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Chronique Livre :
LES OMBRES DE MONTELUPO de Valerio Varesi

Chronique Livre : LES OMBRES DE MONTELUPO de Valerio Varesi sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

C’est l’automne à Parme. Le commissaire Soneri décide d’échapper à la grisaille de la ville en retournant dans son village natal des Apennins pour des vacances bien méritées.

Il se réjouit à l’idée de cueillir des champignons sur les pentes boisées de Montelupo, une activité jadis partagée avec son père. Sur le village isolé règne la famille Rodolfi, producteurs de charcuterie depuis des générations.

Le patriarche, Palmiro, mène sa barque d’une main sûre. Mais derrière la réussite, se profile un drame familial : le fils, Paride, a d’autres projets pour son avenir… Brutalement, la famille est plongée au cœur d’un scandale financier qui touche toute la petite communauté : Palmiro aurait escroqué la plupart des habitants en leur faisant miroiter des placements financiers qui s’avèrent bidons.

Peu après, un randonneur fait une découverte macabre dans les bois : le cadavre de Paride.


L'extrait

« Soneri alluma son cigare pour se calmer.
« À la base de la fortune des Rodolfi, il y a l'avidité, la violence et le larcin. Comme pour tous ceux qui ont accumulé de l'argent en ce bas monde. On les respecte et on les révère par crainte, et on oublie leurs saloperies. Mais même l'animal le plus beau de ces bois, si tu lui ouvres le ventre, il n'a dans les entrailles que de la merde et des choses dégoûtantes, ne l'oublie pas.
- Des saloperie, les Rodolfi continue à en faire.
- Tout le monde en fait, dit Magnani en s'impatientant. Ça a mal tourné pour les Rodolfi, c'est tout. - - Tu crois que les autres entreprises ne sont pas endettées jusqu'au cou et qu'elles ne font pas sous le manteau la même chose ? La différence, c'est qu'elles sont sans doute plus habiles et qu'elles ont un peu plus de style.
- Ou plus de protection politique... suggéra le commissaire.
- Les hommes politiques comptent pour du beurre. Regarde Aimi : obligé de quitter le village comme un voleur, même s'il n'était qu'un petit magouilleur. L'erreur des Rodolfi a peut-être été justement de miser sur la politique, en s'imaginant qu'elle avait encore du poids. En réalité, elle ne sert plus à rien. Elle s'en tamponne des idées et des idéologies : il n'y a que le fric qui compte. Les financiers, les banquiers, les industriels, c'est eux qui tiennent la baguette. Aux politiques, ils donnent quelques miettes pour les faire taire, comme on jette un os à un chien.
- Le Maquisard a été résistant et ça, il devait le savoir », réfléchit à haute voix le commissaire. » (p. 209-210)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Pas d'enquête dans ce polar, passez votre chemin, le commissaire Soneri est en vacances dans son village natal des Apennins, et il compte bien y passer son temps à courir les montagnes et les bois à le recherche de champignons qu'Ida lui cuisinera. Ida est l'épouse de Sante, tous deux tiennent l'auberge les Écureuils, centre névralgique des ragots du bled. Certes, la disparition de Paride Rodolfi, le patron de l'usine de charcuterie locale, celle qui fait vivre tout le village, crée une grande agitation, mais Soneri ne veut pas en entendre parler. Certains affirment l'avoir vu, des affiches ont été apposées pour annoncer qu'il était de retour, les rumeurs vont bon train et le commissaire, qui connaît la région, se dit que c'est beaucoup de bruit pour rien et s'en tient à son programme mycologique. Peu importe tous lui disent que, cette année, hélas, le cèpe est rare et qu'il s'épuisera en vain sur les chemins escarpés.

Et puis, rien, bien entendu, ne se passe comme prévu. Voilà que le père de Paride disparaît à son tour, voilà que le corps de Paride est retrouvé, voilà que, bon gré mal gré, Soneri est attiré dans l'histoire par ses souvenirs d'enfance, par les évocations de son père, militant communiste qui a dû quitter la région, par mille et un détours, il va peu à peu être contraint à apporter son concours à l'enquête des carabiniers. Les Rodolfi ont grugé tous les habitants, empruntant partout, promettant un rendement mirifique qui ne venait jamais. Pratiquement tous ceux qui vivent ici ont eu, à un moment ou un autre, un mobile pour tuer Paride.

