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Chronique Livre :
LES FAUVES de Ingrid Desjours

Chronique Livre : LES FAUVES de Ingrid Desjours sur Quatre Sans Quatre

photo : fauves (Wikipédia)


Le pitch

Des jeunes par dizaines qui partent en Syrie, qui se perdent en croyant se trouver. La très belle et entêtée Haiko ne le supporte plus. Elles s'efforce grâce à son association d'empêcher par tous les moyens (jusqu'à l'enlèvement) ces départs vers le néant. Bien sûr, ces actions lui valent des menaces, une fatwa a même été lancée par Daesh depuis le Moyen-Orient : « Violez-là ! Torturez-là ! Tuez-là ! », difficile de faire plus clair. Surtout que sa plus proche amie, Nadia, qui venait de lui annoncer sa volonté d'arrêter sa participation à l'organisation est tuée sous ses yeux.

Haiko doit se résoudre à embaucher un garde du corps, Lars, un ancien militaire des forces spéciales françaises, hanté par les ombres des guerres, de sa captivité et des morts passées. Celui-ci constitue une petite équipe et se prépare à accomplir sa mission en très grand professionnel. Gavé d'amphétamines pour oublier les tremblements des cauchemars, Lars vit dans un monde où la paranoïa est la norme, les secrets, une façon de survivre, il ne se doute pas que celui de Haiko n'est guère plus brillant. Loin de ses repères habituels - amis/ennemis - il va devoir jouer avec son éthique rigide pour assurer la sécurité de sa cliente , quelquefois même en dépit d'elle-même et de sa famille, des rumeurs, de l'indiscipline de son équipe hétéroclyte et de ses propres démons.

Les tueurs peuvent débarquer de n'importe où n'importe quand, ils sont protéiformes, fondus dans la masse. Comment ne pas se méfier de tous, tout le temps et ne pas y perdre peu à peu la tête...surtout quand celle que vous êtes censé protéger vous cache bien des choses, qu'il faut compter sur des adjoints qu'on ne connait que peu...


L'extrait

« Pour l'instant, il n'a repéré personne en particulier qui la suive, mais personne, c'est tout le monde, et ces ennemis sont suffisamment nombreux pour la traquer sans attirer l'attention. Ce n'est pas une armée qu'elle a à ses trousses mais une cinquième colonne, des combattants isolés qui ne se connaissent pas entre eux et qui mènent, individuellement, une action collective au nom d'un même idéal. Un idéal porté en étendard, hissé sur des montagnes de corps décapités et planté dans le sang et l'acide, nourri de haine et d'ignorance et se régalant de la souffrance qu'il cause. La cruauté de ces fanatiques n'a aucune limite, elle est leur seule moyen d'expression. Pour eux tout est haram, c'est à dire péché. Le sexe, l'art, la culture, l'alcool...ainsi que tout ce qui peut être bon, beau. Ils ne révèrent pas la vie, ils ne rêvent que de mort.

Pour avoir vécu dans des conditions plus que rudimentaires, pour avoir connu l'horreur de la captivité quand on est enfermé entre quatre murs, réduit à l'état de bête de zoo et condamné à vivre dans ses excréments, sans occupation ni lumière du jour pour laisser courir ses yeux et son imagination, Lars sait à quel point priver un individu de la beauté c'est l'amputer d'un des fondamentaux de son humanité. /... »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'Ingrid Desjours met immédiatement le lecteur dans l'ambiance. Le prologue, surprenant et brutal, immerge directement au cœur du sujet.

L'ennemi intérieur, voilà le grand sujet du livre. Celui qui va dézinguer à tout va un 7 janvier au matin, celui qui pousse l'homme à flirter avec la mort, celui qui est tapi tout au fond de chacun de nous et nous pousse volontiers à prendre l'ombre pour la lumière, les doutes pour des certitudes. Ce thriller n'est pas un roman d'actualité sur les apprentis djihadistes ou ceux qui les combattent, il aurait pu être écrit à n'importe quelle époque et c'est ce qui fait sa force. Il y a du Iago ou de la Desdémone, à chaque instant la tragédie se noue sans qu'aucun n'y puisse quoi que ce soit.

