Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LES MANGEURS D'ARGILE de Peter Farris

Chronique Livre : LES MANGEURS D'ARGILE de Peter Farris sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

À quatorze ans, Jesse Pelham vient de perdre son père à la suite d’une chute mortelle dans le vaste domaine de Géorgie qui appartient à sa famille depuis des générations. Accablé, il va errer dans les bois et se rend sur les lieux du drame. Là, il fait la rencontre de Billy, un vagabond affamé traqué depuis des années par le FBI.

Une troublante amitié naît alors entre cet homme au passé meurtrier et le jeune garçon solitaire. Mais lorsque Billy révèle à Jesse les circonstances louches de l’accident dont il a été le témoin, le monde du garçon s’effondre une deuxième fois. Désormais, tous ceux qui l’entourent sont des suspects à commencer par sa belle-mère et son oncle, un prêcheur cynique et charismatique.

Alors que le piège se referme, Jesse se tourne vers Billy.


L'extrait

« Pelham jeta un coup d’œil à sa montre, puis il leva la tête vers l’arbre. Un instant plus tard, il arrima sa scie à une corde de hissage.
Il savait que c’était une mauvaise idée de monter sans harnais, et il culpabilisait un peu, lui qui répétait à Jesse que s’il le surprenait à chasser sans harnais il lui botterait le cul tellement fort que la simple vue d’une chaise lui donnerait envie de vomir.
C’est la dernière fois, se promit Pelham avant d’entamer son ascension.
Il grimpa avec aisance, mais s’arrêta avant le dernier barreau en entendant un bruissement dans son dos. Pelham jeta un regard par-dessus son épaule. Il repéra un tatou qui furetait sur le tapis forestier. L’animal s’attarda quelques instants, puis il traversa une sente de gibier et disparut dans les fourrés. Pelham observa la coulée pendant un moment. L’herbe y avait repoussé, mais elle était sinon à peu près dégagée, et rendue boueuse par les averses récentes. Ainsi perché, il disposait d’une vue panoramique sur les environs.
Tiens, on dirait des empreintes de pas...
Grace était certes au courant de l’existence du mirador, mais il était resté vague sur son emplacement et, pour être honnête, sa femme se fichait de la chasse comme de sa première chemise. C’était peut-être un braconnier, à moins que Jesse l’ait suivi en douce jusque-là. Pelham décida de tirer ça au clair une fois qu’il aurait fini de tailler les branches.
Il leva son genou gauche et tendit la main vers le dernier barreau, qui céda brusquement, un craquement sonore résonnant comme un coup de fusil dans la forêt.
Pelham contempla le fragment de bois dans sa main avec un mélange d’incrédulité et d’effroi tandis qu’il sentait son corps partir en arrière.
Quand il réalisa ce qui se passait, il était trop tard. Il agita les bras pour se rattraper. Leva les yeux vers les cimes et vit le bleu des cieux, la lumière du soleil et un corbeau en vol qui poussait un croassement rauque. Puis un tourbillon stroboscopique de souvenirs, son père pointant l’horizon au milieu des champs, sa mère dans son fauteuil favori avec un livre sur les genoux, lui et Vandy pêchant depuis la berge...
... Jusqu’à Jesse, encore enfant, qui l’appelait en ramassant des cailloux dans le jardin, et les sanglots de Grace quand l’infirmière mettait Abbie Lee dans ses bras.
Puis il vit la mère de Jesse qui lui hurlait des méchancetés, le regard brûlant de colère, et un flot de cauchemars refit surface avec une bourrasque cristalline de regrets et de chagrins qui s’engouffra dans sa tête avant que son corps ne touche le sol. » (p. 18-19)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Richie Pelham est un homme relativement heureux. Relativement parce qu'il a tout de même dû continuer à vivre après le décès de sa première épouse et le suicide de son frère, Vandy, alcoolique chronique qu'il a essayé d'aider de toutes les manières, sans toutefois réussir à le sortir de la profonde dépression qui le minait. Heureux et fier de contempler son fils, Jesse, quatorze ans bientôt, un bon garçon, un coureur de bois, futur chasseur émérite, heureux de son remariage avec Grace, une superbe jeune femme, qui lui a donné une petite fille, Abbie Lee, âgée de cinq ans. La famille vit en quasi autarcie sur le domaine de Pelham. Des centaines d'hectares de prairies et de forêts, riches en gibiers de toutes sortes, au sous-sol de kaolin recherché, qu'il ne veut surtout pas exploiter malgré les sollicitations, préférant conserver la nature sauvage de l'endroit. Richie complète les revenus en vendant et réparant, tout à fait légalement, des armes.

