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LES ENSEIGNEMENTS D'UNE EX-PROSTITUÉE À SON FILS HANDICAPÉ de Savatie Bastovoi

Chronique Livre : LES ENSEIGNEMENTS D'UNE EX-PROSTITUÉE À SON FILS HANDICAPÉ de Savatie Bastovoi sur Quatre Sans Quatre

Qui ?

Savatie Bastovoi est né à Chișinău en 1976 et est interné, adolescent, en hôpital psychiatrique. Poète et romancier, mais consacrant sa vie à Dieu, il vit au monastère de la Nativité du Christ en Moldavie. Jacqueline Chambon a publié en 2012 son premier roman Les lapins ne meurent pas.


À toute vitesse :

«  À l'orphelinat, si tu as quelque chose, tu es quelqu'un, si tu n'as rien, tu n'existes pas. »

Dans un orphelinat de Moldavie, deux garçons s'enfuient, profitant du brouhaha provoqué par la mort de l'un d'entre eux dont le cadavre a été un peu grignoté par les rats. Enfin seulement le nez, les oreilles et une partie de la bouche.

Les deux garçons ne vont pas aller très loin car l'un d'entre eux a la tête mais pas les jambes, puisqu'il est en fauteuil, et l'autre les jambes mais pas toute sa tête.

Le directeur de l'orphelinat est à un colloque très cocassement baptisé « comment prévenir et lutter contres les discriminations », et il se dépêche de revenir car il doit cacher au plus vite les preuves de son détournement des mannes humanitaires de la Croix Rouge à son profit. Sa secrétaire tente de parer au plus pressé, quand la presse s'en mêle, en cachant le corps dans un frigo...

La Moldavie, ses femmes parties en Italie chercher du travail, ses alcools et ses saucisses, sa décrépitude et sa corruption endémique... Welcome.


Pause dégustation :

« Au comptage, Serioja et Karlic manquaient à l'appel. Ils étaient inséparables. Ils ne pouvaient faire autrement, puisque Karlic se trouvait dans un fauteuil roulant et que Serioja devait le pousser. Les deux avaient dépassé leur propre handicap en devenant la moitié manquante de l'autre. Serioja était lent d'esprit, et il en était même presque totalement dépourvu. Karlic, en revanche, avec ses bras et ses jambes rabougris, avait une intelligence hors norme. Karlic avait réussi à convaincre Serioja de le conduire partout où il voulait et son pouvoir de persuasion agissait comme un sortilège. L'esprit vif de Karlic donnait à Serioja l'impression de se sentir puissant. Les mensonges de Karlic, qu'il inventait à une vitesse incroyable, épargnaient à Serioja un grand nombre de raclées.
Karlic savait se procurer des vêtements et de quoi manger. Il y avait du sorcier en lui. Si vous l'aviez conduit dans son fauteuil, en pleine nuit, à cent kilomètres de là, pour l'abandonner en forêt, il se serait débrouillé pour être de retour dès le lendemain matin. Pour l'heure tous les soupçons se tournaient vers Karlic et son ami. Eux seuls pouvaient avoir volé la radio du mort. Et ce qui leur donnait des frissons à tous, c'était de penser qu'ils l'avaient peut-être tué aussi. En tous cas, quelle que soit la raison pour laquelle Nicolae était mort, Karlic et Serioja lui avaient volé sa radio, et à présent ils étaient quelque part loin d'ici. » (p.7 et 8)


Plus lentement :

« En Moldavie, si tu as un ennemi, tu l'envoies derrière les barreaux. C'est la vengeance suprême. Tu ne le frappes pas, tu ne lui voles rien. Mais tu vas voir qui il faut, tu conclus un pacte et ton ennemi est jeté en prison. Bien entendu, c'est de la vengeance de luxe. Tout le monde ne peut pas se la permettre. Il faut être quelqu'un pour faire enfermer son ennemi. C'est d'ailleurs pour ça qu'on a inventé cette vengeance : pour montrer qu'on est quelqu'un. »

