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LES OISEAUX MORTS DE L'AMÉRIQUE de Christian Garcin

Chronique Livre : LES OISEAUX MORTS DE L'AMÉRIQUE de Christian Garcin sur Quatre Sans Quatre

Christian Garcin, né en 1959, est un écrivain français auteur d'une oeuvre protéiforme, nouvelles, romans - celui-ci est le onzième -, poèmes, essais, fiction autobiographique, carnets de voyage...


En quelques mots :

« Non, avait dit Hoyt, inhabituellement catégorique. C'est des conneries, ça. On ne se remet pas toujours de tout. Si on peut, on continue avec, c'est déjà pas mal. »

Las Vegas, le Strip, les boîtes et les lumières. Mais pas pour Hoyt Stapleton, Matthew McMulligan et Steven Myers. Eux vivent dans une énorme canalisation d'évacuation des eaux. Ils vivotent, chichement, SDF et démunis ; ils sont des centaines à trouver un abri dans ces galeries. L'Amérique se moque de ses anciens soldats, vétérans du Viêtnam ou d'Irak, elle ne peut plus rien en faire désormais, victimes de stress post-traumatiques, inaptes à la vie ordinaire, elle leur accorde – ou pas – de quoi survivre et les oublie, petites scories à peine visibles de sa violence.

Alors une autre vie s'organise, solidaire, bonhomme et plutôt joyeuse. Une entraide bienveillante, une acceptation narquoise des vicissitudes inévitables et des conversations essentielles, ponctuées d'humour et de blagues.

Mais Hoyt a un joker pour s'échapper de son quotidien : il peut se déplacer dans le temps. Et ce n'est pas donné à tout le monde.


Un extrait :

« ...il y a ce qu'on fait, et ce qu'on dit qu'on fait – et ce n'est pas tout à fait pareil. »

« Pendant deux années de Viêtnam, Hoyt Stapleton avait vu le pire, et côtoyé l'horreur – à moins que ce ne fût l'inverse. Il avait eu la chance de ne jamais se trouver en première ligne lors des combats-éclairs qui s'étaient déroulés dans le confinement des tunnels. Beaucoup de ses camarades y étaient morts, et il avait fallu les extirper en leur accrochant une corde à la cheville pour les traîner à reculons jusqu'à l'entrée. Le reste du temps, c'était l'avancée à l'aveugle dans la jungle, les maladies, les grenades, les cris, le silence, la terreur, la fièvre, le sang, la mort. De retour aux Etats-Unis, il avait pu bénéficier pendant quelques temps d'une pension d'ancien combattant jusqu'à ce que, un beau jour, sans qu'il en eût été prévenu, rien ne lui fût plus versé – il n'avait jamais trop su pourquoi, sans doute un micmac administratif auquel il ne comprenait rien et dont il ne s'était pas occupé. Comme sa mère était morte sans rien lui léguer, il était seul au monde, et sans ressources. Il avait travaillé de-ci de-là, barman, pompiste, veilleur de nuit, distributeur de flyers, livreur, et puis plus rien. Il n'avait pas insisté. Il s'estimait déjà heureux d'avoir conservé ses deux bras et ses deux jambes. Un peu par hasard, suite à la rencontre en 1998 dans un bar de Denver d'un vétéran originaire de Las Vegas qu'il avait croisé un jour lointain à Saigon, il avait atterri ici, dans le collecteur n° 7, et rejoint cet autre monde de souterrains et de tunnels dans quoi il vivait désormais.
Lorsque Myers et McMulligan parlaient de leur expérience de marines en Irak, Stapleton constatait que rien n'avait changé. C'était toujours la même merde : des jeunes types utilisés, transformés en assassins bouffés de trouille, traumatisés à vie, qui avaient eu la chance de s'en sortir en un seul morceau et qu'onavait pour certains d'entre eux laissé tomber, sans pension, sans rien. Il se sentait proche d'eux mais depuis quelque temps ne leur parlait plus, ou presque plus. Non qu'il s'en méfiât, ou qu'il les méprisât. Leurs rapports étaient cordiaux, fondés sur le respect mutuel et l'entraide. Simplement, se disait-il, parler reviendrait inévitablement à remettre sur le tapis toujours les mêmes horreurs, les mêmes rancoeurs, à comparer leurs expériences, à aggraver amertume et dépit. A quoi bon. A cela, il préférait les vertus du silence, ou de la parole rare. » (p.14 et 15)


Plus longuement, maintenant :

«  Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme comme elle est, infinie. » William Blake

Le lieu tout d'abord. L'envers du décor, le négatif du clinquant. On vient à Vegas pour claquer du pognon et vivre son grand rêve de dollars et de poker, une grande foire inépuisablement vulgaire au milieu du désert, mais juste un peu en contrebas on trouve des centaines de personnes cabossées, usées avant l'âge, camées, alcooliques, ratés, les riens de ce monde. Dans l'entrelacs des canalisations d'évacuation d'eau, en cas de crue – si – , ils réinventent un monde. Evacués eux aussi de la société toute en lumières clignotantes et en néons bigarrés, ils vivent presque souterrainement, avec les moyens du bord, avec les amitiés et les amours du bord aussi.

