Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LES RETOURNANTS de Michel Moatti

Chronique Livre : LES RETOURNANTS de Michel Moatti sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième... de couv...

Août 1918. Vasseur et Jansen ont décidé de fuir. Quitter le front de la Somme et ne pas mourir dans les derniers assauts de cette guerre qui n’en finit plus. Alors qu’ils s’éloignent des tranchées sous de fausses identités, les deux lieutenants scellent leurs destins.

Ils se connaissent mal, mais Jansen comprend très vite que son complice est un psychopathe prenant un plaisir insupportable aux crimes qu’ils doivent commettre.

Ils trouvent refuge au domaine d’Ansennes, une étrange propriété à l’abri de la guerre et du monde. Là vivent un vieil industriel ruiné, sa fille Mathilde, poitrinaire et somnambule, et la très secrète Nelly Voyelle, leur domestique.

Mais déjà, François Delestre, dit “le Chien de sang”, un capitaine de gendarmerie traqueur de déserteurs, est sur la piste des deux hommes. Comme les limiers de chasse au flair infaillible, il a la réputation de ne jamais lâcher sa proie…


L'extrait

« Jansen et Vasseur avançaient entre deux talus, sous les lourds nuages éclairés par un soleil ardent qui succède aux averses. La brume s'est dissipée. On voyait loin, bien au-dessus des lignes ennemies. Ils revenaient doucement vers le cantonnement de Dommartin. En contrebas, sur un route blanchie par la terre crayeuse, des dizaines de chars Renault glissaient à la manière d'insectes maladroits, pointant leur canon ridicule vers l'est. Au loin, un coteau noir, striée des couches blanches de craie. Une crête, dernier rempart avant les Boches. Vasseur de mit à parler. Il désigna le bois de Sénécat, dont les orées, de part et d'autre, avaient été complètement hachés par les obus.
- C'est là que tu veux laisser ta peau, Jansen ?
Comme contraint par l'absence de réponse de son compagnon de marche, Vasseur haussa la voix :
Ils seront là demain, avec les Uhlans... À nous attendre. Bien campés dans leur défense. Et nous, comme nous franchirons la crête, ils n'auront plus qu'à nous tirer comme des pipes à la foire...
Jansen connaissait aussi bien que lui ces régiments qui leur faisaient face, tapis dans leurs positions invisibles, sous leurs abris de grands ormes et de hêtres. Des régiments parmi les plus terrifiants de l'armée du Kaiser. Les hussards de Saxe, la réserve bavaroise et surtout, le dernier carré des IIe Uhlans du Württemberg. Ces types-là ne faisaient pas de quartiers. Des véritables sauvages, tenus loin de toute humanité pendant des mois, privés de foyer et de toute doucuer, maintenus en état d'alerte permanente. On racontait qu'ils donnaient des enfants morts à manger à leurs chevaux. Qu'ils empalaient leurs prisonniers sur leurs immenses lances de combat, décorées de leur fanion personnel. Il n'y avait plus à faire face, jugeait Vasseur, il fallait se débiner.
- On ne s'est pas préservé de la mort pendant quatre ans pour crever avec une lance de Uhlan dans le cul !
Adrien Jansen le fusilla du regard.
- Encore ! Ça fait des jours que tu me serines tes histoires, Vasseur...
- Ou pour claquer du béribéri, continua Vasseur, la langue toute bleue et les jambes gonflées comme des saucisses ! J'ai des vêtements. Un pour moi, un pour toi. Des bons habits de civils, qui sentent le propre et l'arrière. - Les yeux de Vasseur se mirent à luire comme ceux d'un chat. - La belle, Jansen. L'échappée belle. Ensemble. Ce soir ou jamais. » (p. 17-18)


L'avis de Quatre Sans Quatre

D'un côté, il y a la mort quasi assurée, la boue organique, c'est à dire de la terre pétrie par les obus, un mélange de glaise, d'acier et d'organes français, allemands, anglais, américains, sénégalais, tous tripes et os mêlées. De l'autre, les embusqués, les civils, les femmes, l'arrière. Au milieu, les gendarmes, les délateurs, la peur de sa faire prendre ou dénoncer, l'inconnu.... Autant dire que Jansen et Vasseur, les deux personnages principaux de ce magnifique roman, très noir, sont cernés par la Faucheuse, et qu'ils ne peuvent, au mieux, qu'espérer gagner du temps. Sortir de la tranchée comme l'offensive le prévoit demain, c'est une ou deux secondes avant qu'une rafale ou un shrapnel ne vienne mettre un terme à l'absurdité barbare qu'ils subissent depuis maintenant quatre longues années. En se faisant la belle, avec un peu de chance, du bon sens et de l'habileté, après tout, on ne sait jamais, les possibilités d'échapper au peloton d'exécution ne sont pas nulles...

