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Chronique Livre :
LES LOIS DE LA FRONTIÈRE de Javier Cercas

Chronique Livre : LES LOIS DE LA FRONTIÈRE de Javier Cercas sur Quatre Sans Quatre

photo : vue de Gerone (Wikipédia)


L'auteur

Javier Cercas, est né en 1962 à Caceres et enseigne la littérature espagnole à l'université de Gérone. Il a écrit des romans, des recueils de chroniques et des récits. Actes Sud a publié, entre autres, L'Imposteur en 2015.
Il publie aussi des articles dans l'édition catalane et le supplément dominical du journal El Pais.
Il remporte le Prix Méditerranée étranger en 2014 pour son cinquième roman, Les lois de la frontière.


Dance Flore, tu nous dis un peu ce que ça raconte ?

Très volontiers. L'année 78, oui, il en est parmi nous à qui ça évoque des choses, si, si. Et, non, on n'est pas vieux. Non mais.
On est à l'époque d'un afflux massif de travailleurs pauvres en Catalogne, plus précisément à Gérone où se situe l'histoire. Les différences sociales sont marquées par les frontières invisibles et pourtant très marquées des quartiers. Ignacio Canas a 16 ans et vit avec ses parents dans un quartier modeste mais plutôt agréable, il a des amis. C'est un lycéen sans histoire, tout à fait banal.

Un jour, un garçon nommé Battista se joint à eux. Amical tout d'abord, il devient vite le bourreau d'Ignacio au point que celui-ci déserte le lycée pour lui échapper. Il fait la rencontre, dans une salle de jeu qui est son refuge, d'un groupe de voyous. Il tombe simultanément sous le charme toxique du leader Zarco et de Tere, la brune aux yeux verts lumineux. Commence alors une parenthèse de quelques mois de l'autre côté de la frontière.


Une taffe ?

« - C'était eux !
Oui : le garçon était Zarco ; la fille, Tere.
Tere était la petite amie de Zarco ?
Bonne question : si j'avais eu la réponse à temps, je me serais évité pas mal de problèmes ; j'y répondrai plus tard. Quoi qu'il en soit, tout comme M. Tomàs, dès que j'ai vu Zarco et Tere entrer, j'ai immédiatement eu un sentiment d'incertitude, le sentiment que tout pouvait arriver dans cette salle de jeux, et ma première intuition a été de lâcher la machine de Rocky Balboa et de m'en aller.
Je suis resté. J'ai essayé de ne pas penser au couple, de faire comme s'il n'était pas présent, de continuer à jouer, mais en vain. Au bout d'un moment, j'ai senti sur mon épaule un coup si fort qu'il m'a fait chanceler. Ca roule, Binoclard ? a demandé Zarco, en prenant ma place aux manettes de la machine. Il me regardait avec ses yeux très bleus, il parlait d'une voix rauque, il avait une raie au milieu et portait un blouson en jeans serré sur un t-shirt beige. Il a ajouté, en me défiant : T'as un problème ? J'ai eu peur. Les paumes ouvertes, j'ai dit : J'ai fini ma partie. Je me suis retourné pour m'en aller, mais à ce moment-là, Tere m'a barré le passage, et mon visage s'est retrouvé à quelques centimètres du sien. Ma première impression a été la surprise ; la seconde, l'éblouissement. Comme Zarco, Tere était très maigre, très brune, pas trop grande, avec cet air tempétueux qu'affichaient les petites frappes de l'époque. Ses cheveux étaient lisses et foncés, ses yeux, verts et cruels, et elle avait un grain de beauté près du nez. Tout son corps irradiait le calme d'une femme très sûre d'elle-même, à l'exception d'un tic : sa jambe gauche bougeait de haut en bas comme un piston. Elle portait un t-shirt blanc avec un jean et un sac en bandoulière. Tu t'en vas déjà ? a-t-elle demandé, souriant de ses lèvres rouges et charnues comme deux grosses fraises. Je n'ai pas pu répondre parce que Zarco m'a pris le bras et m'a obligé à me retourner. Toi, tu bouges pas, Binoclard, m'a-t-il ordonné. » (Pages 18 et 19)


Alors, dis, Dance Flore, qu'en as-tu pensé ?

«  Zarco voulait et ne voulait pas être Zarco, il voulait et ne voulait pas assumer sa légende, son mythe et son surnom, il voulait être une personne et non un personnage, mais en même temps, il voulait encore être un personnage, en plus d'être une personne. »( page 224)

Le roman est placé sous le signe du masque. 12 chapitres, douze entretiens d'un romancier qui se renseigne sur Zarco, ou plutôt Antonio Gamallo, sa bande et, bien sûr, Ignacio Canas, le célèbre avocat ancien complice, afin d'écrire la biographie du célèbre criminel. Il faut tout dire, et peut-être cacher certaines choses encore, en déterrer d'autres et savoir ce qui se dissimule derrière les masques, faire la part des choses entre le mythe, le personnage et la personne. Trois personnes – trois personnages?- se détachent et leur destin restera entremêlé pendant quarante ans.

