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Chronique Livre :
LES PRINCES DE SAMBALPUR de Abir Mukherjee

Chronique Livre : LES PRINCES DE SAMBALPUR de Abir Mukherjee sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Échouer à prévenir l’assassinat d’un prince n’est pas un fait d’armes dont peuvent s’enorgueillir le capitaine Wyndham et le sergent Banerjee, de la police de Calcutta.

Piqués au vif par cet échec, l’inspecteur et son adjoint décident de suivre la piste des mystérieuses missives reçues par le prince jusqu’à Sambalpur, petit royaume de l’Orissa, célèbre pour ses mines de diamants.

Le vieux maharajah, entouré de ses femmes, et de dizaines de concubines et enfants, paraît très affecté par la mort de son fils aîné, et prêt à accepter leur aide. D’omelettes trop pimentées pour les papilles anglaises au culte de l’étrange dieu Jagannath, en passant par une chasse au tigre à dos d’éléphant, Wyndham et Banerjee seront initiés aux mœurs locales. Mais il leur sera plus compliqué de pénétrer au cœur du zenana, le harem du maharajah, où un certain confinement n’empêche pas toutes sortes de rumeurs de circuler.


L’extrait

« Ma première réaction est de m’occuper du prince, mais c’est impossible tant qu’il reste des balles dans l’arme de l’assassin.
Je roule de mon siège sur le sol à la seconde où il tire une quatrième balle. Je ne peux pas dire où elle aboutit, je sais seulement qu’elle ne m’a pas atteint. Je plonge de nouveau derrière la portière ouverte tandis que l’assaillant tire encore une fois. La belle frappe la voiture juste à la hauteur de mon visage. J’ai vu les balles déchirer la tôle comme si c’était du papier de soie, et que celle-ci n’ait pas pénétré la portière tient du miracle. J’apprendrai plus tard que la Rolls du prince était plaquée en argent massif. Une dépense judicieuse.
Je change de position et j’attends un sixième coup de feu, mais j’entends à la place le merveilleux clic d’un magasin vide. Cela suggère un revolver à cinq coups ou un assassin qui n’a que cinq balles, et si le premier est rare, le second est impensable. Je n’ai encore jamais rencontré de tueur professionnel qui lésine sur les munitions. Je prends le risque, je sors mon Webley de son holster, je me lève, je tire, et la balle va écorcher l’écorce d’un arbre. L’assassin court déjà.
Sur la banquette arrière, Sat à genoux, penché au-dessus du prince, essaie d’arrêter avec sa chemise le flot de sang qui coule de la poitrine de son ami. Devant la voiture, le colonel Arora se relève en titubant et touche son crâne ensanglanté. Il a eu de la chance. Son turban semble avoir absorbé une bonne partie de la violence du coup. Sans lui il ne se serait peut-être pas relevé aussi vite, ou pas relevé du tout.
Je lui crie : « Emmenez le prince à l’hôpital ! » tout en courant après l’homme. Il a une avance d’une trentaine de pas et il est déjà au bout de Chowringhee.
Il a bien choisi le lieu de son attaque. Chowringhee est une rue bizarre. Le trottoir d’en face est un des plus animés de la ville, ses magasins, ses hôtels et ses arcades à colonnades sont bondés. De notre côté, au contraire, exposé au soleil et bordé par la grande surface du Maidan, il est généralement désert. Les seuls passants sont deux coolies : pas exactement de ceux qui accourent pour porter secours en entendant des coups de feu. » (p. 21-22)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Abir Mukherjee nous invite à un voyage dans le temps d’un petit siècle en arrière, et nous voici de nouveau, pour notre plus grand plaisir, en compagnie du capitaine de police Samuel Wyndham, ex de Scotland Yard, et de son adjoint, le sergent Sat Banerjee, en 1920 donc, à Calcutta. Ce duo d’enquêteurs s’est formé lors de la difficile affaire de L’Attaque du Calcutta-Darjeeling, paru l’an dernier aux éditions Liana Levi. Le policier anglais est désormais un peu plus acclimaté. Anticonformiste, il loge en colocation avec son subordonné, une entorse grave dans l’Inde coloniale ségrégationniste et raciste.

Nos retrouvailles, il faut le dire, ne s’annoncent pas sous les meilleurs auspices, Sam et Sat viennent d’échouer dans la mission qui leur avait été confiée : la protection rapprochée du prince héritier de Sambalpur, le yuvraj Adhir. Quelques messages anonymes reçus par l’héritier du trône laissaient penser qu’un attentat se préparait. La très importante réunion organisée à Calcutta par le vice-roi, rassemblant l’ensemble des maharadjahs de la myriade de royaumes autonomes que comptent encore l’Inde, va fournir un décor idéal pour l’assassinat. Adhir, prince avisé et fin politique, s’opposait de la plus farouche des façons à la volonté anglaise de créer une sorte de parlement de ces petits États. De là à y voir une relation de cause à effet...

