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LES DOIGTS ROUGES de Keigo Higashino

Chronique Livre : LES DOIGTS ROUGES de Keigo Higashino sur Quatre Sans Quatre

L’auteur

Keigo Higashino est un écrivain japonais dont les roman connaissent un grand succès au Japon. Huit de ses romans sont déjà parus dans la collection Actes noirs, dont La Fleur de l’illusion en 2016.


L’extrait 

«  Akio et Yaeko étaient mariés depuis dix-huit ans. Un supérieur d’Akio les avait présentés l’un à l’autre et il s’étaient fréquentés un an avant leur mariage. Ils n’étaient pas passionnément amoureux mais n’avaient ni alternative ni raison de se séparer. Elle avait accepté sa demande de peur de ne trouver personne d’autre si elle attendait plus longtemps.
Akio vivait seul au moment de leur mariage. Yaeko et lui avaient longuement discuté de l’endroit où ils habiteraient. Elle lui avait dit être prête à vivre avec ses parents mais ils avaient fini par choisir son appartement, sachant que tôt ou tard ils iraient s’installer dans la maison des parents d’Akio lorsque ceux-ci seraient plus âgés. Il souhaitait éviter d’imposer cette cohabitation à sa femme tant que cela serait possible.
Leur fils, qu’ils avaient appelé Naomi comme Yaeko l’avait décidé pendant sa grossesse, était né trois ans plus tard.
Leur quotidien avait commencé à changer petit à petit, parce que Yaeko faisait de leur fils le centre de sa vie. Akio ne s’y était pas opposé, mais le désintérêt de sa femme pour tout ce qui ne concernait pas directement Naomi ne le satisfaisait pas. Elle ne rangeait plus leur appartement et lui servait souvent pour le dîner des repas achetés tout préparés au supermarché.
S’il lui faisait des remarques, elle se mettait en colère. Il ne savait pas à quel point s’occuper d’un enfant était difficile et il osait lui reprocher un certain laisser-aller dans l’appartement ? Il n’avait qu’à faire le ménage si cela le dérangeait !
Conscient de ne guère participer à l’éducation de leur fils, il ne se hasardait pas à la contredire. Il comprenait que le bébé demandait beaucoup d’énergie à Yaeko. Mieux valait qu’elle se consacre à cette tâche plutôt qu’au ménage.
Ses parents furent bien sûr ravis de la naissance de leur premier petit-enfant. Akio et sa femme prirent l’habitude de leur rendre visite au moins une fois par mois pour qu’ils puissent le voir. Yaeko parut d’abord s’en accommoder.
Un conseil donné par Masae lors d’une de ces visites, à propos de la diversification de l’alimentation du bébé, qui recommandait le contraire de ce que Yaeko faisait, mit la jeune mère hors d’elle au point qu’elle quitta leur maison, son bébé dans les bras, et prit un taxi pour rentrer chez elle.
Lorsqu’Akio, qui était parti immédiatement après, la retrouva, elle lui annonça qu’elle ne remettrait plus les pieds chez ses grands-parents. Elle affirma avoir fait preuve d’une grande patience vis-à-vis de leurs critiques sur la manière dont elle tenait son foyer et s’occupait de son enfant, et déversa toute son amertume sur son époux qui ne réussit pas à la faire changer d’avis.» (p. 18 et 19)


L’histoire

Maehara Akio vit avec sa femme, son fils adolescent et, depuis quelques temps, sa mère qui perd un peu la tête.

Peu satisfait par sa vie, il passe le moins de temps possible à la maison, préférant traîner au boulot quand, un jour, sa femme lui téléphone et lui intime de rentrer le plus vite possible. Et il y a urgence : le cadavre d’une fillette est dans le jardin.

Il semble bien que leur garçon ne soit pas totalement étranger à ce meurtre…


Ce que j’en dis

Maehara Akio est un employé banal : sa vie est consacrée au travail et à sa famille. Il se lève très tôt, prend le train, consacre de très longues heures à un travail ennuyeux et revient chez lui auprès d’une femme, Yaeko, qu’il n’aime plus, d’un fils, Naomi, avec qui il ne peut pas communiquer et, en plus, d’une mère dont le comportement est étrange, recluse qui ne sort plus de sa chambre. Son père est atteint de démence sénile, il ne reconnaît plus personne.

Dans le passé, Akio a eu une liaison extra-conjugale mais est finalement rentré dans le rang, le dos courbé sous une vie qui l’accable au plus haut point.

La vie passe, le petit garçon s’est mué en un adolescent violent et pervers. Il a été surpris il y a quelques temps en train de faire boire du saké à une petite fille, probablement pour mieux abuser d’elle ensuite pense Yaeko, sans pour autant faire quoi que ce soit à part le gronder. Il vit majoritairement dans sa chambre, environné de mangas de cul et de jeux videos, sans amis, sans intérêt pour le collège, ne partageant avec ses parents que les repas, et encore. Maintenant, il fait peur à sa mère et son père l’évite, de même que sa grand-mère, frêle et fragile.

Naomi a été harcelé par ses pairs, à l’école primaire, et il a toujours été mis à l’écart depuis.

Akio se souvient de lui en bas âge, à ce moment-là père et fils s’entendaient bien et partageaient de bons moments. Cela semble extrêmement loin et même appartenir à une époque totalement révolue.

