tache que l'on constate sur soi et qu'on peine à relier à un événement précis alors qu'elle a forcément une origine. Ces gestes-là sont les plus pénibles. Ce sont eux qui nous polluent. Quand nos mettons fin à une relation sans raison aucune, c'est ce geste déplacé qui resurgit. Quand nous sommes sur le qui-vive, que la paranoïa nous emporte, c'est pour se protéger contre ce geste. Quand nous détruisons les fruits d'un projet que nous avons porté, c'est parce que ce geste a encore frappé. »
(p.35)


Au bout du conte

« Il est des lieux où ne circulent que des questions. »

On va dire les choses, n'est-ce pas, c'est plus simple. Le choc, mal au cœur, impossible de penser, malaise physique pendant et après la lecture. Aucune scène n'est décrite, aucun attouchement, aucun viol. C'est presque pire. Le roman a un tel pouvoir évocateur que nulle description n'est nécessaire.

Le home est un lieu de vacances auquel les parents, plutôt fortunés, confient leurs enfants sans arrière-pensées car il est coûteux et donc, dans leur esprit, très très bien.

C'est presque la première trahison, ces parents qui ne veulent pas de leurs enfants dans leurs pattes pendant les vacances. Ils se débarrassent d'eux, tout simplement et en y mettant le prix pour avoir bonne conscience.
Jamais ils ne sauront parce que jamais ils ne voudront savoir. Faire exploser la bulle de leur satisfaction égoïste est au-dessus des forces des petits. Impossible. Toute leur force est nécessaire pour survivre au home. Il ne leur en reste pas une miette pour avoir l'énergie de l'accusation et des explications.

Parce que la victime est coupable. D'être choisie, d'être abîmée, d'avoir suscité le désir de l'autre. Toujours coupable et donc plus bonne à rien, mauvaise, laide, sale, honteuse. Un corps souillé, une âme à jamais fracturée.

« La directrice roulait pour l'homme ; elle lui ouvrait la voie. »

Le couple qui co-dirige le home est évidemment pervers. Leur technique est parfaite. Good cop bad cop.
La femme se charge de la déshumanisation dès l'arrivée des enfants, l'homme n'a qu'à cueillir sa victoire.
Tout est contrôlé, rien n'est jamais laissé au hasard ou à la fantaisie. Les punitions et sanctions sont nombreuses et inflexibles. Brimades, interdictions absurdes, humiliations de tous les instants. Puis arrive l'homme qui aime les enfants, ogre souriant et caressant.

Se souvenir de ce dont on ne peut se souvenir qui resurgit sans crier gare à tout moment cependant. Qu'est-ce qu'on dit, qu'est-ce qu'on fait de sa vie adulte quand on vous a volé votre vie d'enfant ? Se terrer, se réfugier à jamais dans le moi brisé net. Dans la deuxième partie du roman, l'enfant devenu adulte, cinquante ans plus tard, retrouve la directrice dans l'espoir de comprendre le passé, de se recomposer enfin. Mais c'est une vieille femme malade dont il est trop tard pour tirer quoi que ce soit.

« Cette mémoire en lambeaux se vengea plus tard en décousant toutes nos amours, en les déchirant de suspicions, en les lacérant de la crainte d'être humilié, du besoin de tout se dire, et puis, l'instant d'après, de se protéger de l'aimée, qui désertait ce carnage. On ne la retenait pas : on pourrait oublier ce qui ne s'oublie jamais. »

Comment un roman peut-il avoir une telle force ? On entre dans le cauchemar d'un enfant, avec cette impression d'inéluctabilité, d'impuissance totale, de cheminement brouillardeux entre vie et mort, et ce silence absolu démenti par des regards perdus.
Destruction du moi, viol de l'enfance, incapacité à jamais d'être celui qu'on aurait pu être avant ça, toute aptitude au bonheur désormais disparue. La marque du mal comme une plaie qu'on ne peut qu'apprendre à contourner. Faire semblant, ne rien dire et espérer que personne ne s'en aperçoive. Essayer d'être normal, jouer à être comme les autres, mari, père, un homme enfin, si possible.

Quand enfin le courage vient de se confronter à la source du mal, il est trop tard. Comptes défaits.


La musique ?

Alors non.


Les contes défaits - Oscar Lalo - Belfond - 224 pages  18 août 2016

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