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Chronique Livre :
LES INFÂMES de Jax Miller

Chronique Livre : LES INFÂMES de Jax Miller sur Quatre Sans Quatre

 photo : Bikers, les habitués de Freedom et du Whammy (Pixabay)


Le pitch

Freedom Oliver, encore jeune mais tourmentée, travaille comme serveuse au Whammy Bar à Painter, patelin perdu de l'Oregon. Elle passe sa vie de merde à picoler plus que sérieusement et à osciller entre folie et suicide, slalomant au milieu des sympathiques invitations de sa clientèle stylée de bouseux, de romantiques « viens faire un tour sur mon gros engin. » ou « Viens voir que j'tâte ton p'tit cul. », les bikers sont poètes... Elle est régulièrement ramassée ivre morte et balbutiante par l'agent Mattley qui, derrière ses bitures paroxystiques, a perçu sa détresse et, surtout, remarqué la beauté de Freedom et en est secrètement amoureux.

Tout cela pourrait n'être que le quotidien banal d'un trou perdu de la cambrousse américaine. Si Freedom s'appelait réellement Freedom. Si elle n'était pas depuis près de vingt ans protégée par le FBI et si elle n'avait pas deux enfants abandonnés lors de sa disparition. Leur oncle vient de sortir de taule où il croupissait pour meurtre, il y a des chances qu'il rumine quelques aigreurs contre son ex belle-soeur. Sa famille et lui-même sont l'échantillon parfait de ce que l'on peut trouver de plus stupide, méchant, pervers, avide et violent dans le Kentucky.

En sortant de son placard, Freedom va se mettre en lumière et attirer la vermine...

Un périple hallucinant attend cette femme déterminée et furieuse. Au milieu des ivrognes, des flics patibulaires, des dingues religieux ou vrais salauds profiteurs de la crédulité publique - noirceur tempérée toutefois par quelques coups de main salutaires - elle ira au bout d'elle-même, de ses peurs, elle va tout essayer au mépris de sa sécurité pour tenter de revoir ses enfants et de se retrouver...


L'extrait

« Je m'appelle Freedom, et j'ai du sable dans les veines. C'est comme ça que je me sens dans mes phases de surexcitation, quand j'ai la tête qui tourne et que je n'arrive pas à l'arrêter. Il faut s'attendre à des effets secondaires quand on essaie de suivre le mouvement de la Terre qui tournoie sur son axe, un point c'est tout. Les docteurs me prennent pour une malade mentale. Moi, je dis que je suis excentrique. Y a pas de mal à ça. Et je n'ai pas besoin de prendre ces médocs à la con. Je les garde. Je me dirige vers le dernier placard à gauche de ma cuisine, attrape ma tire-lire à suicide.
« Quasiment remplie. » J'avale ma salive, me mords la lèvre jusqu'à sentir le goût de la ferraille. « Encore un ou deux jours, peut-être. » Je revisse le bouchon du vieux bocal à mayo et le range dans sa cachette, entre les boîtes de petits pois et de thon.
Je me force à me rasseoir. J'ai encore trop la gueule de bois d'hier pour me remettre à boire, alors à la place, j'écoute Over the Rainbow de Judy Garland. Cette chanson me donne la chair de poule, me retourne l'estomac. C'était la préférée de mon fils. Je l'écoute en boucle, jusqu'à ce que je me sente au bord du suicide. Quand je serai dans le bon état d'esprit, prête à attraper un couteau de cuisine émoussé pour m'ouvrir les veines du poignet, j'appellerai Cal pour me distraire. Il a l'habitude. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Jax Miller a dû tomber dans une potion bien noire toute petite pour avoir cogné aussi fort et juste dès son premier roman. Pas possible autrement ! Sa Freedom est du travail d'orfèvrerie. Un personnage de légende ciselé, peaufiné dans le moindre détail, le plus petit ressort, l'infime émotion qui change tout. Le « je m'appelle Freedom » qu'elle proclame du début à la fin du récit n'est pas comme un mantra ou une quelconque méthode Coué, c'est une affirmation profonde, le constat puissant d'une identité et d'une liberté gagnées de haute lutte. Achetées au prix exorbitant de ses propres enfants et de son ancienne vie, Freedom est plus forte que Nessa, son ancien prénom, elle n'a plus rien à perdre, a traversé les neuf cercles, a pataugé dans son propre fumier, elle est transfigurée, forte de ses faiblesses, c'est ce que l'auteur sait dépeindre magnifiquement.