Yaeko, elle, est coincée avec sa belle-mère, le scénario qu’elle redoutait s’est matérialisé et, bien qu’elle profite d’avoir emménagé dans une maison plus grande, celle de ses beaux-parents, elle n’est pas heureuse en ménage et son fils chéri l’effraie. Elle aussi est bien seule, puisqu’Akio rentre tard et ne partage pas grand-chose du quotidien avec elle. Il faut dire que depuis la naissance de leur fils, l’univers de Yaeko s’est totalement centré sur le petit garçon et qu’elle n’a plus fait grand cas de son mari, se désintéressant des activités domestiques censées revenir en partage aux épouses. Un couple sans passion, un mariage de raison, une union presque résignée.

Quand Yaeko l’appelle, le pressant de revenir aussi vite que possible, Akio sent que quelque chose va très mal et il ne tergiverse pas. En chemin, il rencontre un homme désemparé qui cherche sa petite fille, dans le quartier de la gare. La vérité va l’atteindre de plein fouet sans pour autant l’étonner : son fils a tué une petite fille, il l’a étranglée et n’en manifeste aucun regret. Elle ne voulait pas faire ce qu’il lui demandait, c’est la raison qu’il invoque avant de sommer ses parents de trouver une solution qui ne l’incrimine pas pendant qu’il retourne à ses jeux videos, dans sa chambre. Ah si, il a faim.

Le môme est un psychopathe, incapable d’empathie, incapable même de saisir l’étendue de sa faute et le mal qu’il a fait. Comment fabrique-t-on un psychopathe ? Est-ce l’ancienne victime qui devient bourreau ? Comment est-ce que cet enfant, dans cette famille sans amour et sans joie, est devenu ce monstre glacé ? Etait-il de tout temps destiné à devenir ainsi ? Et surtout, bien qu’il soit l’objet d’un amour de sa mère, est-ce que plus d’attention et d’amour de son père aurait suffi ?

Yaeko, qui porte à son fils l’amour exclusif et inconscient qui la pousse à lui passer toutes ses fautes sans discussion, supplie son mari de se débarrasser du corps et de surtout faire absolument tout ce qui est en son possible pour que jamais Naomi n’ait à répondre de son meurtre. C’est d’ailleurs ce qu’attend ce dernier qui trouve tout naturel qu’il en aille ainsi.

Akio finit par accepter, après avoir pensé tout simplement appeler la police pour livrer son fils, conscient de commettre une faute impardonnable et de s’exposer à la justice. Son devoir de père est-il de protéger Naomi quelle que soit sa culpabilité ou bien de le dénoncer ? Quel père serait-il, à ses propres yeux, si, après toutes ces années pendant lesquelles il a préféré ne pas voir les problèmes rencontrés par Naomi, il appelait la police ?

Poussé par la détresse de sa femme qui ne peut absolument pas envisager de voir son enfant entre les mains des autorités, qui préfère tout plutôt qu’il doive accepter la responsabilité de ses actions, Akio déplace le corps, dans un carton plus ou moins bien arrimé sur le porte-bagage de son vélo, en pleine nuit, et le dépose dans les toilettes publiques d’un parc.

Il se rend compte que tout l’accusera et qu’il sera bien difficile de protéger Naomi qui ne saura même pas mentir s’il le faut. Non, il a une meilleure idée, c’est de faire porter le chapeau à sa mère. Après tout, elle est vieille, sénile, c’est une charge dont personne ne veut, elle n’a presque plus aucun contact avec eux… oui, pourquoi pas ?

Bien sûr, une enquête est déclenchée, et c’est Kaga Kyoichiro qui en est chargé. Fils de policier, il travaille avec son cousin, Matsumiya, qui, lui, démarre dans le métier. Kaga est son mentor, en quelque sorte. Entre eux, en plus du travail sur cette enquête et de leur cousinage, il y a un homme qui se meurt à l’hôpital, le père de Kaga, oncle de Matsumiya. Il a servi de père de substitution à Matsumiya quand le sien s’est révélé défaillant, et il va le plus souvent possible à l’hôpital pour accompagner les derniers moments de cet homme bon et intelligent. Mais il ne comprend pas pourquoi Kaga ne va jamais lui rendre visite, il en est triste et blessé. Cette figure paternelle inspirante et dévouée se dresse entre eux, remplissant Matsumiya de tristesse et d’incompréhension. Cependant, Kaga est un enquêteur incroyable, et il apprend le métier à son contact : comment observer le moindre détail, comment interroger les témoins sans en avoir l’air, comment être méticuleux, précis et opiniâtre. Kaga, c’est un mélange d’Hercule Poirot, de Columbo et de Sherlock Holmes, malin, rusé, qui excelle à jauger les âmes et à sonder les coeurs, avec un sens du détail extrêmement précis qui lui permet de déduire la vérité bien vite.

La famille, voilà le sujet de ce roman, l’intrigue policière savoureuse mettant en lumière les dysfonctionnements familiaux et les incompréhensions des uns et des autres. Absence de dialogue familial, stratégies d’évitement, poids immense des aînés sur les enfants, horaires de travail empiétant sur la vie intime, la famille japonaise va mal, et Naomi est une sorte de révélateur de toute la pourriture accumulée en son sein. La famille comme une fabrique de monstres, génératrices de souffrances, creusant des plaies qui ne se refermeront jamais, parents irresponsables malheureux dans les rôles que la société leur attribue, enfants inconscients et violents, chacun muré dans son silence et ses mensonges.

En regard de la famille de Yakio, le père de Kaga, un homme bon et attentif, généreux et aimant, délaissé au seuil de la mort par son fils - du moins le semble-t-il -, tant d’ingratitude et de froideur qui meurtrit Mitsumiya.

Un roman sombre et mélancolique, un constat amer et sans appel sur les relations humaines.


LES DOIGTS ROUGES - Keigo Higashino – Éditions Actes sud – collection Actes Noirs – 237 p. mars 2018
Traduit du japonais par Sophie Refle

photo : Pixabay

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