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Chronique Livre :
LES INCURABLES de Jon Bassoff

Chronique Livre : LES INCURABLES de Jon Bassoff sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

1953, quelque part au fin fond de l’Amérique. Le Dr Freeman, neurologue visionnaire mais violemment contesté, est chassé de l’hôpital psychiatrique où il exerce. Il enlève son dernier patient, voué à lui servir d’assistant, et part sur les routes défendre sa méthode thérapeutique révolutionnaire : la lobotomie transorbitale.

Armé d’un pic à glace et d’un marteau, Freeman est persuadé qu’aucune dépression, aucune catatonie, aucune psychose ne lui résistera. Jusqu’à ce que, dans une petite ville de l’Oklahoma, sa propre santé mentale soit mise à rude épreuve par une galerie de personnages délirants.

Un prêcheur qui prend son fils pour le Messie, une jeune prostituée démente et une fratrie de gros bras manieurs de machettes se chargeront de lui rappeler qu’une foi aveugle ne peut mener qu’au désastre.


L'extrait

« À ce moment-là, Edgar avait épuisé ses forces et cessé de frapper et de crier, mais il marmonnait toujours des choses sur les gens qu'il allait tuer et comment il comptait procéder. Clous dans la gorge. Marteaux dans la tête. Freeman acceptait les invectives en bruit de fond. Et ainsi, avec des mouvements experts, il cala un tampon d'ouate entre les mâchoires d'Edgar, attrapa ses jambes (ses bras étaient toujours entravés) et lança les électrochocs. Les convulsions débutèrent immédiatement, les muscles du cou s'étirant les vaisseaux sanguins gonflant, les vertèbres craquant. Désagréable mais nécessaire. Les hôpitaux psychiatrique de l'État ne disposaient pas des outils habituels d'anesthésie, aussi fallait-il se montrer créatif. Et puisque les appareils à électrochocs ne manquaient pas...
Trois électrochocs et Edgar s'évanouit, les yeux révulsés, la bouche ouverte en un cri silencieux.
Et alors commença le vrai spectacle, le spectacle que Freeman avait joué tant de fois. Il ouvrit sa mallette et en sortit un simple pic à glace avec le nom de la Uline Ice Company gravé dessus. Il posa l'instrument sur le brancard à côté de la tête d'Edgar. Puis il sortit un marteau de charpentier dont le manche en bois commençait à se fendiller. » (p. 13-14)


L'avis de Quatre Sans Quatre

La vie n'est pas tous les jours facile pour les bienfaiteurs de l'humanité, ça, le docteur Freeman le sait. Voilà des années qu'il libère ses patients des affres de leurs folies, psychoses, névroses, dépressions, hallucinations et tant d'autres pathologies avec sa panacée personnelle : un marteau de charpentier au manche fendillé et un pic à glace qu'il enfonce sous les paupières des pauvres aliénés, afin de triturer et trancher les différentes connexions de leur cerveaux, responsables du mal dont ils souffrent. Certes, il y a des décès, comme dans tout traitement, pas de quoi perturber Freeman qui est convaincu de posséder là le moyen de guérir toute l'humanité de ses troubles psychiatriques.

Mais, il y a un mais, évidemment, cette belle histoire va être contrariée par un gros nuage au nom prédestiné : McCloud ! Ce psychiatre, chef de l'hôpital où Freeman opère à tours de bras ne supporte plus la boucherie, les patients morts-vivants dans les couloirs et intime à Freeman de cesser sa pratique. McCloud est un tenant de l'école des médicaments psychotropes émergeants en ce début des années 50, en particulier les neuroleptiques. Ainsi donc, Freeman serait empêché d'apporter le soulagement dont l'humanité avait tant besoin ? Hors de question !

L'épouse de Freeman est une alcoolique dépressive, un reproche vivant, le témoin trop présent d'une des phases les plus dramatiques de leur vie. Le couple du praticien n'est plus que combats et violentes disputes. Aussi n'a-t-il aucun mal à décider de tout quitter, puisqu'on ne veut plus de lui non plus à la clinique, à kidnapper son ultime patient traité par sa méthode, un assassin multiple, rendu doux comme un agneau en deux coups de pic à glace et à en faire son assistant afin de parcourir les routes du pays et apporter la paix à tous ceux qui se lamentent de douleurs de l'âme.