Tous deux lieutenants, aux états de services impeccables, ils servent depuis le début de la guerre, ont traversé tous les grands théâtres d'opération et en sont miraculeusement sortis vivants, mais pas indemnes. Pourtant, ce soir d'août, à la veille d'une offensive aussi vaine qu'à coup sûr meurtrières, ils sont à bout. Adrien Jansen est instituteur, un hussard noir de la République, dur au mal, cultivé, Vasseur, on ne sait pas trop, mais il éprouve une jouissance à tuer qui fait froid dans le dos de son compère. Un psychopathe lâché dans le plus grand charnier que l'histoire a connu, nul ne l'a remarqué, ce serait même plutôt une qualité. Après quelques hésitations, Adrien finit par se résoudre à suivre Vasseur et tous deux quittent leurs hommes pour se diriger vers l'ouest, loin du front, loin du canon et loin des poteaux contre lesquels ils finiront s'ils se font prendre.

Mais l'habit ne fait pas le moine, même vêtu comme un embusqué, Vasseur ne peut se retenir de prendre des vies, et de sale manière. Il sème les cadavres comme des petits cailloux sur le chemin de leur fugue. Sur leurs traces, le capitaine de gendarmerie, François Delestre sent la piste, on ne l'appelle pas le Chien de sang pour rien : nul ne lui a jamais échappé. Chacun des hommes qu'il a été amené à traquer s'est retrouvé qui devant un peloton, qui en prison, ou pire, au bagne de Cayenne, à crever à petit feu de fièvres ou de morsures d'animaux venimeux. Il a pourtant tâter un peu du combat, Delestre, et ne s'y est pas particulièrement illustré. Il en a chié dans son pantalon de trouille et comprend mieux les fuyards que les officiers qui lui ordonnent de se mettre en chasser, mais il a le sens du devoir chevillé au corps. Une fois qu'il flaire la piste, c'est pour ne plus jamais la lâcher. Il ne se base que sur son intelligence de la traque et son instinct, ignore parfois les faits qui contredisent sa logique, l'odeur du sang le guide, celui que verseront bientôt les déserteurs.

Les deux échappés trouvent refuge dans un curieux domaine, un lieu hors du temps et de la réalité, une espèce de château appartenant à Monsieur de Givrais - patronyme approprié à cet univers sombre et figé -, propriétaire de verreries industrielles périclitantes en ces temps de conflits. Peut-être parce qu'il vaut mieux ne pas voir à travers la fenêtre les horreurs des champs de bataille proches, la transparence n'est plus de mise. Ils y rencontrent Mathilde, son étrange fille, passionnée d'ésotérisme, et Nelly Voyelle, la servante qu'on sonne (pardon:). En dehors du Chien de sang qui poursuit sans relâche son travail de recherche, va alors se jouer un psychodrame à cinq personnages dans l'atmosphère glauque et lourde du manoir. D'autres assassinats, des mensonges, des trahisons, des amours comme une part volée à la vie après tant de mois à ne côtoyer que des membres éparpillés et des crânes éclatés, dans un univers exclusivement masculins, borné par la peur, les bombardements incessants, la mitraille et les ruisseaux de sang.

Michel Moatti tient là un paradoxe extraordinaire, Son Vasseur est un tueur en série, un psychopathe de la pire espèce qu'il faut bien entendu arrêter, mettre hors d'état de nuire. Mais il le fait évoluer au cœur d'une époque, dans une région où sont massacrés de millions d'innocents, une boucherie sans nom au service d'intérêts particuliers, en un temps où l'on décore des officiers supérieurs, responsables directs de milliers de victimes par leur incompétence, ou par sottise parfois. Il devient alors difficile de s'horrifier pour quelques corps de plus ou de moins. Même Jansen, témoin des actes ou recevant les confidences de son compère, ne sait plus où il en est. Tous les repères sont perdus, les bornes franchies, depuis quatre ans que la mort est autour d'eux. Adrien ne sait plus, il va s'accrocher à Mathilde comme à une bouée, une jeune femme à demi morte, poitrinaire, somnambule, marchant la nuit comme un fantôme, convoquant les âmes des disparus en compagnie de Monsieur Le Hire, son médium. La compagne idéale pour un revenant.

Ces temps de folie meurtrière ont tout décalé dans la tête des hommes, les mots d'honneur, de patrie, de devoir sentent la merde répandue par les intestins explosés de la dernière attaque. Que peut devenir les notions de justice et d'interdit dans un tel chaos ? Vous tirez vers l'est, vous êtes un héros, vers l'ouest, vous êtes un assassin, décoré à l'est, fusillé ou guillotiné à l'ouest... Selon quelle logique absurde ? Selon quel arrangement avec l'éthique peut-on dissocier ainsi un même acte ayant des conséquences identiques ? Comment, au bout de quatre années dépassant l'entendement, quatre années de cauchemar permanent, faire encore la part du bien et du mal, la différence entre la mort licite et illicite ?

