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Chronique Livre :
LES DISPARUS DU PHARE de Peter May

Chronique Livre : LES DISPARUS DU PHARE de Peter May sur Quatre Sans Quatre

photo : phare en Écosse (Pixabay)


Le pitch

Un homme sort du coma sur une plage. Il vient d'être régurgité par la mer, ayant évité la noyade certainement par le gilet de sauvetage qu'il porte. Au bord du collapsus, hébété, transi de froid, il ne sait plus rien. Ni où il est, ni ce qui lui est arrivé, ni, surtout, qui il est. Tout juste, ressent-il le sentiment étrange que quelque chose d'horrible est arrivé. Et qu'il y est mêlé il ne sait comment. Aucune idée de la raison de sa présence sur cette île sauvage des Hébrides balayée par les vents, ni de pourquoi la maison qu'il semble habiter depuis un an ne contient aucun souvenir, aucun papier.

Des gens le connaissent, enfin, ils savent l'image que donnait celui qui habitait là, ce qu'il avait bien voulu dire, aucun détail précis. Il découvre pour tous indices une identité pour le moins sujette à caution, un livre en préparation sur la disparition brutale et mystérieuse de trois gardiens de phare des îles Flannan un siècle plus tôt, jamais élucidée et une carte où est surlignée la route du Cercueil qu’empruntaient jadis les villageois pour aller enterrer leurs morts de l'autre côté de l'île. Là où la terre permettait une inhumation.

L'amnésie ne semble pas prête de disparaître, il va alors suivre toutes les pistes, le moindre renseignements, aussi ténu soit-il, afin de tenter de se retrouver et de mettre un terme aux sombres pressentiment qui ne le quitte pas. Buttant sur chaque inconnue, complètement à l'aveugle, cet homme doit redécouvrir l'ensemble de sa vie mais certains n'ont pas envie du tout qu'il y parvienne.


L'extrait

« Je suis maintenant, Dieu sait comment, debout, les jambes flageolantes. Mon jean, mes chaussures de sport, mon pull sous le gilet de sauvetage, tous gorgés d'eau, m'alourdissent. J'essaie de contrôler ma respiration, les poumons agités de spasmes, et j'observe au loin les collines environnantes, au-delà de la plage et des dunes, et la roche violet, brun et gris qui perce la fine peau de terre tourbeuse qui s'accroche à leurs flancs.
Derrière moi, peu profonde, turquoise et sombre, la mer se retire des hectares de sable qui rejoignent les silhouettes noires des montagnes se découpant à distance contre un ciel menaçant, marbré de bleu et de mauve. Des échardes de soleil éclatent à la surface de l'océan et mouchettent les collines. Par endroits, un ciel d'un bleu parfait troue les nuages, surprenant, irréel.
Je n'ai aucune idée du lieu où je me trouve. Et, pour la première fois depuis que j'ai repris conscience, je me rends compte, soudain saisi par une angoisse fulgurante et douloureuse, que je n'ai pas la moindre notion de qui je suis. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Mais que peut-on bien faire en une île perdue tout au nord de l'Écosse ? C'est bien la question. Et la réponse nécessitera une débauche farouche d'énergie à cet homme sauvé des eaux, par il ne sait quel miracle ou mauvais sort. Il faut dire que Peter May ne lui simplifie pas la tâche, les fausses pistes se bousculent pour la bonne et simple raison que son héros les a lui-même semées. Ou il a été obligé de les semer parce qu'il était en danger ? Allez savoir quand tout est noir et vide dans la boite à souvenirs. Les gens de l'île connaissent un homme qui vit là depuis un peu plus d'un an, mais est-ce vraiment lui ? Celui qui a vécu sur l'île, qui s'intéressait à l'énigme des île Flannan, n'était qu'un leurre...

Il est question d'écologie, de recherches ultraconfidentielles, d'abeilles et de saloperies industrielles, Peter May va conduire son lecteur à travers un dédale, savamment balisé, de secrets dans les pas d'une homme qui n'a pour tout bagage qu'un livre ayant pour sujet la disparition mystérieuse de trois gardiens de phare un siècle plus tôt et la carte d'un chemin, aujourd'hui de randonnée, hier baptisée route des Cercueils. C'est peu et effrayant. Plus fort, les destins de cet homme totalement perdu et les divers éléments de l'intrigue vont se répondre en miroir, chacun nourrissant l'autre, le soulignant. C'est du grand art d'écriture, homme et insectes sans mémoire, égarés mêmement hors de la ruche, de la société, ayant perdu leur raison de vivre, le sens de l'existence, partagent un destin commun : retrouver la bonne direction ou disparaître. L'imbroglio est total, les éléments de réponse sont intriqués, dépendent les uns des autres, s'additionnent sans pour autant éclairer l'amnésique, le laissant à ses pressentiments douloureux.

