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Chronique Livre :
LES FUGUEURS DE GLASGOW de Peter May

Chronique Livre : LES FUGUEURS DE GLASGOW de Peter May sur Quatre Sans Quatre

 Photo : le croisement de Grove End Road et Abbey Road, lieu mythique des sixties (Wikipédia)


Le pitch

1965 : cinq adolescents de Glasgow, complices, fondent The Shuffle, un groupe de rock comme il y en a tant à cette époque. Ils décident, après quelques déconvenues, de fuir vers Londres qu'ils appellent The Big Smoke. Vivre de leur musique, participer à la folie collective du Swinging London, se brûler les ailes dans la foule des jeunes qui hantent les nuits de la capitale à l'entrée des concerts des Stones ou des Kinks, une aventure excitante, extravagante qui sera riche d'événements cocasses, de petites et grandes tragédies.

Cinquante ans plus tard, trois d'entre eux, Jack, Maurie et Dave, vont refaire le périple à l'identique. Un meurtre a eu lieu à Londres, leur lointaine fugue en est peut-être l'origine. Malades, usés, claudiquants, ils vont se mettre en route accompagné de Ricky, petit-fils de Jack, un geek obèse que son grand-père ne comprend pas.

Une suite incontrôlée de péripéties va gâcher la fête, abîmer l'histoire de la fugue adolescente. Les vieillards fatigués vont remonter le cours du temps et tenter de trouver des explications éclairant enfin les douloureux souvenirs enfouis. Le pays a changé, ils ne sont plus les mêmes, leur enthousiasme a cédé la place à la désillusion, à une nostalgie douloureuse mais la curiosité reste entière et dévorante.

Les Fugueurs de Glasgow suit pas à pas les parcours à cinquante ans de distance, révèle les zones obscures, les plaisirs intenses et les morts stupides fauchant des jeunesses trop gourmandes, les raisons profondes d'un crime aussi longtemps après...


L'extrait

« Luke demeura silencieux, perdu dans ses pensées. « Parfois, je me dis que j'aurais dû. Mais je n'ai rien fait et je ne le regrette pas. Les regrets, c'est de l'énergie gâchée. On ne peut pas réécrire le passé. Mais chaque jour qui se lève t'offre une nouvelle chance de suivre ta voie. Et c'est ainsi que j'ai vécu ma vie, Jack. En regardant vers l'avant, pas l'inverse. » Il marqua une pause. « La seule et unique chose que je regrette, celle pour laquelle j'aimerais pouvoir remonter le temps, c'est ce qui est arrivé à Jeff. Je me suis demandé tant de fois comment tout se serait passé si nous étions montés sur le toit ne serait-ce qu'une minute plus tôt. » Il se tourna de nouveau vers Jack. « Ça t'arrive de penser à cette période ? »
Jack hocha la tête. « Souvent.
- Quoi qu'on ait pu faire ou ne pas faire depuis, Jack, ce furent les plus beaux jours de notre vie. Je ne crois pas m'être senti aussi vivant qu'alors. » Il sourit avec tendresse. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Merci Peter May ! Merci d'avoir bâti si intelligemment et avec autant de sensibilité le roman d'une génération – proche de la mienne - la geste d'une époque pétrie de possibles presque accessibles, d'espoirs dingues si proches que nous croyions pouvoir les caresser. Les temps étaient éclairés des phalènes tremblotantes de l'ailleurs, de lueurs idéologiques, de solidarité, de rébellion, confits de musiques nouvelles, de poésies immédiates. Il n'y avait que des artistes, des aboyeurs de rêves, des magiciens illusionnistes peignant le monde de désirs et d'esprit, ou nous ne voyions qu'eux...

Ceux qui l'ont vécue ont tous connu les incroyables gourbis qu'une guitare transformait en palais éclairé du regard fiévreux des filles, bruissant de mille tâches essentiellement inutiles, embrumés de fumées exotiques. Transfigurés par des buvards aux couleurs criardes ouvrant les portes de la perception. Les soirs de concert à l'arrache dans des troquets minables, sentant la sueur, la bière et la misère, qui devenaient tremplins vers la gloire, des amplis bricolés et des cordes cassées au plus mauvais moment. Ils ont vu des copains aveuglés, éblouis, escalader des falaises illusoires, inconscients du danger, flirtant avec la mort avant de l'embrasser à pleine bouche, coïts définitifs toujours pourvoyeurs de chagrins nostalgiques pour ceux restés en bas.