Hoyt, Matthew et Steven, c'est l'Amérique des exclus, des relégués, ceux qui ne peuvent plus servir à grand-chose après avoir servi leur patrie. Trop de sang, trop de morts, trop de peurs. Hoyt était au Viêtnam, Matthew et Steven étaient marines en Irak, engagés dans une guerre absurde  : « L'Afghanistan, je n'y étais pas, mais les mecs avec qui j'étais en Irak et qui y avaient été en avaient la nostalgie, tu sais pourquoi ? Parce que pour eux là-bas c'était une guerre juste : on combattait de vrais ennemis. Mais en Irak, ça n'était pas vraiment la même chanson. On nous a servi les armes de destruction massive, la dictature de Saddam, et on y est allés soi-disant pour libérer le pays. »

Ils se retrouvent là par hasard, partagent une canalisation et parlent. Ils discutent aussi quelquefois avec des copains de passage comme Brandon, qui manipulait les drones pour tuer les ennemis depuis le sol américain et n'arrive pas à vivre avec le souvenirs de tous ces gens qu'il a dû regarder et étudier longtemps avant de les tuer, sans parler des seize secondes avant l'impact, ou les voisins Lottie Mae et Gollum – son nom, il ne le leur a jamais révélé – surtout Lottie Mae quand elle s'est encore une fois disputée avec Gollum.

«  Les gars qu'il pistait et surveillait, ceux-là même qu'il abattrait plus tard, il finissait par les connaître intimement. Par s'y attacher, presque. Du haut du drone il les voyait chez eux, en famille, parler à leurs enfants, sortir avec leur chien, étendre le linge, discuter avec des amis, sans se douter qu'ils étaient surveillés. »

Ou bien Wayne Stiletto, un mec immense, une baraque grande gueule et qui joue facilement des poings, ancien d'Irak qui veut tuer tous les Arabes, parce qu'il ne peut tolérer la moindre remise en question de la nécessité des guerres auxquelles il a participé, et qu'on retrouve un matin, égorgé...

Hoyt ne parle pas tellement, c'est plutôt le genre taiseux, personne ne sait grand chose sur lui... Il a l'esprit plein à ras-bord, pourtant. Il a rencontré un type, un compagnon de tunnel, qui lui a parlé de voyages dans le temps, de la possibilité d'aller dans le futur et il s'est informé, a lu des tas d'articles et de livres sur le sujet. Très documenté, il a commencé à imaginer qu'il se retrouvait en 2050 par exemple, ou 2099, dans un monde partiellement englouti sous la montée inexorable des eaux.

Il se fait gentiment charrier par ses colocataires de fortune, qui lui demandent des nouvelles de leurs petits et arrière-petits enfants. Mais Hoyt n'en a cure, il a sa routine. Il dessine, il passe quelques heures sur le Strip assis à faire la manche – il faut dire qu'il ne bénéficie plus d'aucune aide ni d' aucune pension -, il va voir son copain Danny, vigile d'un motel surmonté de cette fée-ange rousse à la robe bleue tout à fait fascinante, le Blue Angel Motel, qui lit les livres laissés par les clients et que la gérante jette à la poubelle. C'est là que se fournit Hoyt également. Manne incroyable, et qui l'accompagne dans ses méditations. Récemment, il a trouvé tout un recueil de poèmes de William Blake dont il apprend certains par cœur.

Ce n'est pas un beau parleur, c'est un homme de peu de phrases mais de beaucoup de pensées, ce Hoyt. Un homme que rien n'étonne mais attentif aux autres et doux avec les animaux, comme avec ce chiot qu'il adopte et qu'il appelle Armstrong. Comme le trompettiste ou le cosmonaute, lui demande-t-on ? Non, comme le chien.

Un jour l'idée lui vient qu'il pourrait bien aller dans son passé, plutôt que dans le futur où il ne connaît personne, pour revoir sa mère, que la maladie a tuée en quelques mois avant son engagement dans l'armée. Et puis sa voisine, Maureen. Elle était dingue de son petit chien. Il est mort écrasé, et ensuite tout a changé entre eux, ils n'ont plus joué ensemble.

Ce n'est pas difficile de revenir dans la maison d'autrefois, finalement. Il la retrouve vite, entre chez lui à pas de loup, se voit à table, sa mère faisant la vaisselle. Elle est très belle, et très jeune. Isadora. Fille-mère, une honte encore à l'époque. Mais son père était un petit malfrat vite renvoyé en prison pour un autre délit, il n'aura jamais su que son aventure d'un soir avec la belle brune de 16 ans aura produit ce petit garçon un peu frêle, absorbé par ses Marvels. Hoyt revient souvent chez lui, il voit Maureen, retrouve les sensations qu'il éprouvait alors, se balade dans sa rue, reconnaît ses voisins et voisines.

