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LES RÉPONSES de Catherine Lacey

Chronique Livre : LES RÉPONSES de Catherine Lacey sur Quatre Sans Quatre

Catherine Lacey est une écrivaine américaine qui a déjà publié Personne ne disparaît chez Actes Sud en 2016.


« J’avais épuisé toutes les options. C’est comme ça que ça se passe, en général, comme ça qu’une personne en vient à miser ses derniers espoirs sur un inconnu, à espérer que quoi que cet inconnu lui fasse, ce soit la chose dont elle a besoin.
Pendant si longtemps, j’ai été cette personne qui avait besoin que d’autres me fassent quelque chose, et pendant si longtemps, personne ne m’a fait ce qu’il me fallait, mais je vais plus vite que la musique. C’est un de mes problèmes, paraît-il, aller plus vite que la musique, alors j’ai essayé de trouver un moyen d’aller moins vite avec la musique, d’être lente et calme, avec la musique, comme Ed l’était. Mais bien sûr, ça ne marche pas vraiment, je n’arrive pas exactement à être ce qu’Ed a été pour moi.
Il y a des choses que seulement les autres peuvent vous faire.
La Kinesthésie Adaptative Pneumatique, la KAPologie – ce qu’Ed fait aux gens – nécessite qu’une personne détienne le savoir et qu’une autre (en l’occurrence, moi ) s’allonge, sans rien savoir. En vérité, je ne sais toujours pas ce qu’est vraiment la Kinesthésie Adaptative Pneumatique, je sais seulement que ça m’a guérie (en tous cas on dirait que ça m’a guérie). Pendant nos séances, Ed laissait parfois ses mains planer au-dessus de mon corps, il psalmodiait, chantonnait ou restait silencieux tout en déplaçant, réarrangeant ou apaisant d’invisibles parties de moi – supposément. Il déposait des pierres ou des cristaux sur mon visage, mes jambes, pressait ou tordait certaines parties de mon corps de tout un tas de façons douloureusement agréables et même si je ne comprenais pas comment tout cela pouvait extraire les divers maux de mon corps, je ne pouvais nier le soulagement.
J’avais passé un an à souffrir de maladies non identifiées affectant à peu près tous les recoins de ma personne, mais il a suffi d’une séance avec Ed, quatre-vingt-dix petites minutes durant lesquelles il m’a à peine touchée, pour que je puisse oublier que j’avais un corps, ou presque. Quel luxe c’était soudain, de ne pas être submergée par la décomposition.
C’est Chandra qui avait suggéré la KAPologie, elle appelait ça le fen shui du corps énergétique, la guérilla contre les vibrations négatives et même si j’étais parfois sceptique quand Chandra parlait de vibrations, cette fois, j’avais bien dû la croire. » (p. 11 et 12)


Mary est une jeune femme introvertie, plutôt solitaire – elle n’a qu’une amie, Chandra – et sans attaches. Elle a été recueillie par son oncle et sa tante ou disons plutôt qu’elle a fui ses parents, son père, un fou de dieu violent et austère, autoritaire et incapable d’aimer, et sa mère, soumise et malheureuse. De cette enfance meurtrie, il reste à Mary l’impression de ne jamais être au bon endroit, de ne pas être qui il faut, de ne pas faire ce qu’il faut, toujours un peu étrangère aux autres et à la vie. Même son histoire d’amour avec Paul prit brutalement fin, sans qu’elle sache bien pourquoi. Elle a juste rassemblé les quelques affaires qu’elle avait entreposées chez lui et est partie, un matin, parce qu’il lui semblait que c’était la seule chose à faire.

Elle souffre, depuis des années, son corps lui fait mal et rien ne parvient à la soulager. La médecine conventionnelle s’est montrée impuissante à la guérir, et, avec l’aide de son amie Chandra, qui est un peu hippie, un peu new age, elle a essayé tout ce qu’on peut imaginer à base de plantes, de rituels chamaniques, d’incantations et d’encens. Mais rien n’y fait. Les douleurs persistent et lui gâchent la vie, l’empêchent de vivre correctement, comme si son corps n’avait que ce moyen de se faire entendre, de rappeler Mary à elle-même, de la forcer à s’incarner. Pauvre comme un rat d’église, elle vivote des petits boulots insipides et stupides qu’elle trouve, et, puisque nous sommes aux États-Unis, la facture médicale l’endette toujours plus.

Dans un appartement qui tient de la cellule monastique par son dénuement et son extrême simplicité, sans rien qui affirme qui elle est ou voudrait être, Mary ne reçoit que la visite de Chandra qui lui vante les mérites de cette nouvelle thérapie - la KAPologie i.e. Kinesthésie Adaptative Pneumatique -, pratiquée par un certain Ed. Les séances sont assez baroques mais font du bien à Mary qui sent la douleur s’estomper, voire refluer totalement parfois. Elle décide donc, sans être parfaitement sûre s’il s’agit d’une escroquerie totale ou pas, mais convaincue qu’elle a enfin trouvé ce qui lui fallait, de multiplier les séances. Hélas, elles sont fort onéreuses et Mary doit avoir deux emplois pour se les payer. Sa vie finit par être presque totalement centrée autour de la KAPologie et de l’argent qu’il lui faut réunir pour s’offrir ces séances bienfaisantes. Pur charlatanisme ? Et alors ? La religion de son père aussi, et pourtant il y croyait dur comme fer.

Elle remarque un jour une petite annonce pour un drôle de travail qui fait partie d’une expérience psychologique pionnière : l’Expérience Petite Chérie.

