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Chronique Livre :
LES FANTÔMES DE MANHATTAN de R.J. Ellory

Chronique Livre : LES FANTÔMES DE MANHATTAN de R.J. Ellory sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Annie O’Neill, 31 ans, est une jeune fille discrète. Elle tient une petite librairie en plein cœur de Manhattan, fréquentée par quelques clients aussi solitaires et marginaux qu’elle. Son existence est bouleversée par la visite d’un nommé Forrester, qui se présente comme un très bon ami de ses parents, qu’elle n’a pratiquement pas connus.

L’homme est venu lui remettre un manuscrit. Celui-ci raconte l’histoire d’un certain Haim Kruszwica, adopté par un soldat américain lors de la libération de Dachau, devenu ensuite une des grandes figures du banditisme new-yorkais.

Quel rapport avec l’histoire intime d’Annie ? Et pourquoi le dénommé Forrester est-il si réticent à lui avouer la vérité ? Lorsqu’elle lui sera enfin dévoilée, celle-ci sera plus inattendue et incroyable que tout ce qu’elle a pu imaginer.


L'extrait

« C'était là le monde d'Annie O'Neill, que peu de gens fréquentaient, la plupart parce qu'ils ignoraient son existence, d'autres parce qu'elle ne les intéressaient pas et qu'ils préféraient courir vers des lieux investis à leurs yeux d'un poids plus grand que celui du mot écrit. Sans compter que bien des choses n'avaient pas leur place ici : vanité, ostentation, duplicité, lâcheté, cupidité, superficialité.
D'autres, en revanche, y étaient chez elles : amour, désir, magie, franchise, compassion, empathie, perfection.
Idéaliste, passionnée, déterminée – mains avides saisissant la vie par poignées trop grosses pour pouvoir tout garder -, Annie O'Neill se languissait. Pour un objet mal défini, mais pas sans danger. Elle voulait être aimée, touchée, étreinte. Elle désirait, attendait dans l'impatience, peinait souffrait.
Tels étaient ses sentiments, ses émotions, ses pensées. Telle était la tournure qu'avait prise sa vie encore en devenir et guettée par la dépression. Telles étaient ses couleurs, ses réflexion, sa vacuité.
C'était un jeudi matin d'août, qui clôturait les ultimes chapitres d'un été anormalement froid, et tandis qu'elle réfléchissait à sa vie, elle ne pouvait se départir du sentiment qu'elle était une sorte d'anachronisme, n'était pas à sa place, pas plus dans le temps que dans l'espace. Car on était au début du XXIe siècle, et elle savait, sans l'ombre d'un doute, qu'elle n'appartenait pas à ce monde. Mais à celui de Scott Fitzgerald, d'Hemingway et de Steinbeck, à celui de Au dieu inconnu et de Outsiders. C'était là qu'on aurait trouvé son cœur, et elle supportait mal cette idée, la combattait tous les jours que le bon Dieu fait, tout en vaquant aux occupations de sa vie étriquée, tournant en cercles concentriques toujours plus étroits, sans cesse happée par la spirale du vide et de la solitude. » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Annie O'Neill est une jeune femme de trente ans, effacée, solitaire, elle partage son temps entre la librairie dont elle est propriétaire et son appartement où elle retrouve très souvent Jack Sullivan, son voisin, ex-reporter de guerre, blessé plusieurs fois, inapte à toute nouvelle couverture de conflit, et alcoolo déprimé. Une vie de gris et de silhouette que personne ne remarque. Jusqu'à ce qu'un vieux monsieur affable, Forrester, vienne à son magasin et lui propose de fonder un club de lecture dont ils seraient tous deux les seuls membres. Il lui confie alors le début d'un manuscrit narrant les circonstances de la conception, de la naissance et des premières années d'Haim Kruszwica, « fantôme d'enfant », rescapé des pogroms polonais contre Juifs et Gitans d'avant sa naissance et de l'innommable camp de Dachau, sauvé par un sergent US qui le ramena au pays et le confia à sa sœur. Le garçon, adolescent agité, s'approprie la rue dès sa quinzième année, bookmaker vite respecté, d'une honnêteté scrupuleuse, il se fait vite un nom, Haim Rose, qu'il américanisera en Harry Rose.

Écrit à la manière d'un polar palpitant, les quelques pages passionnent Annie et son voisin, elle brûle d'arriver au lundi suivant afin de revoir le vieil homme, en parler avec lui et avoir la suite. Celui-ci lui a également confié une lettre manuscrite du père de la libraire, mort lorsqu'elle avait sept ans, un ingénieur qui ne lui avait laissé qu'un vieux livre pour héritage. Voilà beaucoup de remue-ménage dans l'existence morne de la bouquiniste, surtout qu'un client inconnu, David Quinn ne semble pas indifférent à son charme et qu'elle ne l'est pas au sien. Chaos sentimental et émotionnel, Annie est bousculée sur tous les plans. Enfin des informations sur sa père, un manuscrit énigmatique palpitant et une éclaircie dans sa vie amoureuse.

