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LES NUITS ROUGES de Sébastien Raizer

Chronique Livre : LES NUITS ROUGES de Sébastien Raizer sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Dans le bassin postindustriel du nord-est de la France, les travaux d’arasement du crassier mettent au jour un corps momifié depuis 1979. Il s’agit du cadavre d’un syndicaliste, père de jumeaux qui ont donc grandi avec un mensonge dans une région économiquement et socialement dévastée. Brouillés depuis des années, Alexis est employé dans un réseau bancaire du Luxembourg et Dimitri végète et trempe dans la came.

Pour comprendre et venger son père, celui-ci replonge dans les combats et les trahisons de cette année 79 – au plus fort de la révolte des ouvriers de la sidérurgie – qui, loin d’avoir cessé, ont pris un tour nettement plus cynique. À coups de pistolet-arbalète, il va relancer les nuits rouges de la colère, déchaîner des monstres toujours aux aguets, assoiffés de pouvoir et de violence.


L’extrait

« « Leçon numéro un : c’est dans cette région qu’a été créé l’archétype de la crise, vers la fin des années 70, qui a ensuite été reproduit dans tous les secteurs industriels du pays, jusqu’au secteur public aujourd’hui, des maternités aux Ehpad. C’était il y a plus de quarante ans et c’est toujours la même crise. Et c’est toujours la même recette qui est appliquée pour la maintenir à un niveau à peu près tolérable, évidemment, mais tout l’enjeu est d’éviter que ça pète. Vu comme ça, jusqu’ici, tout va bien. Tout va très bien, même.
Faas se recula sur sa chaise et adressa un sourire tranquille à Keller. Le commissaire adjoint se demanda si c’était terminé, s’il était censé faire un commentaire ou poser une question.
L’albinos but une gorgée de bière sans se défaire de son air satisfait. Et au bout d’un moment :
« Regarde autour de toi. Tu t’es baladé dans la ville, peut-être même dans les environs. Qu’est-ce que tu as vu ? »
Keller eut un geste d’impuissance et saisit sa canette pour signifier à Faas qu’il n’avait rien à répondre.
« T’as rien vu parce qu’il n’y a rien à voir. Tout paraît normal. Une ville en toc, avec des divertissements en toc, une politique en toc, un journal local en toc, des festivités annuelles en toc, quelques dizaines de milliers de vies en toc. Une ville postindustrielle, post-crise, post-politique, post-tout-ce-que-tu-veux. En fait, tu n’as rien vu parce que tu ne comprends rien. »
Nouvelle gorgée de bière. Grand sourire.
« Ce qui nous amène à la leçon numéro deux. Après avoir été le laboratoire de l’archétype politique, policier, médiatique et social de la performativité de la crise, la région est devenue une zone d’expérimentation d’avant-garde d’humains inutiles. Nous sommes inédits, mec. Nous ne servons strictement à rien. Pas un seul d’entre nous. Nous sommes la société du futur. Nous avons quarante ans d’avance. Mais cet aspect-là, tu n’en as rien vu. Tu ne te doutes même pas de son existence.
Silence. Toujours ce sourire indéchiffrable. Keller avait l’impression diffuse que tout s’expliquait soudain, et la seconde suivante il se sentait plus confus que jamais.
« Leçon numéro trois ? demanda-t-il.
- Hé, hé, ricana Faas avant de terminer sa bière. Là, tu te démerderas tout seul, mon pote. C’est la conséquence directe de la leçon numéro deux. »
Keller hocha la tête.
« Tu pourrais commencer demain, tiens. 14 juillet, le jour le plus merdique de l’année. Ça devrait pas manquer d’opportunités. » (p. 26-27-28)


L’avis de Quatre Sans Quatre

« La révolution industrielle est une sédition du profit contre l’homme, contre la Terre, contre la vie, contre la pensée. Elle n’est en rien un élan vers le progrès et l’avenir radieux, mais une course vers la destruction et la mort. »