Pelham a rencontré Grace alors qu'il assistait au prêche du frère de celle-ci, Carroll Cline, un ancien détenu, toxicomane, ayant croisé Jésus en prison - comme tout le monde - et en ayant tiré le très intéressant pouvoir de guérir les addictions. Du moins parvient-il à le faire avaler à ses ouailles. Depuis Cline parcourt la Georgie, récolte des fonds dans le but d'ouvrir une véritable église, histoire de remercier le Seigneur et de s'en mettre plein les poches. Grace est sa chargée de communication, elle s'emploie à lui ouvrir les portes des studios de radio et de télévision, de créer un réseau d'influence digne de ce nom, de ceux qui font fleurir les dollars. Les dons commencent d'ailleurs à affluer, ses offices font le plein et un emprunt permet à Carroll de commencer la construction de l'édifice au cœur du Trickum County. Les pouvoirs du prédicateur semblent fonctionner sur Vandy qui devient sobre, et le charme de Grace se montre tout aussi efficace à séduire Richie. Malheureusement, Vandy rechute au bout de quelques temps, juste après le mariage de Richie et de Grace, et se suicide en laissant un message énigmatique.

Peu avant le quatorzième anniversaire de Jesse, son père se rend dans la forêt afin d'effectuer quelques travaux de fignolage sur la cabane de chasse au cerf, perchée en haut d'un grand chêne, qu'il compte offrir à l'adolescent. Manque de chance, il ne trouve pas la sangle de sécurité lorsqu'il doit grimper la rudimentaire échelle de bois, et, re pas de bol, un des échelons du haut cède alors qu'il l'attrape. C'est la chute mortelle. Le shérif Kirbo, proche de la retraite et de Cline, classe rapidement l'affaire en accident. Circulez, y a rien à voir.

Grace ne semble pas anéantie par la nouvelle, du moins jusqu'à son rendez-vous chez le notaire. Peu de temps avant de mourir, Richie avait modifié son testament et celui-ci ne fait plus de Grace, comme elle l'escomptait, sa légataire universelle, c'est le jeune Jesse qui devient propriétaire du domaine... Celui-ci sent très vite un fort climat d'hostilité à son encontre de la part de son oncle et de sa belle-mère.

L'ambiance à la maison devient pesante, Jesse observe des comportements plus qu'étranges entre Cline et Grace. Alors il fuit de plus en plus souvent la demeure pour se retrouver seul en forêt. C'est là qu'il fait la connaissance d'un vagabond en très mauvais état physique, Billy. L'adolescent lui vient en aide dans la mesure de ses moyens, un peu de nourriture, quelques comprimés et, petit à petit, une sorte d'amitié va naître entre le clodo et le garçon. Billy n'est pas un simple sans-abri, il se cache du FBI qui le recherche activement depuis quinze ans. Deux agents spéciaux sont encore attachés uniquement à son dossier : Reggie Strothers et Jodie Klements. Le premier a connu Billy lorsqu'ils étaient tous deux en Irak, ils étaient camarades de combat, et la seconde est une démineuse de talent, malheureusement victime d'un accident en intervention, elle a perdu une main, remplacée aujourd'hui par une prothèse.

Les attitudes de Cline envers sa sœur, ce que Jesse entend parfois lorsqu'ils ne le croient pas à la maison, ou ce qu'Abbie Lee lui rapporte, commencent à mettre le garçon de plus en plus mal à l'aise et soupçonneux. Il s'en ouvre à Billy et tous deux vont tenter d'y voir clair dans cette histoire. Inutile de compter sur le shérif, Jesse ne peut plus faire confiance à personne, hormis son ami hors-la-loi. Et la machination qui va se révéler, bribes par bribes, est effarante.