Les paysages sont magnifiques, ramenant l'homme à sa ridicule dimension, mais l'histoire laisse percer son énorme capacité de nuisance, sa rapidité à se dédouaner, à ne prendre en compte que les informations l'innocentant, quitte à remettre en cause la survie même de son espèce. À récit extrême, environnement radical et il ne pouvait être meilleur endroit que ces îles rocheuses, dépouillées, assaillies d'embruns et de vents violents, un environnement chaotique où les hommes luttent contre les vagues et les courants pour se déplacer, doivent traverser l'île de part en part pour ensevelir les siens décédés. Il y a bien présent dans Les Disparus du Phare le jeu tragique de la vie et de la mort, la danse intemporelle faussée de plus en plus par les rapacités industrielles, donnant chaque jour un peu plus l'avantage à l'effacement de la vie.

Ce roman est réellement fascinant par sa construction méticuleuse. Tous les personnages sont en quête d'identité, l'homme scrute le peu d'éléments trouvés sur la sienne, Karen, jeune fille délaissée, cherche son père, les abeilles meurent de ne plus trouver leur ruche, le cerveau abimé par les produits chimiques, les autres protagonistes ne sont guère mieux lotis.

Vous vous dites que vous avez bien peu de renseignements sur ce polar, que je joue les radins, garde pour moi l'essentiel, et vous avez raison ! Hors de question de dévoiler quoi que ce soit, ce serait pécher. Le lecteur se doit d'être dans la condition de cet homme, se réveiller avec lui sur cette plage inconnue, suivre pas à pas son parcours, guidé par le style et l'écriture magnifiques de Peter May. Il sait faire monter la mayonnaise, assaisonner juste comme il se doit de suspense, de poésie et d'humanité son scénario pour captiver d'un bout à l'autre ceux qui entrent dans ce roman.

Un très grand polar d'un auteur qui n'est plus à présenter. C'est encore une merveilleuse histoire d'une noirceur absolue et d'une poésie d'oiseau de mer porté par les bourrasques, cisaillant les nuages de cette mer fascinante et mortelle.


Notice bio

Écrivain écossais, Peter May habite depuis une dizaine d'années dans le Lot. Il a d'abord été journaliste avant de devenir l'un des plus brillants et prolifiques scénaristes de la télévision écossaise. Il y a quelques années, Peter May a décidé de quitter le monde de la télévision pour se consacrer à l'écriture de ses romans. Le Rouergue a publié sa série chinoise avant d'éditer la trilogie de Lewis – L'île des chasseurs d'oiseaux, L'homme de Lewis et Le braconnier du lac perdu – qui a la particularité d'être parue déjà en français avant d'être traduite en anglais et qui fut un immense succès. En 2014, il a publié L'île du serment, suivi en 2015 par l'extraordinaire Les Fugueurs de Glasgow.


La musique du livre

Beaucoup moins que dans Les Fugueurs de Glasgow mais l'histoire s'y prête moins, il y a toutefois de quoi écouter quelques titres, entre autres :

Karen ne supporte plus d'entendre les ébats de sa mère et de son beau-père dans la chambre à côté de la sienne. Elle fouille dans les albums téléchargés, pas forcément sa musique et choisit Bury Me Alive, du metal classique, « Enterre-Moi Vivant », de We Are The Fallen en mettant le son à fond.

Inévitable en Écosse, la sonnerie de portable de l'inspecteur Gunn est, bien évidemment, Scotland The Brave.

C'est encore Karen, à la colère musicale, toujours en bisbille avec sa mère, mais pour un autre motif, qui lance Marilyn Manson plein pot sur sa platine, Beautiful People.

LES DISPARUS DU PHARE – Peter May – Rouergue Noir – 315 p. juin 2016
Traduit de l'anglais par Jean-René Dastugue

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