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Chronique Livre :
LES CORPS BRISÉS d'Elsa Marpeau

Chronique Livre : LES CORPS BRISÉS d'Elsa Marpeau sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Sarah est une coureuse de rallye reconnue dans un milieu hautement macho. Un jour, lors d'une «spéciale», elle sort de route. Son coéquipier meurt sur le coup et elle se retrouve plongée dans le coma, avant de se réveiller paralysée des deux jambes.

Elle intègre un centre hospitalier perdu en haute montagne, où rayonne un médecin que tout le monde surnomme le «docteur Lune».

Brisée physiquement et psychologiquement, Sarah développe une dépression paranoïaque, qui atteint son paroxysme quand la patiente qui partage sa chambre disparaît. Pour le personnel, il ne s'agit que d'une fugue, mais Sarah est convaincue qu'il n'en est rien...


L'extrait

« La chambre est dépouillée à l'extrême. Autour d'elle, des murs blancs. Pas de ce blanc crème que Sarah a choisi pour son appartement sous les toits avec des poutres apparentes. Un blanc laqué, éblouissant. Elle essaie d'en fixer les aspérités pour se raccrocher à une image, un motif. Pour que ses yeux ne glissent pas sur cette étendue immaculée. Cette blancheur infinie.
La fenêtre est rectangulaire, bordée de fer. Sarah veut, durant un instant, se lever et aller ouvrir pour voir le paysage sans les impuretés de la vitre. Son cerveau lance à son corps l’ordre de se déplacer. Mais rien ne vient, bien sûr. Son cerveau réajuste, il lui rappelle, un instant trop tard, qu'elle ne peut plus marcher. Elle pense à ce poème de Baudelaire qu'elle avait dû apprendre en CM1 : « L'Albatros ».
Ses ailes de géant l'empêche de marcher.
Mais elle n'a pas d'ailes, elle ne s'élancera plus jamais sur les routes, ni vers les nuages. Elle restera clouée au sol. Pétrifiée. Momifiée. » (p.36)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un corps, rivé à la machine. Une pilote, une voiture, un co-pilote. Un pied sur accélérateur et le frein, talon/pointe,, un pour l'embrayage, le volant, les yeux, des centaines de chevaux de puissance, un seul organisme tendu vers l'arrivée et la victoire. La vitesse, les courbes qui s'enchaînent, chacune de cellules de Sarah reliée à la bagnole hurlante, le chrono, la route, plus vite, freinage plus tardif, compte-tour au maximum. Un crash. Violent. Cataclysmique. Un infime instant d'inattention, une fraction de microseconde.

Des machines qui bipent et clignotent rivées à un corps abimé, inerte. Immobilité totale, paraplégie. Un corps couvert de plaies rivé à un fauteuil, deux bras impuissants à la propulser, deux jambes inertes. Un autre, celui du passager, recouvert d'un sac mortuaire. La victoire sur son adversaire de toujours ne sera pas pour aujourd'hui, ni pour demain.

Sarah, la championne de rallye, doit laisser son frère Nathan partir vers d'autres courses, elle qui l'a suivi comme son ombre depuis l'enfance, contrainte de déclarer forfait et ne peut qu'espérer réapprendre à marcher dans ce centre, isolé dans la montagne, l'Herbe Bleue. Elle va devoir accepter de confier ce qu'il reste d'elle à des gens et c'est insupportable. Sarah n'a jamais existé que dans le déplacement, le mouvement, la vitesse, l'objectif domine tout. La belle machine qu'est son corps est cassée, couturée, paralysée. Le but ultime de tenir à nouveau sur ses jambes paraît lui-même illusoire, c'est du moins ce que les différents intervenants du centre tente de lui faire admettre.

Cette partie du roman apparaît comme l'histoire d'une réappropriation, la reprise en main de soi, le chemin semé d'épreuves terribles pour y parvenir, mais elle est aussi l'occasion du bilan, du constat pour la jeune femme qui peut faire le tour de son corps comme l'on fait celui d'une maison en ruine à retaper. Le séjour en rééducation comme un moyen de reprendre déjà conscience de ses limites afin de les surpasser, s'ouvrir aux autres et enfin parvenir à se construire. Ensuite, Sarah va vivre une véritable renaissance. Tout reprendre à zéro. Sa mère est décédée trop vite, elle a grandi entourée d'hommes, son père chéri qui protège et répare tout, son frère dont elle partage toutes les passions. Elle, l'enfant de la mère morte, la fille qui vit à cent à l'heure va redécouvrir la féminité, faire éclore ce qui était en elle, tapi, sous-jacent.

La course automobile avait avalé Sarah, devenue un robot redoutablement efficace, perdant par là-même un peu de son humanité. Pas de relation stable, aucune, elle assouvit ses besoins sexuels lors de sorties arrosées en boîte avec des amants anonymes. L'efficacité avant tout, ne pas s'attacher, pouvoir repartir, filer à la vitesse du vent, ne pas s'amarrer, garder la fluidité du mouvement.