« - C'est le monde qui est incroyable. Vous ne trouvez pas qu'il est dégoûtant ? »

Cette enquête de Soneri en novembre, lorsque les jours déclinent, le froid s'installe, sur les terres de son enfance, est l'occasion d'un bilan. Un dernier retour sur ses jeunes années, sur l'histoire familiale qui n'a jamais été très claire. Valerio Varesi écrit toujours aussi bien, je l'ai dit depuis son premier polar, Le fleuve des brumes, il y a du Simenon chez cet auteur, du très bon Simenon, et les liens de parenté entre Les ombres de Montelupo et L'affaire Saint-Fiacre, lorsque Maigret retrouve le domaine que gérait son père, est frappante. Comme Jules, sans trop avoir l'air d'y toucher, Soneri va remonter au cœur des rancoeurs et désirs de vengeance du patelin.

Mauvais signe, Soneri ne déniche aucun cèpe, comme les habitués des montagnes le lui avaient annoncé. Quelques trompettes de la mort, tout au plus, signe de mauvais sort que les locaux détruisent quand ils les trouvent et que personne ne veut lui cuisiner. Comme si tout ce que découvrira le flic sur ces pentes sera forcément indigeste et rendra malade toute la communauté. Par contre, il tombe sur un cadavre, et risque d'y laisser sa peau quand une balle siffle à ses oreilles. Depuis quelques temps, des coups de feu résonnent à la nuit tombée et nul ne sait qui tire et sur quoi. Braconnier, passeurs de drogue ou règlement de compte ? Les possibilités sont multiples.

De superbes personnages font vivre ce village et son histoire, le vieux filou affairiste, le Maquisard, les villageois, les politiques corrompus, chacun est un microcosme à lui tout seul, une partie de l'Italie, de sa sociologie, Varesi bâtit ses intrigues sur du matériel humain, il sait transcrire les errements comme la droiture, exposé les destins et les choix délibérés de ne pas s'y soumettre.

Cette intrigue, encore une fois, se niche dans le passé : la guerre, le fascisme, la résistance, l'attitude de chacun dans ces circonstances exceptionnelles. Cette dualité entre la soumission à l'occupant, au régime infâme de Mussolini et l'esprit de révolte et de sacrifice qui animait ceux qui les combattaient, peuple chaque roman de Varesi. La plaie, pour lui, n'est pas encore fermée et l'Italie en est toujours coupée en deux. Cette nation, fragile, unie seulement depuis la fin du XIXème, passe son temps à se déchirer entre le Nord et le Sud, fascistes et communistes, catholiques et païens, riches et pauvres, ce sont toutes ces failles que l'on retrouve dans les affaires de Soneri. Les mobiles des meurtres d'aujourd'hui se perdent dans les brouillards de l'Histoire, comme les carabiniers des Ombres de Montelupo dans celui des montagnes.

« - Tu aimes les contradictions, tu es un homme doux-amer. »

Aidé par Angela, sa compagne et par quelques habitants, d'ordinaire taiseux, acceptant de lui parler parce qu'il est natif de la région, Soneri va remonter le fil d'une intrigue dont les origines se perdent dans la jeunesse des vieillards locaux. Des affaires de cœur, d'argent, de haine et d'amitié trahie, comme toutes les autres affaires de meurtres, mais qui permettent à Soneri de clore ce chapitre de sa vie, comme il a clôt celui de sa jeunesse étudiante à Parme dans La pension de la via Saffi. Ce flic un peu désabusé enquête avant-tout sur lui, ne rechigne pas à se mettre à nu à chaque fois et résout du même coup une part de sa problématique personnelle en même temps que l'énigme qui lui est proposée.

Un très grand roman humain avant d'être policier, une qualité d'écriture exceptionnelle, les livres de Valerio Varesi sont de ceux qu'on attend parce que l'on sait qu'ils seront de grands moments de lecture. Cet auteur, c'est l'Italie toute entière, ces divisions profondes mais aussi ce qui rassemble ce peuple toujours décrit au bord du gouffre et qui parvient toutefois à se maintenir debout. Un peuple qui accepte, lui, de contempler son histoire et d'en tirer des leçons, un flic qui accepte de regarder sa vie pour comprendre celle des autres.


Notice bio

Valerio Varesi est né à Turin le 8 août 1959 de parents parmesans. Diplômé en philosophie de l'Université de Bologne, il est aujourd'hui journaliste et auteur de onze romans au héros récurrent. Déjà paru chez Agullo Éditions : Le Fleuve des Brumes (2016) a été nominé au prestigieux Gold Dagger Award en Angleterre et au Prix Strega en Italie, La pension de via Saffi (2017).


LES OMBRES DE MONTELUPO -Valerio Varesi – Agullo Éditions – collection Agullo Noir – 309 p. mars 2018
Traduit de l'italien par Sarah Amrani

photo : Trompettes de la mort

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