Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LES OUBLIÉS DE LONDRES de Eva Dolan

Chronique Livre : LES OUBLIÉS DE LONDRES de Eva Dolan sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Un immeuble à moitié vide au milieu d’un vaste chantier de construction. Quelques occupants, oubliés de tous, qui résistent à l’expropriation.

Un soir, ils célèbrent la sortie d’un livre consacré à leur combat. Mais tandis que la fête bat son plein, Hella, auteure du texte, et Molly, auteure des photos, se retrouvent face à l’encombrant cadavre d’un homme.

La décision qu’elles prennent alors va lier leurs destins, inextricablement. En un savant va-et-vient entre passé et présent, le récit des événements qui les ont conduites au drame révèle d’inquiétantes zones d’ombre.


L'extrait

« Molly

Maintenant – 6 mars

Je n'arrive pas à détourner mon regard de lui, là par terre, les jambes fléchies, les bras étendus comme s'il était en train de voler. Et sa tête. Sa tête bizarrement penchée vers l'affreux sol en faux marbre vert, la bouche ballante, les yeux ouverts, braqués sur moi.
Si je continue à le regarder, peut-être qu'il va cligner des paupières, gémir, rouler sur le côté, et le problème sera réglé.
Hella marmonne entre ses dents, la tête dans les mains, et je me demande si elle n'est pas en train de prier. C'est le genre de situation où même les plus fervents athées se tournent vers Dieu.
Il n'y a presque pas de sang sur le carrelage. Quoi qu'il se soit passé ici, c'est arrivé vite. Je l'imagine perdre l'équilibre et tomber, son crâne qui cogne contre la cheminée et se fracasse d'un coup sec. Une mort soudaine. Comme dans ces bagarres de rue où, tout à coup, l'empoignade vire au meurtre.
- C'était un accident, dit Hella, cachée derrière ses mains.
C'est ce qu'elle ne cesse de répéter.
- Je sais.
Mais je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que je suis là, face à elle et lui, dans cette pièce, avec cette impression vertigineuse d'avoir été embarquée malgré moi dans le cauchemar de quelqu'un d'autre.
- Peut-être qu'il n'est pas mort, dit Hella en relevant la tête, les yeux rouges et pleins d'espoir. Il s'est peut-être juste évanoui ?
- Tas pas vérifié ?
- Je peux pas, dit-elle, en secouant la tête. Je suis désolée.
Je dessaoule à mesure que les secondes passent, l'adrénaline me remet les idées en place, mais je tremble en traversant la pièce et je sens mon estomac se retourner en m’accroupissant à côté de lui. Je m'agrippe au rebord de la cheminée et je réfrène une vague de nausée qui fait remonter la bile dans ma gorge.
Il va sursauter quand je vais le toucher. Il va revenir à lui et me demander ce que je fabrique.
Lentement, je tends la main et du bout des doigts j'effleure son cou. Sa peau est froide, ses poils rêches. J'essaie de trouver un pouls, mais je sais que c'est peine perdue. Je retiens mon souffle, j'entends les battements de mon cœur dans mes oreilles et me mets à espérer que le sien va se mettre à battre en cadence.
Et maintenant je prie moi aussi, silencieusement mais de toutes mes forces. » (p. 22-23)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Deux femmes, séparées par l'âge, unies par la lutte. Enfin... peut-être...

Hella, jeune, vingt-cinq ans, fougueuse, communicante accomplie, devenue la coqueluche des militants contre la gentrification de Londres par un fait d'arme spectaculaire, retransmis des milliers de fois via les réseaux sociaux : la jeune femme est passée par-dessus un cordon de flics bloquant des manifestants. Ce bond lui a coûté un bras cassé et quelques hématomes, mais, surtout, lui a permis de gagner une cote de popularité au zénith parmi les résistants. Ce n'était pas gagné d'avance puisqu'elle avait été autrefois élève de l'école de police, avant de tout quitter, victime d'une agression sexiste.