Le décor est planté en trois phrases lapidaires et tragiques qui inaugurent le livre : « Je m'appelle Freedom Oliver et j'ai tué ma fille. C'est surréaliste, et je ne sais pas ce qui me fait le plus l'effet d'un rêve : sa mort ou son existence. Je suis coupable des deux. » Bingo, quand un lecteur prend ça d'emblée dans les dents, il est suffisamment sonné pour être ouvert au reste. Et quel reste ! L'ensemble du paysage se précise peu à peu, le bar glauque, les amants hygiéniques, les bitures exutoires, les pilules sentant bon une mort reposante. Elle pouvait mourir là, tout de suite, si ce n'était la rage au ventre qui la poussera à tout défier pour sauver ce qui peut l'être encore, peut-être, de son passé de mère.

Freedom tient l'histoire d'un bout à l'autre, la porte sur ses épaules, toujours au bord du gouffre, sans cesse se redressant, ne perdant jamais l'objectif des yeux, prête à tous les sacrifices. Elle traverse tout ce que l'Amérique a de pire, les gangs, les fachos, les évangélistes dingues, consanguins, abrutis ou escrocs immondes, la violence. Elle tombe au fond d'elle-même, va jusqu'à presque embrasser sa mort pour renaître et affronter ses peurs, ses propres charognards qui la déchirent depuis si longtemps. Un peu d'amour, de compassion, un coup de pouce du destin et sa volonté rageuse vont la mener au-delà de la souffrance, à surmonter l'insurmontable.

Efficace, hargneux, puissant, Les Infâmes nous projette avec son héroïne dans un road-movie kamikaze au rythme d'une plume intelligente trempée dans l'acide, la colère et le sang, écrivant la bêtise, l'ignorance et la perversion. La saga d'une mère noyée, asphyxiée qui va chercher sa rédemption, trouver la lumière là où, paradoxalement, règne l'obscurantisme le plus féroce, la noirceur la plus totale. J'aime le style de Jax Miller, sa vision du sombre et de la clarté, jamais là où on les attend. J'aime tout autant ses personnages secondaires, aucun n'est inutile, comme dans un orchestre, c'est l'ensemble qui sonne et Freedom qui tient la baguette. Ses paumés, ses sectaires abrutis et les salauds qui les dirigent, ses nazillons trafiquants, ses grands cœurs et le reste...

C'est une vraie grande réussite, un premier livre éblouissant d'émotions et de force qui promet des lendemains qui chantent. Entre Jax Miller et Kelly Braffet et son formidable Sauve-Toi ! (Rouergue Noir), proches finalement par le contexte, les jeunes Américaines sont en train tout bonnement de redonner un souffle diaboliquement humain et régénérant au roman noir. Les éditions Ombres Noires ont déniché une perle, j'attends avec impatience la suite du collier...


Notice bio

Jax Miller est née à New-York et vit désormais en Irlande. Les Infâmes est son premier roman, il est paru aux États-Unis et en Angleterre en 2015 et rencontre un tel succès qu'il est traduit en plus de dix langues la même année. Dans une interview sur le site des Éditions Ombres Noires, elle déclare : « J'ai commencé à écrire il a quatre ans, je traversais une période difficile et j'ai découvert que cela pouvait m'être bénéfique. Depuis je ne peux plus vivre sans écrire. C'est devenu ma bulle d'oxygène. » Souhaitons qu'elle ait rapidement de nouveau besoin d'air ;-)


La musique du livre

La clientèle raffinée du Whammy évolue dans une ambiance lourde de rock puissant et de plaisanteries grasses, Lynyrd Skynyrd, Metallica et, forcément ZZ Top que Freedom a du mal à supporter à cette dose, Sharp Dressed Man.

Never Let Me Down Again de Depeche Mode passe sur l'autoradio de la voiture de Mark, chevalier servant de Nessa à son bal de promo, le début de ses déboires.

Toujours au Whammy - mais, là, c'est aussi pour me faire plaisir - Pantera pour Cowboy From Hell, bien dans l'atmosphère du roman, même si elle évoque également les Allman Brothers...puis, aussitôt, rupture avec Over The Rainbow, chanté par Judy Garland (voir L'extrait).

God's Gonna Cut You Down de Johnny Cash, entendu par le fils de Freedom dans des circonstances très anxiogènes, un des grands moments du récit. Pour finir Carzy de Patsy Cline, issu d'un juke-box où James Mattley glisse une pièce dans un bar de Goshen, Kentucky.

Vous pourrez trouver aussi INXS, The Smith, Radiohead (Creep)...de quoi passer un excellent moment musical en lisant un magnifique roman noir.

LES INFÂMES – Jax Miller – Ombres Noires – 347 p. 2 septembre 2015
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Marie-Claire Clévy

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