Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LES HOMMES de Richard Morgiève

Chronique Livre : LES HOMMES de Richard Morgiève sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

C’est un hymne aux hommes perdus des années 1950 et 1960, de ceux qui ressemblent à Lino Ventura ou à Gabin, des petits gangsters qui roulent des mécaniques et qui n’ont pas toujours le courage d’affronter la réalité. Ils aiment les femmes et les femmes le leur rendent bien car, au-delà de leur carapace, ils sont émouvants. Parfois cruels.

C’est surtout l’histoire de Mietek, un individu en déshérence,amoureux d’une femme qui ne peut pas l’aimer. Mietek ne s’en sort pas, s’enlise dans des histoires dont le dénouement risque d’entraver sa liberté.


L'extrait

« On s’était connus là-bas. Robert-le-Mort était sous les verrous depuis un bail. Et puis une ancienne affaire était revenue le chercher en taule, il s’était fait balancer. Il savait qu’il ne sortirait que les pieds devant. Il avait les poumons comme un mec qui se tapait deux paquets de clopes depuis trente piges, et puis il n’avait plus la moelle de se faire la belle, il ne bandait plus assez, son époque était révolue. Il voulait faire le bien, que j’aille donner son magot à celle qu’il avait aimé. Elle ne venait plus le voir mais elle élevait leur gosse. Moi, j’allais sortir. Alors Robert m’avait donné l’adresse de sa planque : une ruine en Mayenne, dans un coin de forêt, au bord d’une route boueuse qui semblait sortie du cul des vaches. Il y avait du fric dans la cheminée, derrière une pierre, des liasses bien emballées. Je prenais cinq plaques et je livrais le reste. Il ne m’avait pas menacé, il avait confiance en moi. Je lui avais parlé du problème que je voyais aussi visible qu’un cercueil en guise d’avertissement : et si le magot n’était plus là ? Robert m’avait assuré qu’il y serait, sans commentaire. Traduction : s’il n’était plus là, je serais le fautif avec les conséquences que j’imaginais.

J’avais accepté pour le fric et pour Robert-le-Mort. je ne lui avait jamais dit bien sûr, mais pour moi, il était un peu un père. j’avais fait le boulot, livré le fric restant, cinquante plaques, à Blois, à une pouffe qui avait voulu me remercier avec son rouge à lèvre et ses ongles vernis. » (p.8-9)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Premier choc, avant même d’en avoir découvert le moindre mot : la couverture. Magnifique. Magnétique. Elle aimante le regard. Cette fillette espiègle au sourire ébouriffant, emprisonnant de ses petis bras le cou d’un type tout droit sorti d’un épisode de Mad Men nous fait tomber sous son charme. Le gris respectable et un peu terne du costume de l’homme et l’encadré de beau vieux rose révélant en creux le titre et le nom de l’auteur se marient à merveille. Très grande classe. D’autant plus qu’elle me fait le coup de la madeleine et que je ne peux m’empêcher de penser illico à la pochette du mythique Obsolète, l’album rock psychédélique de Dashiell Hedayat, sorti en 1977, en plein coeur de la période où se déroule cette histoire qui s’étire de 1974 à 1981. Le premier fait d’arme de Mietek, le personnage principal de ce roman - voler une Cadillac en Belgique qui sera repeinte en rose - me ramène à Chrysler Rose, un des titres phares de cet album…

Mietek, c’est un Juif d’après-guerre qui boit du Vichy au Ramdam, un troquet tenu par madame Adolphe...

Un type qui a été privé de liberté et qui ne veut surtout plus la perdre une fois sorti des geôles. Pas de liens, jamais, mais c’est plus facile à dire qu’à faire lorsqu’on est en recherche d’amour comme l’ex taulard.

