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LES MAINS VIDES de Valerio Varesi

Chronique Livre : LES MAINS VIDES de Valerio Varesi sur Quatre Sans Quatre

Valerio Varesi est un auteur italien diplômé de philosophie qui a été journaliste, travaillant à La Stampa et La Repubblica. Il a écrit treize romans dont le commissaire Soneri est le personnage principal, parmi eux Le Fleuve des brumes qui a reçu le Prix Strega et l’International Dagger Award, La pension de la via Saffi et Les ombres de Montelupo qui a reçu le prix International Dagger Award également, parus aux éditions Agullo.


«  Juvara avait posé devant lui plusieurs photos de Galluzzo : un homme assez beau, habillé avec élégance, le visage gai et juvénile. Soneri le compara au cadavre qu’il venait de voir dans l’appartement de la via Cavour : l’acharnement des coups, la bouffissure livide, le sang incrusté… et soupira en méditant sur la précarité humaine. Il reposa les photos au moment où le téléphone sonna.
« On est en train d’organiser une collecte pour racheter un accordéon à Gondo, annonça Angela.
- Il ne veut pas de nouvel accordéon, il veut le sien. Je crois que c’était celui de son père, prévint Soneri.
- S’il en a un neuf, il jouera dessus de la même façon, explique-t-elle. Ce sera toujours mieux que de faire la manche.
- Il ne fait pas la manche, c’est un artiste de rue. Il a même une licence.
- D’accord, mais si tu passes près du Regio, tu verras qu’il a mis une pancarte où il demande aux passants de bien vouloir l’aider à cause du vol de son accordéon. Ceux qui le connaissent lui laissent un peu de monnaie. »
Le commissaire raccrocha en ronchonnant ; pas de doute, le monde tournait à la barbarie. On la devinait à ces petites choses. Il fut tiré de ses pensées par le toussotement de Juvara qui s’était approché de lui sans se faire remarquer. L’inspecteur poussa les photos et posa cette fois-ci un dossier sous ses yeux avec le nom de GALLUZZO écrit au feutre et en majuscules.
Soneri sentit le skaï de son fauteuil lui cuire le dos et se leva brusquement.
« Commence déjà par tout me raconter », demanda-t-il en essayant de trouver un endroit que son corps n’avait pas encore chauffé. L’autre le suivait sans comprendre. Ils s’assirent finalement sur le divan en allongeant leurs jambes comme deux ouvriers en pause.
« Presque personne ne connaît Galluzzo, se lança Juvara. Il est arrivé de Calabre il y a deux ans et il a repris la boutique Location de la via Cavour il y a six mois. Elle fait partie d’une chaîne de magasins, chaque boutique est décorée dans le style d’une ville américaine. »
Soneri eut un geste d’impatience.
« J’ai vu. Que du toc qui sert à rien.
- Apparemment, ça ne marchait pas très fort, reprit Juvara, mais le commissaire le coupa à nouveau.
- Forcément, il y a la même chose partout. »
L’inspecteur évita de manifester son agacement, mais laissa toutefois échapper un soupir. Soneri comprit le message et lui fit signe, son cigare à la main, de poursuivre.
« C’est justement parce que le magasin ne marchait pas que ce De Angelis, son associé, est arrivé de Milan pour essayer de remettre les choses en ordre. Mais quand un commerce ne veut pas démarrer…
- Galluzzo avait toute sa famille ici ? demanda Soneri.
- Non, juste une sœur, mariée à un agent immobilier, lui aussi calabrais.
- Qui habite ?
- Juste à côté, borgo del Parmigianino. C’est là qu’on a retrouvé la voiture de Galluzzo, une Mini Cooper rouge.
- Insolite comme voiture pour un cinquantenaire, commenta Soneri. Il la garait toujours là-bas ?
- Non, il avait une place au parking Toschi, derrière le palazzo della Pilotta.
- Alors pourquoi sa voiture était en bas de chez sa sœur ?
- On n’en sait rien. Peut-être qu’il était pressé. Ou qu’il avait l’intention de s’en resservir. » (p. 23, 24, 25)


Un mort. Pas mort d’une balle ou d’un coup de couteau, même pas. Ça aurait été plus rapide et moins douloureux, probablement. Non, battu à mort. C’est Francesco Galluzzo. On l’a volé aussi, des montres de luxe, divers objets, mais on s’oriente plutôt vers une bonne leçon qui aura mal tourné. Une punition, un avertissement qui n’avertira plus personne, désormais.