C'est l'histoire d'une amitié, d'un amour, d'une trahison. C'est l'histoire des frontières entre les êtres, mystérieuses, à la fois impossibles et faciles à franchir et cependant toujours à redéfinir. C'est l'histoire des choix qu'on a à faire, de ceux qu'on est capable de faire, choisir d'être d'un côté ou de l'autre de la frontière mouvante qui sépare le bien du mal.
Canas, attiré par Tere, mais désireux aussi de goûter à l'interdit et séduit par Zarco, fait partie de la bande. Il est de tous les vols et braquages jusqu'au jour où, victimes d'une dénonciation, Zarco est arrêté et Canas s'en sort, blessé au bras par une balle.

Ce jour-là, tout change : Zarco part en prison et Canas rentre chez ses parents et retrouve son ancienne vie qui le conduira à devenir un avocat réputé et très médiatique. Chacun retourne de son côté de la frontière.

Mais Zarco est un criminel à part, une idole, une rock star de la cellule, le symbole d'une génération qui a connu Franco et reconstruit sa démocratie. Il défraie la chronique sans cesse, s'évade, fait la grève de la faim, s'entaille les veines, se coud les lèvres pour protester contre ses conditions d'incarcération. On fait des livres et des films sur lui, il est célèbre et adulé par des femmes prêtes à tout pour entrer en contact avec lui. Sa célébrité forge le mythe Zarco derrière lequel s'efface la personne. On ne connaît de lui que ce qu'il offre en pâture aux médias affamés et voraces.

Canas est fasciné par son ancien complice et suit les épisodes de sa vie, ne loupant aucun reportage ou article de journal le concernant. Sans cesse plane sur lui la question de la trahison. Qui les a donnés ? Zarco pense-t-il que c'est lui la balance ? Ce passé, ces quelques mois exaltants de l'autre côté de la frontière sont toujours vivants dans sa mémoire ainsi que le souvenir de Tere, son comportement incompréhensible, à la fois enjôleur et distant, qui demeure mystérieux et immensément séduisant.

Et puis, un jour, les trajectoires se touchent pour la deuxième fois. Tere et Maria, la petite amie de Zarco ou plutôt d'Antonio Gamallo, comme elles tiennent à ce qu'on l'appelle maintenant, viennent dans le cabinet de Canas lui demander de l'aide.

Tere est-elle amoureuse de Canas ou l'utilise-t-elle aujourd'hui comme hier ? Et quel est son véritable lien avec Zarco ?

Et qui est vraiment Zarco, ce criminel devenu icône populaire, l'emblème d'une société post-franquiste, symbole de la répression et de la lutte des classes ou simple petite frappe incapable de se réinsérer dans la société comme le pense le directeur de la prison de Gérone? Est-il simplement né du mauvais côté de la frontière, contrairement à Canas ? Il y a longtemps, vingt ans, Zarco avait dit à Canas qu'ils ne se ressemblaient pas parce que lui, Canas, avait le choix :
«  (…) et c'est seulement alors que j'ai senti que c'était vrai, que je n'étais pas comme eux. Soudain, j'ai compris que j'avais tiré au clair mon rapport avec Tere et qu'elle n'avait été qu'un amour d'été, étrange et passager. »

En même temps qu'il se pose des questions sur le sens de sa vie, à l'approche de la quarantaine, Canas va tout faire pour faire libérer son ancien comparse le plus vite possible, par fidélité au passé, par amour pour Tere, par défi aussi, pour pimenter sa vie conformiste d'avocat enrichi.

D'autres témoignages viennent définir les contours des personnalités et des événements, celui du policier qui a enquêté sur les braquages et celui du directeur de la prison de Gérone où est enfermé Zarco. Au lieu d'apporter des éclaircissements, les témoins opacifient et brouillent davantage les frontières entre le personnage, la personne et le mythe. Chacun des regards posés sur lui le rend plus difficile à cerner.

Le mythe de Zarco, le rebelle symbole de la contestation sociale et politique s'effrite à mesure qu'il montre son incapacité à rentrer dans le giron de la société. Sa santé et son apparence se dégradent, il n'a plus rien du voyou envoûtant et sexy. L'illusion se dissipe, reste un pauvre type drogué et malade du Sida qui finit systématiquement par mordre la main tendue. Comme l'urbanisme des années récentes a effacé les frontières des années 70 en construisant des logements chics à la place des taudis, la jeunesse contestataire, audacieuse et magnifique a fait place à la vieillesse et à la mort. D'autres frontières, ailleurs, probablement, dont on ne revient pas, celles-là.


Et la musique, Dance Flore ?

Attention : chastes oreilles électro ou metal s'abstenir, je vous aurai prévenus !

Pour faire danser Tere qui adore ça et faire l'amour avec elle, Canas s'appuie sur un stock impressionnant de tubes des années 70 et 80 qui leur rappelle leurs quelques mois sauvages ...

Que le premier qui est incapable de fredonner une chanson des Bee Gees ou Ti amo d'Umberto Tozzi leur jette un 45 tours...

Entre autres, dans la playlist, Roxanne, le succès de PoliceLos Chunguitos - Morir de amor ou encore, parce que c'est vous, Los Chichos - Amor y Ruleta.

LES LOIS DE LA FRONTIÈRE - Javier Cercas - Actes Sud - 411 p. 2014
Traduit de l'espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Gujicic

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