Deux ans plus tard, nous retrouvons Freeman et son assistant, Edgar, accompagnés d'un macaque agité, dans les rues d'une petite ville de l’Oklahoma. Depuis le départ de l'hôpital, la petite troupe va de place en place proposer le soulagement à ceux que la maladie mentale torture. Là, dans ce bled paumé, Freeman se rend vite compte en croisant quelques spécimens de la faune locale, que c'est l'ensemble du troupeau qui est à passer au pic à glace et au marteau. Une cour des miracles qui prouvera définitivement des bienfaits de sa thérapie.

Entre un shérif libidineux et corrompu, un vieil ex ivrogne prétendant que Durango, son fils, est le Messie réincarné, Scent, une prostituée dingue de seize ans, obnubilée par le fait que sa vieille folle et alcoolique de mère a dissimulé un magot dont elle ne veut lui révéler la cachette, et quelques frangins, armés de machettes et de livres de philo, le thérapeute au marteau se rend compte de l'ampleur de sa tâche et s'en enthousiasme. Freeman va aller de surprise en surprise, plonger de plus en plus loin dans la folie, le vice, la rapacité et se lancer à corps perdu dans une suite d'opérations aux conséquences de plus en plus imprévisibles, ajoutant bien souvent à la confusion générale.

Jon Bassoff entraîne son lecteur dans une sarabande délirante, hallucinée, fantasque, maudite, aux danseurs magnifiques d'immoralité assumée. Des personnages inoubliables, Scent et sa mère, cette vieille folle qui attend depuis seize ans l'homme de sa vie revêtue de sa robe de mariée du matin au soir, un haillon crasseux qu'elle ne quitterait pour rien au monde, Durango, qui sait bien qu'il n'est pas le Christ, bien que parfois, il sent des choses..., et les autres... Tous vont tenter de se servir de Freeman pour améliorer leurs misérables existences. Il n'est pas question de science ici, sauf pour le médecin exclu de la faculté, il est question de tirer profit du praticien en faisant « traiter » celui ou celle qui complique leurs vies par le pic à glace. Avec des conséquences de moins en moins heureuses, un désordre encore plus grand, transformant la petite cité en un vaste sabbat démentiel.

Formidablement écrit et traduit, Les incurables, nous emmène aux confins de la folie, de la cupidité, de l'humanité lorsqu'elle n'a plus de repères ni de règles. Ce roman s'attaque aux croyances, celles qui veulent à tous prix s'imposer, celles qui proclament tout régler, tout régenter. Qui est le plus fou ? Durango se promenant avec une couronne d'épines sur la tête selon la volonté de son père (un autre s'y est essayé 2000 auparavant avec un certain succès...) ou Freeman, convaincu d'avoir découvert la technique universelle qui soignera l'ensemble de l'humanité, ne tenant aucun compte de ses échecs, les dissimulant même. Pour lui, tout est clair, les humains sont tous fous et doivent être sauvés, de gré ou de force, et il a découvert, dans ce patelin de l’Oklahoma, un vivier à sa mesure, sa terre sainte, sa réserve à cinglés où il va enfin pouvoir prouver son efficience.

Bien entendu, Les incurables est un roman noir, tout cela va très mal tourner, il ne saurait en être autrement. L'auteur s'y emploie, non sans humour, et l'on sent presque une jubilation chez lui à précipiter ses personnages dans cet enfer dont ils franchissent les cercles un à un, irrésistiblement attirés vers son centre et la perdition. Un récit encore plus effrayant lorsque l'on sait que Jon Bassoff s'est inspiré d'un personnage, le médecin, ayant réellement existé !

Une histoire de fous, mais pas une histoire folle, dans un patelin, sorte de parc d'attraction à la Freaks, le magnifique film de Tod Browning, dans lequel les malformations des protagonistes ne sont pas physiques mais psychiques. Un livre qui ne peut que provoquer une saine méfiance vis-à-vis de tous les porteurs de vérité absolue, ils conduisent invariablement au désastre et à des malheurs encore plus grands que ceux à cause desquels on les a suivi un jour.

Quatre romans lus cette année parmi la production Gallmeister, quatre claques salutaires !


Notice bio

Jon Bassoff est né en 1974 à New York. En parallèle à son métier d’écrivain, il a créé et il dirige la maison d’édition américaine New Pulp Press. Il vit dans le Colorado avec sa femme et ses deux enfants. Les incurables est son deuxième roman publié en France, le premier étant Corrosion, également chez Gallmeister.


La musique du livre

Johannes Brahms – Berceuse

Eric Clapton - Danny Boy

Frank Sinatra - Killing me Softly

Elvis Presley – I Don't Care if the Sun Don't Shine


LES INCURABLES – Jon Bassof – Éditions Gallmeister – 234 p. avril 2018
Traduit de l'américain par Anatole Pons

illustration : lobotomie transorbitale

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