Voilà quarante ans qu’André Gallois avait disparu, qu’il n’avait plus donné signe de vie. Son épouse disait qu’il était parti avec une autre femme, la pauvre en avait peu à peu perdu la tête, et survivait aujourd’hui dans un centre d’accueil médicalisé. La tromperie, c’était l’histoire qu’elle avait servie à ses jumeaux, Alexis et Dimitri, quarante ans que le sidérurgiste, syndicaliste fier de ses combats, avait déserté le foyer et les avait abandonnés, elle et eux, le salaud. Alors que la lutte faisait rage partout, dans les usines comme en ville, contre la direction d’USINOR, licenciant des centaines d’ouvriers, filant à l’étranger chercher des prolétaires acceptant des salaires encore plus misérables que ceux versés ici, contre les politiciens, de droite comme de « gauche » qui avaient promis et pas tenu, qui avaient menti, comme d’habitude. Certains combattants commençaient à plier, André et quelques autres représentaient l’espoir de ceux qui voulaient aller jusqu’au bout... Et puis, aujourd’hui, maintenant que la région est aussi morte que lui depuis longtemps, des travaux en haut d’un terril mettent au jour son corps, momifié.

Le commissaire adjoint Keller, arrivé depuis peu à Metz, trouve là sa première affaire, mais tout se complique très vite avec la découverte d’un autre cadavre. Saïd Bechiki, dealer bien connu, cloué à la paroi d’un entrepôt par un carreau d’arbalète lui traversant une orbite et le crâne. Détail délicat, Saïd a le sexe à l’air libre et il semble bien avoir été abattu alors qu’il bénéficiait de faveurs sexuelles, sans doute d’une de ses clientes habituelles, en manque de liquidités. Donc un témoin potentiel, détenant peut-être le nom de l’assassin ou, du moins, permettant de réaliser un portrait-robot.

L’ambiance au commissariat est délétère, glauque. Le lieutenant Faas, 47 ans, ingérable, n’en fait qu’à sa tête, et Panek, le commissaire, tente, avec succès, de se faire totalement oublier. Le véritable chef reste et demeure, malgré les ans, l’ex-commissaire Metzger, 77 ans, à la retraite depuis des lustres mais encore au courant de tout ce qu’il se passe sur son ancien territoire. C’est lui qui dirige en sous-main les policiers de Metz.

Faas passe un marché avec Keller : celui-ci s’attache à l’enquête sur le corps découvert dans le crassier, et lui se fait fort de retrouver le meurtrier de Bechiki. Keller est tout autant affairé à comprendre comment son subordonné essaie de le rouler que par la momie du terril, qui ne s’est pas suicidée contrairement à ce qu’on avait pu penser dans un premier temps. Et ce n’est pas en rentrant chez lui qu’il pourra retrouver un peu de sérénité : Hélène, son épouse, manifestement désappointée par cette affectation dans l’est, ne lui adresse quasiment plus la parole. L’ambiance pour le nouvel arrivant en Lorraine n’est pas franchement à la gaité.

Ce n’est pas un cadavre qui a été retiré du terril, c’est un pan d’histoire des luttes ouvrières dans cette région dévastée par la finance et abandonnée par les politiques. André Gallois en a été le fer de lance, il a tout fait, été des premières manifs, ultra-violentes, suivies par toute la population, de toutes les réunions avec un patronat absent, représenté par des collaborateurs sans scrupules, il a participé à la fondation de Radio Cœur d’Acier, cette station-pirate qui clamait haut et fort une vérité que pouvoir et capital ne voulait pas voir exposée. C’est dans son passé de militant même qu’il va falloir aller chercher les causes de son décès.