Molly, la soixantaine, engagée dans tous les combats féministes, tous les conflits sociaux depuis la grève des mineurs sous Thatcher, vit dans un immeuble voué à la démolition, au beau milieu d'un quartier en rénovation qu'elle ne pourra plus habiter si elle vend son appartement. Son environnement se résume à un quartier en perpétuel chantier, entre démolition d'anciennes bâtisses et construction de nouvelles plus luxueuses.

Elle a pris Hella sous son aile, lui a fait bénéficier de ses nombreux contacts au sein des différents mouvements de résistance, prête à tout pour soutenir la jeune femme. C'est Hella qui la maintient dans le mouvement, dans la vie. Molly est lasse, même si elle a conservé, comme une seconde peau, les vieux réflexe des luttes féministes et anarchistes, des symboles comme de ne pas porter de soutien-gorge sous ses t-shirts Sex Pistols. Pour Hella, elle tient bon en envoyant paître les promoteurs, soutient les quelques habitants de l'immeuble qui s'accrochent avec elle, mais n'a plus vraiment la flamme de ses jeunes années.

« Le système était devenu trop immense à combattre. Il n'octroyait plus aux petites gens leurs quotas de petites victoires, parce que la moindre des concessions risquait désormais de les amener à croire qu'ils méritaient mieux, et que cette croyance était bien trop dangereuse pour qu'on la laisse prospérer. »

Entre elles, ce soir-là, au milieu d'une pièce délabrée, un cadavre. Un homme. Au-dessus, dans l'immeuble de Molly, une fête donnée à l'occasion de la publication d'un livre co-écrit par Hella et Sinclair, un journaliste engagé, qui a réalisé les clichés illustrant le combat des défavorisés contre les exclusions. Hella jure que c'est un accident, qu'elle ne connaît pas la victime, qu'elle a poussé ce type parce qu'il devenait menaçant, sa tête a heurté la cheminée en tombant. Molly la croit, aide Hella a balancer le corps dans la cage d'ascenseur et nettoie le tapis, efface les traces de sang. Les rats se chargeront peut-être d'éliminer le problème, ils grouillent de plus en plus dans ces taudis que plus personne n'entretient. En mars, la température n'est pas caniculaire, le macchabée ne sentira pas trop vite, et nul n'ira fouiller dans ce trou sans fond.

Excepté Callum, ex-militaire, victime de stress post-traumatique, amant occasionnel de Molly, qui passe pas mal de temps à chasser les rongeurs et les repère à l'odeur dégagée par leurs nids. Les nuits de cauchemars, Callum gémit dans les bras de sa maîtresse, elle le calme. Ils se tiennent chaud tous les deux, s'aident à vivre, même s'ils ne forment pas vraiment un couple, plutôt une association de fatigués ayant besoin, parfois, de réconfort. Callum découvre le corps : enquête, mobilisation policière, investigations élargies aux militant.e.s connus par Hella, à tous les témoins potentiels. L'occasion est trop belle de réduire au silence des activistes pour que les flics ne sautent pas dessus...

Hella presse Molly de la faire entrer en contact avec les plus discrètes des dirigeantes, elle souhaite une mobilisation massive, connaître tous les contacts qui peuvent lui être utiles. Mais celles-ci se méfient de la jeune femme, montée trop vite, trop haut, trop mise en avant pour être honnête. Elles la soupçonnent de servir avant tout sa propre cause et de se moquer du sort des pauvres gens que la municipalité et les rapaces de l'immobilier veulent exclure définitivement du paysage.

Une fois encore, Dolan frappe où ça fait mal. Pile là où se joue une nouvelle bataille visant à exclure la pauvreté de la capitale. Pas en luttant contre les injustices, pas en répartissant plus équitablement les richesses, non, en éloignant les miséreux dans des banlieues si lointaines qu'on est pas près de les revoir en ville. Coup double, à la place des immeubles disgracieux et sordides, les promoteurs vont construire de jolis bâtiments, aux loyers exorbitants, dans lesquels logeront les classes moyennes, contraintes de se tenir tranquilles et de gagner en productivité pour assurer leurs revenus et donc leur logement.