La jeune adolescente s'est transformée en un de ces pilotes casqués, caparaçonnés, sans un centimètre de peau à l'air libre, l'accident la laisse en pantin au mécanisme brisé dont il faut que d'autres actionnent les membres pour qu'ils se meuvent. Les fonctions les plus intimes, chier, pisser, deviennent sujets de conversation, la dépersonnalisation, l’appropriation du corps par les sachants, les soignants. Elle n'est plus qu'une suite de réactions organiques à quantifier, de la viande en partie gâtée qu'il faut arranger vaille que vaille, une bête de réforme impropre à jouer le rôle qui lui était dévolu. La jeune pilote n'est plus performante, elle n'est plus une machine à gagner, elle est une handicapée, mise hors du monde pour gagner le droit d'y revenir sous une autre forme où elle sera à nouveau productive, réinsertion, son corps est démonétisé.

Mais il y a l'autre partie du récit. Le versant noir, le thriller qui voit disparaître le seul rayon de soleil égayant l'existence handicapée de Sarah, Clémentine, sa compagne de chambre qui lui a redonné un certain goût de vivre grâce à ses tableaux colorés. Les deux jeunes femmes se soutiennent, la pilote tente de guider la peintre cancéreuse et débile, celle-ci lui transmet de la chaleur humaine. Avant de disparaître soudain sans explication. Ce sera le déclic, le but qui manquait jusqu'alors à Sarah pour se surpasser. On la rassure, Clémentine est partie chez sa mère, retrouver son petit garçon qu'elle adore, mais non, rien n'y fait. Le docteur Virgile Debonneuil, surnommé le Docteur Lune, lui paraît suspect, cette porte, au fond du couloir menant à son bureau, qui ne conduit nulle part, la « porte des Enfers », lui dira le Fou, est idéale pour dissimuler une scène de torture, de crimes en série...

Le docteur Lune, dans la nuit de Sarah, objet de toutes les angoisses de celle-ci, Alexandre, le bel aide-soignant, son soleil, et tous les protagonistes de l'Herbe Bleue forment un microcosme, une galaxie, Sarah en cherche le trou noir, l'astre mort qui aspire la vie passant à sa portée. Bien plus que vaincre la douleur et l'impuissance, c'est accepter de s'aimer et d'aimer l'autre son plus grand défi et sa seule arme.

L'écriture est vive, brève, telle les gestes d'un pilote en course de côtes, dans une spéciale de rallye, Elsa Marpeau écrit les nerfs tendus, comme Sarah pilote. Son style possède les mêmes réflexes, la même efficacité, décrit parfaitement les abandons, les redditions et es entêtements, la volonté et les rébellions de son personnage. Toujours présent, le thème de Et ils oublieront la colère ou de Les yeux des morts, l'appropriation du corps, ici par les soignants, la décrépitude, la déchéance, l'exploitation. La fragilité de l'organisme et sa force également, la résilience, le plaisir qui n'est jamais loin de la douleur, toutes ses étapes essentielles que doit traverser la jeune éclopée.

Sarah est littéralement entre les mains du personnel, son avenir, sa reconversion, sa future et problématique autonomie dépendent d'eux, même si elle le refuse. Sa liberté se gagnera dans l'angoisse de la mort qui rôde, d'un assassin dont elle seule est persuadée de l'existence. Tous les mécanismes discrets se mettant en branle à chacune des étapes de la reconstruction de Sarah sont minutieusement et habilement dévoilés par tout un entrelacs de symboles que l'auteur maîtrise à la perfection. Il y a plusieurs niveaux de lecture pour Les corps brisés, du thriller effrayant de noirceur et de cruauté, à l'introspection méticuleuse de son héroïne cabossée, allant jusqu'à naviguer au bord de la folie pour bien explorer tous les contours de sa nouvelle prison qu'est devenu son corps et mieux s'en libérer.

Indubitablement plus qu'un roman noir, un voyage incroyablement réaliste dans l'intimité la plus secrète d'une jeune femme cassée ayant perdue sa raison de vivre, son identité et les aventures terribles qu'elle va vivre dans cet étrange centre de rééducation. Un récit puissant et riche porté par un personnage particulièrement attachant, montré dans la nudité ultime de la souffrance, fragile, dépendant, farouche.

Un sujet difficile, le handicap, la perte d'estime de soi, traité avec délicatesse et justesse, un très beau roman !


Notice bio

Elsa Marpeau est née en 1975, elle a grandi à Nantes, s'est installée à Paris et a vécu à Singapour. Après Les yeux des morts, prix Nouvel Obs – Biblio Obs du roman noir 2011, elle a publié dans la Série Noire Black Blocs et L'expatriée, prix Plume de Cristal 2013 au Festival International du film policier de Liège. Puis Et ils oublieront la colère, en 2015, toujours à La Série Noire.


La musique du livre

Chanson scoute – En Traîneau

Ludwig von Beethoven – Lettre à Élise


LES CORPS BRISÉS – Elsa Marpeau – éditions Gallimard – collection La Série Noire – 236 p. mai 2017

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