Tout d'abord Karlic : enfant et bien qu'handicapé, il a été contraint de mendier et de voler, comme dans Oliver Twist, sous les ordres d'un type monstrueux, violent et sans pitié, Badea, qui régnait sur ses protégés grâce à la terreur sans limite qu'il répandait. Karlic a vite compris qu'il fallait ruser et a trouvé une manière ingénieuse et sans danger pour lui de s'en débarrasser, disons, définitivement. Certes, ce type lui en aura fait baver, mais il lui aura aussi appris comment manipuler les autres et se faire respecter en inspirant la peur. Il a donc réussi à se frayer un chemin dans la vie jusque dans cet orphelinat, un orphelinat minable, qui pue la pisse, la merde, la saleté, dans lequel les enfants n'apprennent qu'à faire des bruits comme des bêtes et pas à parler, faute de personnel compétent. Parce que le personnel compétent, c'est difficile à trouver en Moldavie, et puis il faudrait le payer convenablement et gérer efficacement et honnêtement l'établissement. Alors le directeur, Piotr Kirilovici qui n'a pas payé ses employés depuis trois mois et qui se fiche comme de l'an quarante du bien-être de ses pensionnaires, préfère employer des voyous, voleurs, violeurs, c'est beaucoup plus simple.

Mais voilà que Nicolae, un jeune garçon épileptique, est mort. Les rats l'ont su bien plus vite que le personnel et ils ont profité de cette avance pour améliorer leur ordinaire et grignoter un peu du cadavre.

Karlic et Serioja, un garçon à la comprenette très lente mais tout dévoué à Karlic, ayant piqué la radio rouge de Nicolae, s'échappent du lieu du crime à la vitesse d'un fauteuil roulant, vers d'autres aventures. Lesquelles ? Aucune idée, mais il semble que tout puisse arriver en Moldavie, l'essentiel étant de saisir sa chance.

Nicolae, un garçon expert en pêche aux écrevisses et fou amoureux d'Aliona, une autre pensionnaire de l'orphelinat. Il n'aura réussi à l'embrasser qu'une fois, le pauvre. Mais elle l'aura fait rêver, beaucoup. Il n'aura jamais su que sa mère pensait à lui tous les jours et lui écrivait des lettres dans un cahier, écrites en roumain mais en caractères cyrilliques, dans l'espoir de pouvoir le revoir un jour. Violée à 14 ans, Eleonora a laissé le bébé à sa mère qui a fini, quand elle s'est aperçue qu'il était épileptique, par le confier à l'orphelinat.

Il y a quatorze ans qu'Eleonora n'a pas vu son enfant. Elle a épousé Giuseppe, un Italien de vingt-quatre ans son aîné, gentil et poli mais froid et dévoré intérieurement par le soupçon que sa femme ait pu être une prostituée avant de le rencontrer. C'est bien possible, dirons-nous. Jamais il n'a abordé le sujet avec elle, mais il sent bien qu'elle cache quelque chose, sa femme. Il l'aime, alors il la couvre de cadeaux et d'attentions, mais elle se languit du jour où elle pourra aller retrouver son fils qu'elle imagine vivre avec sa mère. Un jour, elle reçoit un coup de fil de la chaîne d'info locale qui lui demande de s'exprimer au sujet de la mort de son fils. C'est comme ça qu'elle comprend, et elle décide de partir en Moldavie, de rentrer à Chisinau.

C'est bizarre, tout a beaucoup changé et cependant les femmes ont encore des fichus colorés sur la tête, les hommes un chapeau de feutre, on mange des graines de tournesol et de la saucisse dans le car, les Moldaves saluent le départ du car par des cris et des plaisanteries salaces...