Les mangeurs d'argile est un excellent polar country : un patelin isolé en Georgie, un prêcheur pas net, des histoires de chasses, de minerai et de terrains, tous les ingrédients y sont. Encore et toujours, évidemment, le fric, l'avidité, auxquels s'ajoutent la rouerie, le vice, un complot tordu à souhait, mais également le récit en parallèle de la vie de Billy et de ses poursuivants, celle de Richie qui n'a rien vu venir, ou peut-être que si puisqu'il a modifié ses dernières volontés, mais n'a pas eu le temps de démasquer les coupables. Peter Farris fait vivre de somptueux personnages, que ce soit le jeune Jesse, Billy, au bout du rouleau, ou même Carroll Cline, le salaud absolu. Le lecteur est totalement absorbé par les ignominies commises, le cynisme des complotistes et le courage et l'inventivité du duo tentant de faire échouer leurs plans. On rit beaucoup, parce qu'il faut bien faire passer les atrocités avec une bolée d'humour, du noir, qui fait rire jaune.

Le style de Farris, tout en dialogues percutants, en descriptions magnifiques de la forêt et des grands espaces, vous embarque totalement, rien à redire. Le seul regret que l'on peut avoir sur ce livre, c'est de tourner le dernière page et de devoir quitter Jesse et Billy, avec un sentiment d'incomplétude. Leur relation, sans conteste l'élément le plus passionnant et original du roman, aurait mérité quelques chapitres supplémentaires. Les fils de l'intrigue sont déjà nombreux, peut-être un peu trop même, dommage de ne pas avoir exploité plus avant ce versant du récit.

Peter Farris sème une foule de détails, des petits morceaux de puzzle qu'il a l'art de rendre signifiants au moment où l'on ne s'y attend pas, mettant à bas le peu de certitudes que le lecteur pensait avoir réussi à se forger. L'identité des coupables ne fait guère de doute rapidement, mais les chemins qui mènent à leur perte sont multiples et sinueux, tracés entre passé et présent, on passe sans cesse d'une époque à une autre afin qu'émerge peu à peu la vision d'ensemble.

Un grand roman noir, une intrigue familiale tordue et glauque, un ado et son ami hors-la-loi font face à une bande de rapaces prêts à tout...


Notice bio

Né en 1979, Peter Farris vit aujourd’hui dans le comté de Cherokee en Géorgie. Après sa licence, la musique prit beaucoup de place dans sa vie, pour le meilleur ou pour le pire. Plutôt que de poursuivre ses études ou de tenter de faire carrière, il est devenu chanteur dans un groupe de rock bruyant du Connecticut appelé CABLE. Le groupe fit autant de concerts et d’enregistrements que possible, et se produisit principalement dans le nord-est des États-Unis. Leur album, disque-concept intitulé The Failed Convict, partage avec Dernier Appel pour les vivants une certaine synergie créatrice, au point que des paroles de certaines chansons ont été placées en épigraphe dans le livre. À bien des égards, l’album est le pendant musical du livre.
En parallèle de ses activités musicales, Peter Farris gagnait sa vie comme guichetier dans une banque de New Heaven, dans le Connecticut. Il y a travaillé quelques semaines avant que la banque ne soit cambriolée. Même si le braqueur était armé, il ne sortit jamais son pistolet. Inutile de dire que cet événement a profondément marqué Peter Farris, et quand il se mit sérieusement à écrire, il savait qu’une scène de braquage interviendrait dans son premier roman.


La musique du livre

Tony Rice & Ricky Skaggs - Where the Soul of a Man Never Dies

Tennessee Ernie Ford - Let the Lower Lights Be Burning

Johnny Cash - The Old Account

Johnny Cash – I Call Him

The Beatles – Helter Skelter

Howlin' Wolf – Ain't Goin' Down That Dirt Road


LES MANGEURS D'ARGILE – Peter Farris - Éditions Gallmeister – collection Americana – 328 p. août 2019
Traduit de l'américain par Anatole Pons.

photo : Pixabay

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