Les fugueurs de Glasgow sont mes potes, je les ai côtoyés, fait la fête et bu avec eux. Je les retrouve ici, comme avant ou vieillards chenus, boitillant ou agonisant, la canne remplace la Gibson, le souffle de la mort proche en guise d'élan vital. Peter May a le talent instinctif et la phrase juste, il touche au plus profond, pile où il faut pour animer la machine à remémorer. Deux récits mêlés, deux équipées vers la même destination : la grande fumée. L'initiale : sauvage, folle, avide, la seconde : difficile, amère, percluse de maladies, poursuivie par la camarde impatiente. La nostalgie et les regrets succèdent à l'espérance et l'insouciance, les hommes sont les mêmes, la vie leur est passée dessus ou n'est encore qu'avenir, leurs yeux ne voient pas la même chose.

Rarement un polar m'aura autant ému. L'écriture est sincère, belle, vraie, loin des effets faciles et du pathétique de bazar. Aucun personnage n'y est sacralisé, chacun sa part d'ombre, sa facette lumineuse. Les vieux chagrins sont les plus forts, ils ont bravé le temps et l'oubli, dépassé les strates de vie, normal qu'ils exaltent les plus beaux textes. Un magnifique bilan de vies ordinaires qui furent un temps magiques, le temps d'une révolte, un instant de défi à jamais tatoué à même l'âme.

Oubliez l'époque, peu importe. Chaque génération pourrait écrire sa saga, livrer des constats identiques. La valeur de ce roman, c'est le talent de l'auteur, la qualité de son humanité et sa sensibilité d'artiste. Merci Monsieur Peter May, vous avez exhumé des douleurs, ranimé de vieux feux, redonné de la chair à des moments à fleur de peau qui ne demandaient que votre finesse pour revivre si élégamment.

Ce polar est un monument dédié à la vie, pas un registre des regrets. Jack et Ricky se flairent, se respirent tout au long du voyage, il en faut de la confiance pour passer le témoin, pour accepter que, maintenant, votre tour est passé et que la jeunesse est l'avenir n'a plus votre visage mais que ce sera aussi fort et beau même si le paysage a changé et qu'on ne reconnaît plus le décor et le scénario, le film continue.


Notice bio

Écrivain écossais, Peter May habite depuis une dizaine d'années dans le Lot. Il a d'abord été journaliste avant de devenir l'un des plus brillants et prolifiques scénaristes de la télévision écossaise. Il y a quelques années, Peter May a décidé de quitter le monde de la télévision pour se consacrer à l'écriture de ses romans. Le Rouergue a publié sa série chinoise avant d'éditer la trilogie de Lewis – L'île des chasseurs d'oiseaux, L'homme de Lewis et Le braconnier du lac perdu – qui a la particularité d'être parue déjà en français avant d'être traduite en anglais et qui fut un immense succès. En 2014, il a publié L'Île du Serment.


La musique du livre

Une BO de rêve, évidemment, comment aurait-il pu en être autrement ? Il y a de quoi lire plusieurs fois le livre en la compilant.

Jack revoit Dave son vieil ami et songe à Old Friends de Simon and Garfunkel. Une des première reprise des Shuffle, groupe balbutiant, Big Girls Don't Cry de Frankie Vallie and The Four Seasons.

La musique de Ricky, jeune geek moderne et fan d'electro, Turn Down for What de DJ Snake et Lil Jon.

Enfin deux monstres, les groupes impossibles à ne pas citer qui émaillent le récit des ados, Ticket to Ride des Beatles et Let It Bleed des Rolling Stones.

LES FUGUEURS DE GLASGOW – Peter May – Rouergue Noir – 332 p. 2 septembre 2015
Traduit de l'anglais par Jean-René Dastugue

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