Mietek Breslauer a vingt-cinq ans, il se définit lui-même comme un “petit bandit juif” et sort, au début du récit, de vingt-huit mois de cabane. C’est là qu’il a connu Robert-le-Mort, un caïd à l’ancienne, qui va lui remettre le pied à l’étrier grâce à un petit pécule et quelques contacts qui vont bouleverser la vie du jeune voleur de bagnoles. En quelques temps, il passe du look santiags/perfecto, qu’il avait adopté en mémoire de son pote Dédé, au costard/cravate noir recommandé par son nouveau mentor. Il est comme ça, Mietek, perméable aux autres, c’est une éponge, influençable et sensible à son environnement, il a un côté caméléon.

Nous sommes en 1974, Giscard arrive à peine au pouvoir, la guerre d’Algérie n’est pas loin, mai 68 non plus et Mietek va traverser cette période charnière chargé de l’héritage des “beaux mecs” à la Gabin et Ventura quand ils jouaient les truands, tout en sachant s’adapter aux nouveaux paradigmes se mettant peu à peu en place. Il devient une sorte de trait d’union entre les générations.

Associé à deux frangins totalement dingues mais plus que présentables, issus de la bonne société, Mietek pille les demeures inoccupées que lui indiquent Max, un flic ripoux que Robert-le-Mort lui a fait connaître. L’organisation des funérailles de ce même Robert, ancien de la Résistance, lui vaut les bonnes grâces et la protection d’un flic haut placé, membre du SAC, et du frangin de celui-ci, facho bon teint mais inadapté aux nouvelles subtilités de l’époque. Pour lui, le monde est simple, il y a les hommes, (flingue, Algérie française et Maréchal-nous-voilà) et les pédés, rien entre les deux.

Mietek fonde une entreprise, emploie et paie largement deux Mohamed - dont un surnommé Le Périmé, pour les distinguer - qui sont les déménageurs officiels de sa nouvelle entreprise de brocante lui permettant d’écouler le fruit de ses rapines. Tout cela, c’est le boulot, le taf de tous les jours. Sinon il y a les femmes, les livres et les bagnoles dans la vie, et là, on touche à la passion. Le fric ne sera jamais sa raison d’être, tout au plus un outil commode.

Les femmes, elles sont son soleil, il tourne autour, s’approche, se brûle, apprend à chaque fois. On rencontre la figure maternelle de madame Test, sa charmante vieille voisine, pour qui il est prêt à tout, elle est son point fixe, son repère, un refuge quand tout va mal, il lui rappelle son fils. Tous deux en sont au même point et doivent se contenter d’un ersatz de famille, les vraies ayant disparues.

« Je pense à mon fils, a-t-elle balbutié, tu es comme lui, déchiré. »

Et puis il y a les autres : Karine, la pute russe avec qui il échange des cassettes sur lesquelles ils se lisent des romans, Brigitte, Chimel, Babette, les autres qui se succèdent, certaines à qui il peine à ne pas dire “je t’aime”, bien que parfois il succombe et ne puisse plus rattraper ce qui a été dit. Il y a cette si jolie lesbienne, qu’il décide de nommer Ming, comme une porcelaine précieuse et fragile, amour inaccessible donc indispensable... Les femmes, c’est la grande affaire du roman. Toute la panoplie de l’amour émaille les pages, du cul sans sentiment et des sentiments sans cul, des orgasmes sans enthousiasme, des billets glissés dans la poche de Mietek qu’il considère comme autant de mots d’amour, la vie quoi.

Ce sont les femmes qui façonnent Mietek, qui le font fils, amant, amoureux, père. Elles sont son carburant. C’est à travers elles toutes qu’il va se définir. changer, mûrir, accepter de vieillir. Le fil rouge, le seul amour durable dans la vie de Mietek, c’est Cora, la fillette qui a décidé qu’il était son papa, qu’il ne peut oublier, même s’il ne la voit plus après avoir perdu de vue sa mère. Elle lui a donné une importance qu’il n’a jamais eu, une confiance comme il n’en a jamais ressenti. Ce lien qui s’est tissé en une phrase entre la petite fille de Ming et lui sera à jamais indissoluble. Ce sont les filles qui font les pères, pas le contraire comme on pourrait le croire.