R. J. Ellory est un conteur hors pair, on le savait déjà, et c'est dans ces tapisseries savantes où les fils de destins s'entremêlent en d'improbables motifs, qu'il est le meilleur. Les fantômes de Manhattan est passionnant de bout en bout, le lecteur attend avec Annie la suite des sinistres aventures d'Harry Rose dans les méandres du crimes des années cinquante et soixante, ainsi que celles de son complice Johnnie Redbird, criminel endurci, auteur des lignes tant attendues par la libraire. Ellory revient à son meilleur niveau, celui de Vendetta, le genèse d'une vengeance congelée par les ans, survivante aux soubresauts politiques de l'Amérique, aux évolutions de la société, enkystée dans des personnages blessés à jamais par le destin et ses tours de vices.

On traverse ce roman, captivé par les deux narrations parallèles, les amours naissantes d'Annie, ses interrogations, ses propres recherches, aidée par Sullivan, les mystères de David Quinn et ceux de Forrester, et les sordides actes de Rose et Redbird, happé par la force de l'écriture d'Ellory qui sait raconter comme personne Nixon, Kennedy, le Black Panther Party, l'évolution du crime organisé, en trois phrases lumineuses qui plantent un contexte et éclairent causes et conséquences, lient l'intime et le social. Et puis il y a New York, une ville que l'auteur visite souvent dans ses romans, une ville-monde qui permet tous les excès, toutes les métamorphoses, palpitante, électrique, énorme, dévoreuse d'humains mais tout autant terreau fertile de tous les espoirs.

Annie O'Neill est un superbe personnage féminin, attachant, fort et fragile, assommé par l'avalanche d'événements survenus soudain dans son quotidien si routinier à l'accoutumée, une femme sans histoire connue, au passé si foisonnant venant soudain la percuter. De grandes perturbations qui vont enfin lui permettre de se réapproprier sa destinée, de s'inscrire dans le monde, non plus comme une ombre, mais comme une actrice ayant enfin des racines nourricières.

Les fantômes de Manhattan, c'est un conte, il était une fois, et encore une autre fois, et plein d'autres fois, l'Europe centrale du milieu de XXe siècle, l'Holocauste, les USA, les bas-fonds, une vie ordinaire, un journaliste noyé dans le bourbon, que le talent de l'auteur relie et sublime. Le fond de l'affaire : un battement d'aile de papillon mettant soixante-dix ans à produire ses effets, une onde vénéneuse persistant à travers les continents et le temps. Un mal issu de la barbarie nazie, cultivé au sein du fumier de la pègre, aussi pernicieux, sinon plus aigu, malgré les aléas et vicissitudes du voyage.

Un très grand roman noir, soixante-dix ans d'histoire du monde à travers le destin d'une jeune libraire de Manhattan, un conte cruel et magnifique...


Notice bio

Roger Jon Ellory est né en 1965 à Birmingham. Il n'a pas connu son père, qui aurait été un voleur hollandais, et sa mère est décédée alors qu'il n'avait que 8 ans. Confié à sa grand-mère, celle-ci, de santé précaire, décide de le confier à l'orphelinat. C'est dans la bibliothèque de cette institution qu'il fera connaissance avec la littérature, il apprend également la trompette classique et jazz.

Après un bref séjour en prison pour vol, il monte un groupe de rock, The Manta Rays, où il jouera de la guitare. Vivant dans des conditions déplorables dans un studio qu'ils ont construit dans la maison de sa grand-mère, le batteur y décède d'une crise d'asthme. R. J. Ellory se tourne alors vers la littérature et publie son premier roman après plus de 120 refus.

Depuis 2008, avec Seul le silence et Vendetta, tous les deux chez Sonatines, il enchaine des thrillers magnifiques au style unique qui font de lui un des plus grands écrivains du genre actuellement. Ses quatre dernières parutions, Les Neuf Cercles, Les Assassins, Un cœur sombre toujours chez Sonatine, et Papillon de Nuit, son premier roman édité dans la collection Sonatine +.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Franck Sinatra – Young at Heart, Louis Armstrong – What a Wonderful World, Barry White, Charlie Parker

Franck Sinatra - I've Got the World on a String

Joni Mitchell – Big Yellow Taxi

Jefferson Airplane – Somebody to Love

Suzanne Vega - Luka

Margaret O'Hara – Dear Darling

Franck Sinatra - I've Got you Under My Skin


LES FANTÔMES DE MANHATTAN – R.J. Ellory – Sonatine Éditions – 457 p. juin 2018
Traduit de l'anglais par Claude et Jean Demanuelli

photo : libération du camp de concentration de Dachau par les troupes US

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