Francesco était un commerçant, pas très doué, son chiffre d’affaire était mauvais, son train de vie trop élevé. Il était aidé par sa sœur et par son associé, enfin, on veillait sur lui comme sur un enfant immature dont il faut sans cesse réparer les bêtises. Il avait la cinquantaine quand même, ça en fait un grand garçon, malgré tout. Et gay. Et amoureux. Très amoureux d’un jeune homme moldave, Nicolai Tudor.

Pour le commissaire Soneri, tout ça doit cacher autre chose, car Francesco n’était une menace pour personne, il n’avait aucune ambition hormis celle de prendre du bon temps et de se la couler douce avec du fric pas trop légitimement acquis, prélevé sur le trafic de stupéfiants dont il était un des rouages. Le meurtre ne lui paraît être qu’un détail, une anicroche dans un tableau autre dont la complexité réside dans le défi posé aux traditions de la délinquance traditionnelle que connaît bien Soneri.

Soneri est parmesan, il connaît la ville comme sa poche, et pourtant elle lui échappe, il ne la re-connaît plus. Elle était rebelle, rétive au fascisme et aux tyrans, elle était bravache, belle et altière et elle devient sourde et muette, tout en regards biaisés, vendue à la découpe par des mafieux nouvelle génération, des Albanais principalement, qui n’ont même pas la notion de l’honneur ni de l’effort.
Des types qui veulent du fric et ce que la télévision vante comme étant synonyme de luxe : la vulgarité et la facilité avant tout.

Bizarrement - mais à bien y réfléchir, est-ce si étrange ? - le commissaire ancienne mode qui ne se sent plus chez lui dans cette ville qui change et a perdu son âme vigoureuse est finalement assez proche de l’usurier à l’ancienne mode, lui aussi, Gerlanda, qui a possédé presque toute la ville et se fait dépasser et ringardiser à toute vitesse par les voyous nouveaux. Dans sa branche, qui dit ringard dit presque mort, le pouvoir effrité ne vaut plus rien, et Gerlanda le sait bien. Le crime dont a été victime Galluzzo, ce n’est pas lui et il préfère mettre les choses au clair avec Soneri tout de suite. Il est usurier, c’est vrai, un usurier particulier que ses victimes aiment presque, respectent en tous cas, un type qui leur prête de l’argent quand tout le monde les a laissé tomber, comme s’il leur donnait une deuxième chance, par bonté, par foi en l’être humain, quasiment. La facilité avec laquelle les gens se voilent la face et s’aveuglent est déconcertante.

À plusieurs reprises, Soneri et Gerlanda se rencontrent, sans vraiment s’affronter, plutôt comme deux hommes que l’âge rattrape et qui ont du mal à retrouver leurs marques et leurs valeurs dans le monde qui les entoure. Le vieil usurier, sans illusion sur la nature humaine, misanthrope et désabusé, déplore la course du monde nouveau, le manque de force de caractère de ses compatriotes, leur attrait pour ce qui est bas et déshonorant, leur dégoût de l’effort et de la dignité. Proies faciles, voyous minables, Parme est aux mains de la lie humaine qui la détrousse et la reconstruit sans la moindre élégance.

Ses conclusions rejoignent en partie, bien qu’il s’en défende avant de le reconnaître, car l’honnêteté n’est pas la moindre de ses qualités, celles de Soneri, qui se sent de plus en plus fréquemment perdu dans sa ville et face aux nouvelles forces qui la régissent. Des gens qui peuvent voler l’accordéon du vieux Gondo, qui joue dans la rue pour quelques pièces, un accordéon qui lui venait de son père, un accordéon avec un passé, avec un cœur. On lui en a donné un tout neuf, mais Gondo ne joue plus, il a tout oublié, ses doigts ne savent plus où se placer sur le clavier anonyme, il ne connaît plus que Bella Ciao mais un voisin lui hurle de se taire lorsqu’il la joue pour faire plaisir à Soneri. On ne respecte décidément plus rien à Parme.