Dès lors, Hoyt vit dans deux temporalités à la fois, la majeure partie du temps, ce qui l'éloigne des autres avec qui il vit, ses amis, pourrait-on dire. Et quelquefois, elles entrent en collision, l'une recouvre l'autre, les événements fusionnent, se répondent, prennent leur sens et leur épaisseur rétrospectivement, rétroactivement, et chamboulent la vie de Hoyt. Le passé et le présent se télescopent : il croit voir la Toyota verte dans laquelle est partie Maureen avec ses parents il y a presque 50 ans, il voit cette jeune femme rousse et pense, contre tout bon sens, - mais qu'est-ce que le bon sens, je vous le demande ?, est-ce que ça a jamais fait battre le cœur plus fort ? -, que c'est peut-être elle. De temps en temps, il voit deux enfants à vélo, une fille rousse et un garçon, accompagnés d'un chien, qui les observent muettement. Ils ressemblent tant à Hoyt, Maureen et cet amour de petit chien à la fin si tragique, percuté par une Oldsmobile rouge... Est-il possible que ce soit eux, comme un signe, comme une brusque fusion de deux époques si distantes, une simultanéité stupéfiante qui ouvrirait d'un coup un champ infini de possibilités ?

Hoyt s'ouvre petit à petit à sa mémoire, il entre dans sa maison et revoit sa mère, toujours en robe bleue, bien qu'il sache qu'elle possède beaucoup d'autres vêtements, bleue comme celle qu'elle porte sur l'unique photo qu'il a d'elle, prise par Maureen, elle était si fière - il entend encore le bruit du déclencheur - comme celle de la fée-ange sur le motel. Les larmes de Maureen à la mort de son chien Batman, nom choisi par Tony, son frère, fan comme Hoyt de superhéros, parti et mort en Corée. Tony, mais oui, il ne se souvenait plus du tout de ce frère si beau et souriant. Il retrouve soudain des sentiments enfuis, des sensations, des émotions, et voit ce qu'il avait oublié, voulu oublier, choisi d'oublier, ou bien ce qu'il fantasme peut-être ?

La guerre a tout lessivé dans sa caboche depuis près de cinquante ans. Hoyt se rejoint, entre dans le film de sa vie comme une ombre, le grand regarde le petit, l'aime aussi peut-être enfin, moins seul de s'être enfin rencontré.

La guerre a pris et fait s'évaporer tous ses souvenirs, surtout ceux de la bataille d'Hamburger Hill, clé de tout le roman, la madeleine de Proust qui fait se déployer en un instant tous les souvenirs, révélant l'obsessive faille qui dirige, sans qu'il ait pu s'en rendre compte jusque-là, le moindre de ses pas. Toutes les correspondances invisibles apparaissent enfin, comme les rochers et les flaques que la mer découvre en se retirant.

« Chaque nuit, chaque matin
Certains sont nés pour la misère.
Chaque nuit, chaque matin
Certains sont nés pour les délices.
Certains sont nés pour les délices,
Certains pour une nuit sans fin. » William Blake

J'ai trouvé particulièrement intéressante la façon dont Christian Garcin parle des laissés pour compte et des vétérans, sans glorification ni misérabilisme. Eux-mêmes sont les premiers à détester qu'on les confonde avec des héros. Leur rôle là-bas, ils l'ont détesté, haï même. Rien n'avait de sens, la peur et la mort sont simplement abjectes, de part et d'autre. 22 vétérans se suicident chaque jour, preuve, s'il en était besoin, de la difficulté parfois insurmontable, à revenir de la guerre. Hoyt était un rat de tunnel, une mission atrocement dangereuse et qui flanque une trouille qu'on ne dépasse jamais, le noir, la puanteur de cadavre, les rats, les araignées, l'impossibilité de faire demi-tour... Bien sûr, ironiquement, il vit maintenant dans un tunnel avec deux ex-marines dont l'un continue à hurler la nuit, quand les cauchemars reviennent mordre sa conscience un peu trop fort. Personne n'en sort indemne. Se réapproprier ses souvenirs et défier l'oubli est un acte de résistance.


De la musique ? Plein !

En plus de la célèbre Confederate Song, I wish I was In Dixie, vous trouverez :

Andrew Sisters - I Can Dream, Can't I ?

Chet Baker - My Funny Valentine

Bing & Gary Crosby - A Simple Melody

Bing Crosby - Sunday Monday or Always

Nat King Cole - Mona Lisa

 Dooley Wilson - As Time Goes By


LES OISEAUX MORTS DE L'AMÉRIQUE - Christian Garcin – Éditions Actes Sud - 224 p. janvier 2018

photo : Pixabay

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