Wyndham assiste impuissant au meurtre du prince, et ne parvient pas à rattraper le tireur dans les rues encombrées par une procession imposante en l’honneur du dieu Jagganath, et s’attire ainsi les foudres de ses supérieurs. Sambalpur étant un royaume indépendant, il est hors de question que la police anglaise aille y fouiner, mais, le hasard parfois arrange les auteurs de talent. Le sergent Sat étant un ancien camarade d’étude du prince, il est autorisé à accompagner la dépouille au palais, Sam n’accompagnera Banerjee qu’à titre privé et ne pourra, officiellement, en aucune façon mener des investigations. Bien évidemment, tout ceci n’est que faux-nez et Wyndham n’aura de cesse de percer les mystères de Sambalpur.

Une nouvelle superbe réussite que ce roman policier, prenant quasiment le contre-pied du précédent dans lequel l’Anglais avait dû faire des pieds et des mains pour s’assurer que le sergent puisse enquêter avec lui. Dans ce récit, c’est l’exact contraire, ce sont les anciennes amitiés de Banerjeee qui permettent à Sam de rester dans le jeu. Ce qui est naturel puisque l’origine de l’énigme se situe dans un État indépendant non soumis à l’administration coloniale. Aux détours des multiples couloirs du palais de Salbampur, on y croisera Annie Grant dont la relation avec Sam, sans cesse titiller par son addiction à l’opium, n’est toujours pas des plus simples, et puis une foule de personnages, tel le colonel Arora, chef de la sécurité du prince, ou Davé, le premier ministre, et bien d’autres, certains loyaux, d’autres, ambitieux ou cupides.

Les enquêteurs pensent tout d’abord à un motif religieux, l’assassin portait des signes d’appartenance à une secte hindouiste sur le visage, mais un complot pour amener au pouvoir le jeune demi-frère d’Adhir est tout aussi plausible. Restent comme toujours l’appât du gain, Sambalpur regorge de diamants, ou l’attrait du pouvoir. L’intrigue policière se mêle aux intérêts politiques et économiques, fonctionnaires de la couronne britannique et société minière dansent une drôle de valse dans une ambiance de complot, tandis que le palais bruisse des milles rumeurs en provenance du zenana, le harem, en apparence privé de tout contact avec l’extérieur, où tout se sait. Le vieux Maharadjah y abrite, outre deux épouses, la troisième étant décédée, des dizaines de concubines et des centaines d’enfants, il y en a tant qu’afin de tenir les comptes, un système d’immatriculation a remplacé les noms des jeunes femmes.

On le comprend vite, l’affaire est explosive et peut mettre le feu à une partie du territoire indien, la pression sur les épaules de Whydham et Banerjee est énorme. Enquête policière, évidemment, Les princes de Sambalpur est aussi un formidable roman d’aventure où l’on chasse le tigre à dos d’éléphant, dans lequel les protagonistes passent du fastueux palais du maharadjah, fabuleusement riche à la tête d’un peuple fabuleusement pauvre, à la jungle impénétrable, avant de se fondre dans la nuit et les méandres des ruelles des bas-fonds, encore une fois, Abir Mukherjee nous gâte. Cette nouvelle enquête nous apprend une foule d’éléments historiques et culturels passionnants sur l’époque et le pays, tout en nous distrayant par l’exotisme, le suspense omniprésent et les subtilités politiques habilement mêlées aux scènes d’action.

Remarquablement construit et mené, Les princes de Sambalpur n’oublie pas l’humour, l’ironie n’épargne personne, ni les tourments amoureux d’un Wyndham ne sachant comment aborder la belle Annie Grant, pas plus que les visites nocturnes et palpitantes dans les fumeries, ou les rebondissements et fausses pistes indispensables. Ce nouvel épisode est encore plus palpitant que le premier, qui était déjà à classer tout en haut de la pile des meilleurs polars.

Complots, trahisons et attentats au pays des maharadjahs, un fantastique polar et roman d’aventure dans l’Inde coloniale, intelligent et passionnant !


Notice bio

Abir Mukherjee, né dans une famille d’immigrés indiens, a grandi dans l’ouest de l’Écosse. Fan de romans policiers depuis l’adolescence, il a choisi de situer sa série policière à une période cruciale de l’histoire anglo-indienne, celle des années 1920, moment où l’emprise britannique sur l’Inde commence à être contestée. L’attaque du Calcutta-Darjeeling (2019) et Les Princes de Sambalpur (2020) sont les deux premiers titres de cette série captivante.


La musique du livre

Charles Harrison - I'm Always Chasing Rainbows

Al Jolson - Mammy


LES PRINCES DE SAMBALPUR - Abir Mukherjee - Éditions Liana Levi - 362 p. octobre 2020
Traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle

photo : Simon pour PIXABAY

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