« «  - Je ne fais que mon travail, rien de plus. », esquiva Soneri.
Gerlanda éclata de rire.
« L’autre jour, je vous ai dit que vous aviez l’air d’un curé ou d’un communiste, mais aujourd’hui, je vous trouve complètement dépassé. Je ne dis pas ça pour vous vexer, se dépêcha-t-il d’ajouter, pour moi, c’est une qualité. Mais c’est une qualité qui ne rend pas heureux, elle donne la rage au corps.
- J’essaye de remettre un peu d’ordre dans un monde où c’est la tyrannie qui l’emporte. C’est peu, mais c’est mieux que rien, déclara Soneri.
- Un conseil, reprit sérieusement Gerlanda, ne jouez pas les Don Quichotte. Que vous le vouliez ou non, vous faites partie de la police et la police a toujours été du côté des puissants. Depuis quand la police change le monde ? Dites plutôt qu’elle a empêché que ça change ! »
Il y avait un mélange de cynisme et d’amertume dans les propos de Roger, mais ce qui blessait surtout le commissaire, c’était d’être obligé d’admettre, une fois encore, un fond de vérité à ses propos. Il ressentit à nouveau ce sentiment d’impuissance qui le cueillait régulièrement face aux laideurs de ce métier. Doublé de la conscience d’être excentrique et indispensable. »

Tout est double, tout est Janus, la ville a l’air de s’épanouir mais elle est gangrenée souterrainement, Gerlanda est un usurier impitoyable mais il est aimé de ses victimes, les victimes sont aussi des bourreaux, les amants se font rémunérer et aiment secrètement ailleurs et Soneri discute presqu’amicalement avec l’ex-patron occulte de la ville et se sent intimement plus proche de lui que de ses collègues…

Le mort, mais quelle importance a-t-il, le mort, finalement, qui n’est que l’excroissance visible de ramifications mafieuses qui ont déjà pris tant de place et de pouvoir qu’il ne faut pas compter s’en débarrasser, ou alors simplement faire payer quelques petits poissons aux nageoires bien visibles, histoire de mieux dissimuler le reste. Soneri interroge les uns et les autres, discerne très bien les rouages de la machine qui a écrasé Galluzzo, mais il est illusoire de penser rendre justice.

On ravage la ville, on met les ouvriers sur le carreau, on remplace la mafia ancienne par la nouvelle, plus avide, plus expéditive, plus rageuse et personne ne dit rien, Parme a perdu sa colère et sa fierté, elle se laisse faire, inerte, comateuse. Tout change, pas en bien, pas pour le meilleur, loin de là. Un terrible sentiment de fin du monde tel qu’ils le connaissent envahit Soneri et Gerlanta, terrible parce qu’ils y assistent impuissants, comme rejetés d’un système pire, encore moins humain dans lequel ils n’ont plus aucune place.

À la fois mélancolique et nostalgique, Les Mains vides est le constat amer d’une société qui se transforme et perd les valeurs qui en faisaient l’unité et la force. Le titre ne peut manquer de rappeler un certain slogan politique, on se souvient de ce qu’il en était, et on ne peut qu’assister avec Soneri à l’irrémédiable pourrissement de nos valeurs et à l’agonie de nos dernières illusions sous la forme métaphorique d’une Parme à la menace jusque-là insoupçonnée.

Paradoxalement sombre bien qu’écrasé de soleil, Les Mains vides est plus qu’une enquête, plus qu’un polar, un roman infiniment politique et social.


Musique

Adamo Laureti - Bella Ciao (avec Martin Boland)


LES MAINS VIDES - Valerio Varesi – Agullo Éditions - collection Agullo noir - 272 p. avril 2019
Traduit de l’italien par Florence Rigollet

photo : vue de Parme - Visual Hunt

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