Après de nombreux tests, Mary est recrutée avec d’autant plus de facilité qu’elle ne connaît absolument rien au monde du cinéma ni à celui de la télévision : en effet, l’EPC est centrée sur la personne de Kurt, acteur et réalisateur tourmenté, complètement narcissique et lassé des fans et des amours instables qu’il a vécues jusque là. Il cherche à comprendre ce qu’est l’amour - il veut enfin être compris, pas seulement désiré, aimé pour lui-même - et a rêvé, pour en percer le mystère, une expérience scientifique, l’Expérience Petite Chérie qui segmente les différents aspects de l’amour en autant de femmes recrutées avec soin et qui devront toutes respecter un protocole très strict spécialement adapté au rôle qu’elles doivent, chacune, jouer. Mary sera donc une des Petites Chéries, et ses réactions/émotions ainsi que celles de Kurt sont monitorées et évaluées par un groupe de scientifiques extrêmement sérieux. L’une des femmes doit être désagréable avec Kurt, provoquer des disputes et des conflits, une autre assouvit ses besoins sexuels, une autre encore joue le rôle de sa mère (Hello Freud) et Mary se conforme à son rôle avec exactitude, ce dont s’assure Matheson, le collaborateur le plus proche de Kurt, qui l’adore et le révère.

« Notre intention, dans les termes les plus simples, […] est de créer un traitement qui permette aux gens de ressentir ce qu’ils veulent ressentir et de ne pas ressentir les sentiments qui leur sont inutiles. Bien que nous espérions que les Directives Internes puissent être utilisées comme une alternative aux psychotropes ou à la thérapie par électrochocs, cette psycho-technologie pourrait également s’avérer utile à quiconque souhaiterait voir sa vie améliorée, et pas seulement contre les problèmes d’humeur majeurs. »

En réalité, ce dont ne se rend pas compte Kurt, muré dans son narcissisme, c’est que les scientifiques sont là pour leur propre compte : leur but est de créer des sentiments et des émotions, sur demande, artificiellement. Fabriquer un monde sur mesure, tout contrôler, faire du bonheur et de l’amour une formule qu’on peut lucidement et rationnellement fabriquer, et qu’on en finisse avec ces incertitudes du cœur et ces émotions imprévisibles ! Désir fou, puisque rien ne peut réduire l’être humain, ses failles et sa complexité à un principe, aussi scientifique soit-il.

«  Tu ne peux pas ressentir ce que tu ne ressens pas, expliqua le chercheur le moins apprécié mais il était minoritaire.
Les sentiments ne sont que des données, ni mystérieux, ni incommensurables, dit un autre. C’est tout l’enjeu de l’entièreté de notre recherche. Tu ne peux pas te dire que le sentiment humain est autre chose que de l’information, des courants électriques, donc il est contrôlable dans les circonstances idoines. »

Dans le monde aux contours flous et incertains de Mary, être très bien payée pour suivre un script n’est pas si fou ni si insupportable. Ne sachant pas vraiment qui elle est, devoir se conformer à une image précise d’elle-même est plutôt simple, en fin de compte. N’ayant jamais eu le sentiment de former un tout, elle ne trouve pas si étrange que ça d’être disséquée, analysée, réduite à des courbes et des chiffres.

Petit à petit, l’expérience dérape, se transforme, évolue d’une façon imprévisible - comme les montages sans fin des rushes de Kurt dont aucun ne lui paraît préférable aux autres - donc peut-être tout simplement humaine.

Les Réponses, c’est ce que tout le monde souhaite obtenir : Chandra, en expérimentant toutes sortes de remèdes et en finissant par aller vivre dans une communauté étrange, Kurt, avec cette idée d’EPC, Mary, par la KAPologie. Femme décousue, observatrice quasi détachée d’elle-même, Mary finit par trouver, non pas des réponses, mais de quoi se raccommoder, repriser les lambeaux épars qui la constituent : « J’ai changé », dit-elle, finalement.

« Après son protocole de compartimentalisation, Mary déclina les services du chauffeur et marcha jusqu’au métro, perdue dans ses inutiles souvenirs de Paul (qu’avaient-ils partagé, et avait-ce été réel ?) quand elle remarqua une fenêtre en hauteur dans un immeuble, dont la lumière brillait à travers les rideaux. De cet angle en contre-plongée, elle apercevait un fragment d’une vie - une photographie dans un cadre, une plante suspendue, une silhouette qui passait. Et elle brûla de désir pour les sentiments hors programme et les vies hasardeuses que cette personne avait pu avoir. »

La société hyper médiatisée, où la publicité règne en maître, dans laquelle les rapports humains sont si fragiles et insatisfaisants qu’on imagine comment les réguler artificiellement, selon un protocole scientifique qui les rendra donc plus adéquats, croit-on, alors qu’on fait des femmes, particulièrement, des marionnettes, des jouets, des poupées grassement payées certes, mais utilisées et vendues à une star incapable d’éprouver la moindre empathie, sauf, parfois, en présence de Mary, justement.

Un roman tout à fait intrigant, fantaisiste et d’une belle quoique cruelle acuité sur les rapports humains.


Musique :

Tchaïkovski – Marche Salve

Michael Jackson – Beat It

Yo La Tengo - Friday I'm In Love


LES RÉPONSES - Catherine Lacey – Éditions Actes Sud - 368 p. mars 2019
Traduit de l’anglais (E.U.) par Myriam Anderson

photo : rat de laboratoire

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