Dimitri a mal grandi, mal vécu la trahison supposée du père. Il a dealé, fait de la taule, consomme encore une saloperie qui commence à faire son trou en France, le MantraX, un truc à vous griller les neurones en une prise. Il est de retour et ce ne sera pas pour prendre quelques photos souvenirs. Ni pour rendre visite à son frangin, Alexis, banquier au Luxembourg voisin, qui semble-t-il a mieux traverser cette histoire. Les deux frères ne se parlent plus.

Au milieu de tout cet étalage de passé et de came, les cadavres vont défiler, en silence, butés à l’arbalète, Keller et Faas vont s’affronter à fleuret mouchetés, dans un premier temps, le second voyant d’un mauvais œil l’irruption du premier sur son territoire. Les mémoires des anciens sidérurgistes, de celles et ceux qui ont connu la grande époque de la révolte vont être interrogées, poliment ou pas, il devient essentiel d’apporter des réponses à toutes les questions en suspens depuis quarante ans. C’est ce que fait l’auteur, d’une écriture nerveuse, précise, sans circonlocutions ni concessions, il dénonce tout en distrayant, de la vraie grande littérature noire !

Une superbe intrigue de polar, électrique, vibrante de mauvaises ondes, bien dans le style de Sébastien Raizer, un scénario tordu, mêlant politique, finances, banditisme (pléonasme), flics et voyous aussi déglingués les uns que les autres, une atmosphère de déliquescence avancée d’une société qui a déjà, depuis bien longtemps, renié toutes ses valeurs, sauf ses valeurs boursières. Mais aussi, avant tout, une ode à sa région d’origine, à ceux qui ont sué sang et eau pour des patrons-voyous, ceux qui ont été trahis par les leurs, ces syndicalistes achetés par le Parti socialiste pour un siège au parlement européen, ou d’autres babioles propres à fermer les bouches un peu trop encombrantes.

Les Nuits rouges, ce sont celles de la bagarre pour sauver des vies contre un capitalisme financier, rapace immonde, prêt à tout pour gagner dix sous, assisté par des politiques serviles qui seront récompensés sur les ruines de ce qu’ils auront contribué à détruire. Raizer ne fait pas de cadeau, tout le monde y passe, les Mitterrand, les Hollande, Jospin, Balladur, Martin, centrales syndicales et partis divers, il arrose large sans risquer de se tromper, ils étaient tous complices.

Social politique, intrigues ancrées dans le réel et personnages d’anthologie, un sacré roman noir, LE récit de la désindustrialisation de la Lorraine, des trahisons et des lâchetés. Essentiel !


Notice bio

Sébastien Raizer est né en 1969. Il vit aujourd'hui à Kyôto. Il est le cofondateur des Éditions du Camion Blanc, qui ont publié des cargaisons d'ouvrages sur le rock, et de la collection Camion Noir transportant une littérature plus sombre et sulfureuse. Il a publié un premier roman, Le Chien de Dédale en 1999 aux éditions Verticales. Il est l’auteur de la trilogie transréaliste des « Équinoxes » à la Série Noire : L’alignement des équinoxes, Sagittarius et Minuit à contre-jour, ainsi que Petit éloge du zen, paru aux éditions Folio, 3 Minutes et sept secondes (La Manufacture de Livres - 2018), et Confession Japonaise (Mercure de France - 2019).


La musique du livre

Led Zeppelin, AC/DC, Bérurier Noir, Iron Maiden - Legacy of the Beast, Birthday Party, Mano Negra, Cramps, Coil - Are you Cold ? Black Antlers, Stolen & Contaminated Songs, The Ape of Naples, The Remove Viewer

Sisters of Mercy - This Corrosion

Joy Division - Komakino

Coil - Musick to Play in the Dark Vol. 1 & 2 - Are you shivering ?

Motörhead - No Sleep ‘Til Hammersmith

Metallica - St. Anger


LES NUITS ROUGES - Sébastien Raizer - Éditions Gallimard - collection Série Noire - 284 p. octobre 2020

photo : keriluamox pour Visual Hunt

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