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Chronique Livre :
LES LOUPS DU REMORDS de Marie-Hélène Branciard

Chronique Livre : LES LOUPS DU REMORDS de Marie-Hélène Branciard sur Quatre Sans Quatre

Photo : enracinés avant de s'envoler...(Pixabay)


Le pitch

Antoine, Julia, Claire et Vanda se sont rencontrés à la fin des années quatre-vingts sur les bancs des Arts Appliqués à Paris. Ils ont vite formé une bande d'inséparables amis et mènent pendant trois ans la vie un peu dingue des étudiants parisiens, les fêtes orgiaques, les squats à évacuer d'urgence.

Ils se sont séparés au terme de leurs études, chacun partant vers son avenir, des histoires d'amour en suspend, des tonnes de non-dits dans les bagages et des espoirs plein les poches trouées. Ils sont maintenant à Berlin ou en Amériques ou ailleurs, peu importe. Cinq années sont passées au début du roman et Vanda, la photographe, qui logeait toujours dans l'appartement de la rue Coriolis qui avait abrité leur jeunesse, a disparu.

Antoine débarque de Berlin et tente de retrouver sa trace, de remettre dans l'ordre les pièces du puzzle qu'ils avaient laissé inachevé. Vanda était leur repère, celle autour de qui tournait leur amitié, sa disparition réactive cette partie fondatrice de leurs existences. Où peut-elle bien être et pourquoi avoir tout quitter du jour au lendemain sans le moindre message ?


L'extrait

« On aurait dit qu'il était là depuis toujours, buvant la même bière pour éponger les cigarettes et rallumant encore une cigarette pour éponger la bière... À Berlin, ici ou ailleurs, les mêmes minuscules détails s'alignaient sur le fil du temps et n'empêchaient rien : ni les plaisirs, ni les emmerdes, ni les regrets, ni même ces souvenirs heureux qui le prenaient parfois par surprise...

La dernière fois qu'il avait vu Vanda, c'était pour lui faire ses adieux, il y avait cinq ans de cela. Édouard, Claire et Julia avaient déjà quitté Paris. La bande explosait, mise à mal par trois pénibles années. À leurs études et aux bringues ébouriffées qui les avaient ponctuées, avait succédé une période de doute où le malaise ambiant était presque palpable. La joie de vivre et les chansons avaient fait leur temps...


L'avis de Quatre Sans Quatre

Les remords de ce roman, à l'évidence, ce sont les nôtres. Ceux de notre jeunesse enfuie, de nos amitiés défaites par le temps qui a tout écrasé sur son passage et des lambeaux d'idéal qui, parfois, nous tarabustent encore. Marie-Hélène Branciard a su construire un microcosme sympathique qui nous renvoie dans les cordes des espoirs communs à tous : les choix de vie définitifs, les amours éternelles ou les liens qui résistent à la corrosion acide des ans. Mais Vanda a disparu, un seul être vous manque...et c'est tout un roman.

Avec les années, le diplôme passé, les amis des Arts Appliqués ne sont éparpillés à travers le monde. Ils ne communiquent plus tant que cela, vivent leur destin comme ils le peuvent, cette disparition va faire sortir du bois le reste de la meute. Antoine, le plus proche, l'ex éternel amoureux platonique de Vanda qui met toute son énergie à la retrouver, va entrer au plus proche de la nouvelle réalité de la jeune femme afin de la retrouver. Alcoolo par défaut, par fidélité à son rôle ancien, son obstination lui permettra d'envisager une autre vie, d'enfin quitter le personnage qu'il avait construit avec ses amis pendant leurs années d'étude. La bande, un temps reconstituée pour porter secours à un de ses membres, n'est surtout unie que par des souvenirs. L'issue de ces retrouvailles ne fait, d'entrée, pas de doute. Le nouvel essor, à la fin de la quête, sera définitif, l'absence inexpliquée de Vanda est le catalyseur du deuil de leur jeunesse.

L'appartement de la rue Coriolis - oui, Coriolis, la force bien connue des lavabos qui se vide, qui donne le sens du mouvement suivant les hémisphères - est le point central de l'intrigue. Le référentiel qui définit le regard de l'observateur, des fêtes délirantes à l'angoissante attente de nouvelles de Vanda, il est le dénominateur commun entre les anciens amis, le ground zero du récit. Vanda l'a déserté soudain, la mémoire en miette de trop de révélations subites et subies. C'est sa défection brutale qui pousse Antoine à réagir. La savoir totalement hors de portée lui est insupportable. Claire et les autres suivront, leur symbole d'unité ne peut pas disparaître sans un ultime combat. Le roman met en parallèle les doutes, la tragédie intérieure de Vanda ainsi que les angoisses et espoirs de ses amis, une sorte d'univers holistique où les influences positives de l'amour des uns peuvent influer sur la guérison de l'absente.

Lecture fort agréable, le roman est parfaitement construit pour garder un rythme efficace tout en relatant les péripéties de jeunesse du groupe d'amis et les recherches actuelles. L'introspection de Vanda, sa reconstruction/rédemption au milieu de personnages au passé encore plus lointain et plus « digéré », est parfaitement rendue et cohérente. Les Loups du Remords se lit sur plusieurs niveau, l'intrigue, bien sûr, mais aussi la douce ou amère nostalgie de nos jeunesses enfuies, le jeu subtil des sentiments avoués ou non. Marie-Hélène Branciard écrit bien, maitrise ses personnages et son histoire. Un très beau premier roman.


Notice bio

Née au XXème siècle au Sahara, Marie-Hélène Branciard a été chargée d'études sociologiques et journaliste. Actuellement webmaster, elle tient un blog dédié au journalisme, au design et à l'écriture.


La musique du livre

Quelle playlist ! Un roman sur la vie étudiante ne saurait s'en passer mais, là, il y a de quoi faire ! Et du bon. Il a fallu choisir, laisser des pointures comme Bashung, Tom Waits, Janis Joplin, Maxime Le Forestier...

Il en reste, ne vous inquiétez pas, à commencer par The Smiths qui interprète There is A Light That Never Goes out, Nicole Croisille qui veut être Une Femme avec Toi ou Barbara mais À Peine.

Ou encore le Redondo Beach de Patti Smith, le très ancien mais entrainant Yes we have no bananas de Spike Jones and His City Slikers pour finir avec The Stray Cats et Runaway Boys qui clot le roman.

LES LOUPS DU REMORDS – Marie-Hélène Branciard – Éditions du Poutan – 306 p. décembre 2015

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