Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LES RAPACES de Thierry Brun

Chronique Livre : LES RAPACES de Thierry Brun sur Quatre Sans Quatre

Photo : Pixabay


Le pitch

Elle a connu une ascension aussi surprenante qu'étonnante pour une femme dans ce milieu, mais Alexandra Blaque en a marre. Elle sait tout du commerce de la came, a occupé tous les postes jusqu'aux postes de confiance qui ne sont confiés qu'aux hommes, mais elle sort de taule et a dû abandonner l'homme de sa vie pour survivre.

Elle n'est pas arrivée dans cet univers par destination, plutôt par défaut d'autre choix valable pour expurger sa rage, et parce qu'elle est allée à l'école avec ceux qui se pressent dans l'espoir de devenir guetteur ou dealer dès le primaire. Alex n'a peur de rien, elle n'hésite ni à tuer ni à prendre les plus grands risques. C'est son intelligence et sa détermination sans faille qui vont impressionner peu à peu les donneurs d'ordre.

Alexandra va parler. Elle veut en sortir, même si elle sait que ce sera violent, que sa peau ne vaudra plus un centime, qu'elle sera livrée aux chiens des caïds. C'est la seule solution qu'elle peut imaginer pour espérer revoir son amour enfui.

Aidée par une journaliste d'investigation, Vera, pas seulement motivée par son travail mais bien décidée à comprendre le fonctionnement des gangs de la zone de production aux spots de distribution, elles vont tout risquer, affronter les plus redoutables boss et tenter de retrouver Nicolas, le frère d'arme, le seul à avoir vraiment su se faire aimer d'Alexandra.

Une chose est sûre, il va y avoir des dégâts...reste à savoir lesquels...


L'extrait

« Elle avait gagné son ticket d'entrée pour les affaires sérieuses deux mois plus tôt, en s'arrachant seule d'un traquenard tendu par un caïd de la cité Balzac, à Vitry. Le manouche lui reprochait ses débuts dans les rangs de la Clica et, ne se doutant de rien, il avait tenté de lui piquer sa marchandise et de lui refaire le portrait en bonus. La course-poursuite s'était terminée sur le boulevard périphérique.
À son retour, Graham lui avait donné l'accolade en commentant sobrement : « Bienvenue à la maison. »
Nicolas se dirigeait comme un natif de la ville, se faufilait entre les véhicules coincés dans les embouteillages, s'engageait sans hésiter dans les ruelles encombrées par les devantures des boutiques et les terrasses des petits bars ouverts jour et nuit. Il était en mode combat. Visage fermé, émotions gommées. Elle détestait le voir ainsi : un vide, une absence au fond des yeux. Il n'était plus vraiment avec elle, pas comme cette nuit du moins. Il la traitait en sœur de guerre, biffant la relation, les moments de tendresse et de douceur qui les unissaient depuis six mois. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Les Rapaces propose une plongée en apnée dans le monde de la came. Le vrai. Celui qui tue d'une rafale ou d'une lame bien avant que la dépendance n'ait rongé la viande jusqu'à l'os. Alexandra n'est pas là par hasard mais elle n'est pas une victime dans le sens commun du terme. Elle est dans le business pour la blé, y a pas à chercher plus loin. Même si l'adrénaline ne lui déplaît pas, elle veut la belle vie et ce qui va avec. Ça tient ce que ça tient. Et puis il y a la prison, il y a la trouille, il y a les parents qui ne vont pas durer éternellement. Il y a surtout Nicolas qui n'est plus là et le manque de lui au creux du ventre, terrible.

Toutes les images de son passé, les saloperies qu'elle a commises, celles qu'on lui a fait subir. L'écriture de Thierry Brun est au plus proche de ses héros. Elle suit Alexandra pas à pas, son raisonnement, son histoire, ses espoirs, ses douleurs. Ce roman n'est pas un documentaire, mais il décrit très précisément les chemins et les réseaux mafieux qui ont fait de la coke une activité commerciale comme une autre. Il n'y a pas de pitié, mais pas de misérabilisme non plus. C'est du brut, du sauvage et du vrai de vrai. Ces deux femmes osent tout, elles surprennent, la peur dominée par d'autres motivations, plus fortes, plus prégnantes, plus vitales.

Des personnages coups de poing, qui frappent, fort et vite. Sans pitié, sans état d'âme. Ils n'en ont pas la possibilité. Seuls, la prison et l'exil, leur donne le recul nécessaire à l'envie de changer de vie. Hors de l'action pure, les sentiments peuvent revenir au premier plan et ne plus lâcher prise. Une intrigue passionnante et pétrie de suspense, de violence et d'angoisse, permet à Alexandra de faire défiler son passé, ses espoirs, sa rage ou sa lassitude, pas une seconde de repos tout au long d'un roman qui va aussi vite qu'une bande chasse l'autre sur une territoire, qu'une rafale d'AK 47.

Des plantations sud-américaines à Vitry, banlieue grise, Alexandra va s'imposer, elle va penser avoir gagné en sachant, au fond d'elle, que tout cela n'est que précaire. Elle est un soldat, Nicolas aussi. Ils sont là pour faire le job et s'en mettre plein les poches. Des pions, sacrifiables à merci, sans importance autre que la valeur vénale de la marchandise qu'ils sont chargés de transporter ou de fourguer. Ça, c'est pour le passé. Vera et Alexandra, pour le présent, écrivent l'histoire d'Alex, cherchent Nicolas, et, se faisant, tracent le paysage de l'entreprise « came et compagnie » et de sa gestion. Des ruses pour le transport, pour la distribution, les alliances/trahisons, les rancoeurs éternelles.

Roman de la vengeance, de la dope et des personnages survivants dans ce bain d'acide qu'est le commerce des stupéfiants, Les Rapaces emmènent le lecteur très loin au cœur des mécanismes internes et dans la psychologie des ses protagonistes remarquablement abordée.


Notice bio

Thierry Brun vit et travaille à Paris. Il est l'auteur de Surhumain (Plon, 2010) et de La Ligne de Tir (Le Passage, 2012). Passionné de romans, il intervient dans diverses revues littéraires et s'intéresse également particulièrement au cinéma polar.


La musique du livre

StiveKa, un ami d'enfance d'Alexandra, dealer sur la dalle où elle a fait ses débuts, siffle le générique de Breaking Bad, tout à fait raccord avec la situation, et l'appelle Miss White.

Nicolas est en cavale, il a les pires salopards du monde de la came aux trousses et se planque. Dans une fête de village, il entend One de Swedish House Mafia.

LES RAPACES – Thierry Brun – Le Passage – 238 p. mars 2016

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