Mietek fantasme la femme, il l’aime comme il l’imagine, la sublime, la moindre irruption du trivial le fait fuir piteusement. Son rapport à la littérature est un peu identique, les romans lui servent de phares, de guides, surtout lus par la voix suave de Karine. Il écoute en voiture Classe tous risques de José Giovanni, se voit Belmondo, déniche des réponses à ses interrogations au détour d’un paragraphe. Lui a enregistré La ballade de la geôle de Reading d’Oscar Wilde pour elle. Il s’oublie dans les mots des autres :

« Mais la lecture pour moi avait été bien souvent une sorte de mort. Je lisais pour mourir, ne plus vivre dans ce monde qui m’accablait, m’en abstraire comme Robert venait de le faire. La mort était au fond la seule liberté que nous les pauvres hommes pouvions avoir - vivre n’était pas qu’impossible, c’était aussi une prière qui ne pouvait être exaucée. »

Tous ces thèmes réunis forment un récit très émouvant des quelques années où tant de choses ont basculé, font vivre au lecteur la lente maturation du personnage principal. De l’élection du technocrate Giscard à l’arrivée au pouvoir de Mitterrand, Mietek, ses potes et les femmes de sa vie dansent un ballet complexe et subtil, une chorégraphie mélancolique dans lequel ils essaient de vivre, anticipant la fin, l’inexorable corrosion générale. Comme dans ces casses automobiles où il aime se réfugier, cimetière pour DS et autres beautés finissant de se dégrader sous la rouille, là où Mietek perçoit qu’il est impossible de vivre dans la rumination du passé, voire, pire encore, de vouloir équilibrer les comptes avec celui-ci.

Les hommes, c’est un film en noir et blanc qui, peu à peu, se colorise par la magie de l’écriture de Richard Mogiève. Des mecs et des nanas, giflés par le réel, qui apprennent à vivre comme ils peuvent pour affronter le temps et les coups du sort qui oxydent tout, rongent les corps et les amours. Un roman bâtit comme un escalier, chaque chapitre-marche fait progresser Mietek vers plus de maturité, le fait s’élever, lui qui n’a pas eu de véritable éducation.

L’intrigue est somme toute classique et les personnages archétypaux, pourtant, que ce roman est original et beau ! Le paysage est connu, c’est la touche de l’artiste qui en fait un chef d’oeuvre, pointe habilement tel ou tel détail, les relie entre eux, les sublime et donne un autre regard. Superbement écrit, tout en symboles, allusions et nuances subtiles, Richard Morgièvre jette un sort dès les premières lignes, une sorte d’envoûtement dont on ne peut - et ne veut – s’extraire.

Mon coup de cœur de la rentrée, aucun doute !


Notice bio

Richard Morgiève est l’auteur de vingt-sept romans et trois pièces de théâtre publiés chez Ramsay, Robert Laffont, Calmann-Lévy, Carnets Nord entre autres. En 1995, Joëlle Losfeld reprend Un petit homme de dos qui est un véritable succès. Elle a depuis publié Mon petit garçon, Bébé-Jo, La demoiselle aux crottes de nez et Monsieur cafard.


La musique du livre

Pas mal de musique, env oici quelques titres, vous pourrez trouver également : Polnareff - La Poupée qui dit Non et Canned Heat - On The Road Again

Shirley Bassey - Goldfinger

Barbara - L’aigle Noir

Nino Ferrer - La rua Madureira

Procol Harum - A Whiter Shade of Pale

Berthe Sylva - Les Roses Blanches

Joe Dassin - L’Été Indien


LES HOMMES – Richard Morgiève – Éditions Joëlle Losfeld – 369 p. août 2017

photo : Pixabay

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