Jansen et Vasseur viennent de passer quatre années enterrés, entourés de cadavres, il ne peut rien y avoir d'étonnant à ce qu'ils soient aspirés dans ce domaine d'Ansennes, son atmosphère lugubre et inquiétante. Dehors, tout est danger, le château est une parenthèse, une fraction d'oubli où ils pourront être autres, devenir ceux qui soignent au lieu de ceux qui exterminent. Dehors, il y a le Chien de Sang, il y a les Uhlans, qui deviennent presque des animaux mythiques, Minotaures dantesque sur leurs énormes chevaux, images du mâle triomphant, lance dressée, prêt à empaler ces misérables vers de terre qui rampent plus qu'ils ne courent, gémissent plus qu'ils ne respirent...

Dialogues tendus, remarquable rendu de l'ambiance d'époque, ce roman étrange, singulier, doté d'une intrigue originale, servie par une écriture efficace et très agréable à lire est une remarquable entrée, à pas feutrés, dans un labyrinthe débouchant à toutes ses sorties sur la folie, l'égarement propre aux grands traumatismes. Un siècle après les événements, rien n'a véritablement changé, les médecins ont posé des mots sur les troubles des soldats revenant du front, le stress post-traumatique, ont tenté d'y apporter des réponses thérapeutiques, sans grands résultats. Aucune justification, aucun idéal ne permet à l'être humain de se livrer à une telle barbarie et de s'en sortir indemne. Il reste ensuite dans cette zone frontière, ce no man's land flou, en bordure de la conscience, au sein duquel les valeurs des rescapés s'échappent comme le sang de leurs camarades atteints par la mitraille.

Le gendarme Delestre, porté par la foi en son devoir, parvient à refouler sa compassion, tendu qu'il est vers son but, l'accomplissement de sa mission. Il utilise, et méprise, les planqués de l'arrière, ceux qui se sont débrouillés pour ne pas être au front – les premiers à clamer leur dégoûts des fuyards et à les dénoncer -, pourtant il comprend, au fond de lui-même, l'acte de désespoir qui conduit les hommes à risquer la mort potentielle plutôt que la mort certaine, et ne goûte guère les badernes décorées qui lui réclament des têtes pour l'exemple. Des exemples, il y en a déjà tant...

Les retournants, comme les revenants, comme des fantômes, des « déjà-morts qui ne le savent pas encore », qui s'agitent comme des vivants, s'enfoncent et stagnent dans ce château qui, bien avant leur arrivée, rime richement avec tombeau. Un livre idéal pour réfléchir à ce qu'ont vécu les hommes embourbés à en mourir dans les tranchées, il y a un siècle ce mois-ci. Hier donc, puisque demain, tout peut recommencer si on n'y prend garde, les refrains patriotiques ayant tendance à être de nouveau entonnés un peu partout dans le monde...

Un thriller envoûtant, parfait pour ce centenaire de l'armistice, deux déserteurs et leur poursuivant, où tous les repères sont habilement brouillés mais dans lequel surgissent de fortes vérités...


Notice bio

Michel Moatti est docteur en sociologie des médias, professeur à l'université de Montpellier III et ancien journaliste. Il signe ici son cinquième roman, après Retour à Whitechapel, Blackout Baby, Alice change d'adresse et Tu n'auras pas peur (prix du polar de Cognac 2017), tous parus chez HC éditions avant d'être publiés dans la collection Grands Détectives 10-18.


La musique du livre

Mis à part la musique de cabaret qui est évoquée, principalement Offenbach, peu de titres vraiment identifiables dans le roman. J'ai donc ajouté une chanson de « l'arrière », qui n'avait souvent pas réellement conscience de l'ignoble boucherie se déroulant parfois à quelques dizaines de kilomètres, puis deux autres, maintes fois censurées, afin de rendre hommage à ceux qui, trop terrifiés, suffisamment lucides ou assez politisés pour refuser de se faire hacher sous les ordres stupides d'officiers supérieurs incompétents, peu économes des vies de soldats, pour le plus grand bénéfice du grand capital, se mirent en grève de massacres ou désertèrent...

Nine Pinson – Le Cri du Poilu

Jacques Offenbach – musique de French Cancan

Marc Ogeret - La Chanson de Craonne

Jacques Debronckart - Mutins de 1917


LES RETOURNANTS – Michel Moatti – HC Éditions – 270 p. mars 2018

photo : Les fusillés des soladats commes les autres - L'Humanité

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