Pas une fatalité mais une forme de programmation, le vécu des héros les a façonnés pour le doute, il a brouillé la réception des signaux. Un terreau béni pour la sournoiserie la plus pure, celle qui n'a rien à perdre, et pour la paranoïa le plus aiguë qui détourne chaque fait vers l'évidence de la trahison fantasmée.

Ingrid Desjours sait y faire jouer la montée des suspicions, l'obsession irraisonnée du côté pointu de la face cachée de la lune. Tout ce qui n'est pas dit vient à charge, Lars et Haiko sont faits l'un pour l'autre mais pas pour une banale vie de couple. Faut que ça saigne, les personnages secondaires sont là pour éviter la coagulation.

Les Fauves traduit parfaitement les affres du doute, la trouille constante d'un ennemi non identifié, peut-être déjà dans la place, certainement dans les recoins de nos esprits méfiants alimentés par des médias qui voient dans la suspicion généralisée une manne financière et du scoop à la pelle. Haiko et Lars sont épuisés, à bout, ils ont tout traversé, chacun à leur façon, et ne peuvent qu'éprouver les pires difficultés à protéger l'autre ou à se laisser couver.

Les Fauves ou un trompe-l'oeil généralisé, voici ce à quoi sont confrontés les protagonistes. La plus bénigne des révélations devient accablante et la condamnation sans appel, les amis ne sont plus là, ou pas où on les attend, les frères, réels ou d'arme, non plus. Surtout, les fauves sont en chacun de nous, feulent lorsqu'ils sentent la tension monter, c'est à cet instant qu'il faut les reconnaître. Roman de la solitude, de l'isolement, voulu à moins que forcé, où l'écueil peut sembler bouée de sauvetage, où la méfiance remplace la perception. Dans un florilège d'acteurs troubles, aux contours flous, mais aux actes déterminés et calculés, les manipulés et manipulateurs jouent ensemble une même partition qui pourrait sembler harmonieuse, qui leur parle, tout du moins. 

Un excellent thriller, la barbarie en toile de fond pour une tragédie humaine classique écrite au cordeau, suspense, rebondissements, ruptures de scénario, Les Fauves proposent peu de temps de pause. Ceux-ci, espaces de réflexion, sont judicieusement placés et intégrés à l'action, à l'agitation permanente des personnages qui, cibles potentielles, ne peuvent rester immobiles. Le style est totalement adapté au sujet, le lecteur n'a aucun mal à plonger dans l'intrigue tordue et totalement effrrayante.


Notice bio

Ingrid Desjours est psychocriminologue. Après avoir exercé de nombreuses années auprès des criminels sexuels en Belgique, elle décide en 2007 de se retirer en Irlande pour écrire son premier thriller. Depuis elle se consacre uniquement à l'écriture de romans et de scénarios. Elle utilise son expérience professionnelle pour étoffer ses personnages. Ses quatre premiers romans, Écho (2009), Potens (2010), Sa vie dans les yeux d'une poupée (2013) et Tout pour plaire (2014) ont rencontré un vaste succès. Tout pour plaire est en cours d'adaptation pour une série sur Arte TV. Elle écrit également, sous le pseudonyme de Myra Eljundir, des sagas fantastiques. Elle vit actuellement à Paris.


La musique du livre

On ouvre par une chanson qui vient hanter la tête de Haiko alors qu'elle est dans le métro et « Elle n'aime pas penser à Francis Cabrel. » mais c'est trop tard, Quand j'aime une fois, j'aime pour toujours...

Noir Désir en tête d'une des parties du roman, Les Écorchés, des paroles qui sonnent particulièrement juste dans le contexte.

Pour finir, deux albums qui ont accompagné Ingrid Desjours dans son écriture cités à la fin du livre, Damien Saez avec le titre Jeunesse, lève-toi, puis Lhasa de Sela, son album The Living Road et, en particulier son morceau : La Confession.

LES FAUVES – Ingrid Desjours – La Bête Noire/Robert Laffont – 436 p. octobre 2015

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