Et pendant qu'elle rentre chez elle se confronter au passé, son mari va chercher à comprendre le mystère de sa femme. Il ne trouvera que des prostituées moldaves exilées en Italie – du même réseau que celui de sa femme - pour traduire le carnet. Plusieurs femmes seront nécessaires car toutes fondent en larmes à la lecture de ces lettres d'amour d'une mère à son enfant qui lui manque depuis tant de temps. Sans leur demander autre chose que ces traductions, il les paie le prix d'une passe. Voilà donc ce que sa femme lui cache, voilà son pauvre secret espoir révélé, toutes ces années sans rien savoir d'elle.

Pendant ce temps, la lente cavale continue, enrichie de l'arrivée d'Aliona qui s'est échappée aussi, mais qui a eu la malchance de faire juste avant une très mauvaise rencontre qui donne des idées de vengeance et de chantage à Karlic...

«  Rien que d'y penser, Piotr Kirilovici sentit un flot plus glacé que sa bière couler dans ses jambes comme dans des canalisations. Comme si quelqu'un avait fait ses besoins dans son âme et venait de tirer la chasse d'eau. »

Par téléphone, Kirilovici demande à sa secrétaire d'envoyer Leona et Valera, deux employés de l'orphelinat, chercher les fugitifs en voiture. On leur donne un peu d'argent pour prendre de l'essence, gageant que la distance parcourue par les fugueurs ne peut qu'être très courte. Ca fait du combien à l'heure, le fauteuil roulant, exactement ?

Mais Leona et Valera décident de festoyer au bistrot local tenu par Tamara, une maîtresse femme – il doit falloir l'être et pas qu'un peu, dans ces contrées – qui ne s'en laisse pas conter. Très vite la conversation alcoolisée prend le dessus, et voilà les deux amis dissertant sur les femmes toutes parties en Italie - on ne se demande même pas pourquoi -, pays désormais honni, échangeant des histoires incroyables sur l'anthropophagie en temps de guerre et la salutaire peur des morts...
Leona était projectionniste avant, il avait une prédilection pour les films de Bollywood parce qu'ils dépeignent de vrais justiciers qui rétablissent l'ordre dans la société. Sa femme, d'Italie, lui envoyait de l'argent tous les mois pour qu'il fasse des travaux dans la maison et elle exigeait des photos pour être sûre de leur avancement. Mais il a vite bu les sous et photographié l'embellissement de la maison du voisin. Elle l'a mal pris quand elle est revenue au bout de deux ans.

La pression est à son comble pour Kirilovici, harcelé par les journalistes et qui craint qu'on vienne regarder son orphelinat, ses comptes et son mésusage des aides européennes d'un peu trop près...
Mais, fort heureusement, la vente d'avions généreusement offerts par l'URSS à la Moldavie en guise de cadeau de départ, fait la une des journaux et détrône l'histoire finalement beaucoup moins passionnante de Nicolae. Ouf.

C'est un roman à la fois infiniment tendre – l'histoire d'Eleonora, de son fils et de son mari sont bouleversantes – , infiniment drôle – les conversations absurdes et les personnages fantaisistes - et infiniment cruel. La corruption gangrène tout, la pauvreté et la misère sont partout, la violence aussi, viols, coups, incestes, prostitution. La Moldavie se vide de ses femmes qui trouvent en Italie de quoi gagner de l'argent, laissant les hommes seuls dans un pays encore très attaché à ses étranges coutumes, comme celle de la « grande maison », les traces de l'URSS encore visibles comme dans le polyglottisme des Moldaves ou dans cette langue incroyable qu'utilise Eleonora dans son cahier.

Un texte poétique, drôle et poignant tout autant qu'incisif et lucide que le beau travail de la traductrice Laure Hinckel rend perceptible.


LES ENSEIGNEMENTS D'UNE EX-PROSTITUÉE À SON FILS HANDICAPÉ - Savatie Bastovoi – Éditions Jacqueline Chambon - 288 p. janvier 2018
Traduit du roumain par Laure Hinckel

photo : Wikipédia

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