Une nouvelle fois également, comme lors de ses deux précédents romans consacrés aux conditions de vie des migrants au Royaume-Uni, le thème abordé par Eva Dolan, la gentrification, n'est pas propre à Londres ou à l'Angleterre. Partout en Europe, le phénomène s'amplifie, les aménagements de centres-villes sont le plus souvent l'occasion de reléguer les populations les plus fragiles à l'extérieur des métropoles. Ne plus voir la misère, c'est déjà régler une partie du problème.

Une des principales forces du roman, ce sont ces deux formidables personnages féminins. Exceptionnels par leur intensité. Molly, usée, éreintée par des années de combat stérile, reconnue par ses pairs comme une des leurs, qui tente de faire comprendre à Hella que la communication n'est pas tout, qu'on ne peut pas se compromettre avec les puissants au risque d'y perdre son âme. Que la victoire ne sera pas, et ne sera jamais, d'obtenir un prix plus élevé pour leurs galetas.

« /... À partir du moment où tu commences à en faire une question d'argent, tu entres dans leur jeu. C'est plus un combat, c'est une négociation ! T'obtiens dix ou vingt mille balles de plus pour quelqu'un et tu crois que c'est une victoire ? C'est pas une victoire. Les bâtards à qui t'as affaire, quinze mille balles c'est rien pour eux, c'est le prix de leurs boutons de manchette. »

Molly aime Hella, comme la fille qu'elle n'a pas eu, comme sa digne héritière, celle qui va reprendre le flambeau. Alors elle engage sa parole, négocie des rencontres avec des clandestines, accepte tout, même lorsqu'elle s'aperçoit qu'Hella a menti sur le cadavre et que la police s'intéresse à elle et à Callum.

Hella aime Hella, sert Hella, pense à Hella. Elle veut gagner. Pas pour le bonheur de la victoire, pour se prouver qu'elle est la meilleure et pour atteindre ses objectifs, la jeune femme est prête à tout : mentir, truquer, trahir, utiliser l'autre, l'attendrir. Le personnage est certes moins sympathique que celui de Molly, mais tout aussi fort et riche. L'une n'irait pas sans l'autre.

La tension est permanente, Hella ou Molly en narratrices, mêlant les époques, les moments, les histoires, racontant leurs liens, leurs buts, qui ne sont pas communs. Ce roman noir englue son lecteur dans une atmosphère pesante d'assiégées, une fois entamé, il n'y a plus moyen de s'en détacher tant il est passionnant. Eva Dolan est une sacrée écrivaine, une conteuse diabolique qui sait vous perdre dans les méandres de son histoire pour mieux vous surprendre au final, sans pour autant lâcher son sujet politique et social. Sans conteste, une des meilleures dans ce domaine en ce moment.

Deux personnages féminins fantastiques, luttant contre la gentrification de Londres, et contre elles-mêmes, dans une intrigue subtile, riche, un formidable roman noir !


Notice bio

Eva Dolan est originaire de l’Essex mais vit aujourd’hui près de Cambridge. Un temps critique de polar, elle est passée brillamment côté auteurs avec son premier roman, Les Chemins de la haine, qui remporte en 2018 le Grand Prix des lectrices de ELLE dans la catégorie « Policier », suivi de Haine pour haine (janvier 2019). Auteur de trois autres romans, Eva Dolan ne pose sa plume que pour jouer au poker, sa seconde passion.


La musique du livre

Roxy Music – Both Ends Burning

Patti Smith - People Have The Power

Boubacar Traoré - Hona (blues malien)


LES OUBLIÉS DE LONDRES – Eva Dolan – Éditions Liana Levi – 389 p. février 2020
Traduit de l'anglais par Lise Garond.

photo : Michael Gaida by Pixabay

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