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Chronique Livre :
LES SALAUDS DEVRONT PAYER de Emmanuel Grand

Chronique Livre : LES SALAUDS DEVRONT PAYER de Emmanuel Grand sur Quatre Sans Quatre

photo : friche industrielle dans le Nord (Wikipédia)


Le pitch

Wollaing, une friche industrielle comme tant d'autres, entre Douai et Valenciennes, sa misère sociale ordinaire, propre à ceux à qui on a ôté la fierté du travail bien fait, et son désespoir à chaque petit déjeuner, accompagnant jusqu'au soir les exclus du jeu de dupes capitaliste. L'usine locale, seule pourvoyeuse d'emploi, les aciéries Berga, est fermée depuis longtemps maintenant. Après maints soubresauts vains d'espoirs déçus, de motivations laminées et de reprises définitives qui ne durent que le temps des subventions, parfois moins. Les hommes et les femmes d'ici sont las, épuisés, enfoncés dans un quotidien de petits emprunts et de grandes débrouilles, de délinquances au service des charognards qui fleurissent toujours sur les grandes catastrophes, de haine contre on ne sait même plus qui ou de bonheur en doses.

Le docteur Vanderbeken tente de venir en aide à cette population. Il ne fait pas toujours payer sa patientèle. Parmi celle-ci, Pauline Leroy qu'il a connu toute petite fille, toxicomane, employée à l'épicerie du coin, retrouvée un sale matin assassinée. Elle avait emprunté beaucoup d'argent par internet, sans dossier, à une de ces sociétés de crédits rapaces. De celles qui employaient des nervis locaux pour obtenir le paiement des récalcitrants. Souvent plus ruinés que mauvais payeurs. Elle voulait un autre avenir avec son amoureux, elle voulait rêver un peu d’ailleurs.

Le commandant Érik Buchmeyer, flic légèrement atypique aux amours tapageuses, et sa jeune collègue, le lieutenant Saliha Bouazem sont associés pour la première fois sur une enquête. Buchmeyer, contre l'avis de sa subordonnée, pense rapidement que c'est dans le passé des luttes syndicales acharnées, du temps de la splendeur de l'usine aujourd'hui disparue, qu'il faut aller fouiller, dans ces affrontements qui n'existent plus mais qui ont laissé des cicatrices. Les oppositions de classe exacerbées par le mensonge et la manipulation, les griefs qui n'ont jamais trouvés d'exutoire.

Même si Freddie Wallet, désigné par tous comme celui châtie les réfractaires au remboursement figure comme suspect idéal, le commandant n'en est vraiment pas convaincu et il n'aura de cesse de chercher d'autres pistes...


L'extrait

« - Édouard, vous êtes un combattant et j'aime ça. La guerre est le ferment de l'homme. La guerre, entendez-vous, et non la guerre d'Algérie. Celle-ci est perdue, et il faut tourner la page. Car une autre bataille se profile. Nous avons basculé dans un nouveau monde, où les maîtres mots sont production, expansion et progrès et, bien entendu, nous ne sommes pas les seuls à vouloir notre part du gâteau. Cette nouvelle guerre a ses armées, ses champs de bataille, ses morts et ses estropiés. C'est à cette guerre moderne que je vous propose de participer. À mes côtés. La guerre économique, Édouard. Une guerre qui ne dit pas son nom, mais qui, croyez-moi, peut s'avérer plus sanglante que celle que l'on mène avec de la poudre et des canons.
Il se leva et fit signe à Édouard de l'accompagner vers la large baie vitrée. Celle-ci donnait sur un impressionnant étalage de viscères en acier, de tours, de hangars, de cheminées de tous diamètres en brique, en tôle, droites ou courbes, crachant d'épaisses fumées jaunes et blanches, de passerelles enchevêtrées, de cuves gigantesques, de trains roulants, d’échafaudages et d'escaliers montant jusqu'au ciel, comme pour rappeler combien l'homme était minuscule à l'échelle de Berga.
- Je vous engage comme chef du personnel. Vous devrez être juste, mais inflexible. Il faut tenir les gars et je ne doute pas un instant que vous en ayez l'étoffe. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Le second roman est souvent une épreuve redoutable pour un auteur, apparemment Emmanuel Grand n'a pas eu ce souci. Après le très beau succès de Terminus Belz, il revient et frappe très fort avec ce nouveau polar social, dur, âpre, qui nous emmène au plus près des laissés-pour-compte du capitalisme et de leurs prédateurs.

Une entrée en matière inattendue par les anciennes guerres coloniales de la France et ses soldats qui vont de défaites en déroutes, se sentent trahis et délaissés par les politiques. Impuissants à endiguer la fin inéluctable d'un monde, ces guerriers vont revenir à la vie civile, marqués, formatés, chargés d'actes d'inhumanité. Il fallait commencer par la racine pour aussi bien décrire la lèpre qui ronge notre époque, ne pas se contenter, comme souvent, d'en décrire les effets, mais savoir remonter à la source des haines, aux actes fondateurs, c'est remarquablement fait dans ce roman.

Immédiatement, on pense à d'autres livres tout aussi puissants, Dawa de Julien Suaudeau ou Aux Animaux La Guerre de Nicolas Mathieu. L'essence du polar, le regard impitoyable sur nos mœurs, de ceux qui ratissent large, qui fouillent vraiment jusqu'aux fondations. Ces deux romans s'ouvrant également sur cette guerre d'Algérie, un chancre qui n'a pas fini de ronger notre société.

Le Nord, Wollaing, friche industrielle parmi tant d'autres. Sa classe ouvrière laminée, humiliée, abrutie d'avoir tant subi, ses espoirs anéantis de reprises illusoires, les promesses non tenues, la ville et sa population survivent plus mal que bien, à coups de crédits usuraires et de doses de came qui rendent les ruines de sa tradition ouvrière moins cruelles. Au moins pour un temps. Les rôles sont distribués, chacun a survécu comme il a pu. Salauds patentés ou salauds de pauvres, y avait pas beaucoup le choix quand tout a disparu.

Buchmeyer est l'archétype du flic qui ne respecte pas la procédure, qui sait que la réalité est complexe, qu'elle met de la mauvaise volonté à rentrer dans des schémas tout faits. Sa collègue, plus jeune, s'applique à suivre les évidences, ils sont à l'évidence complémentaire, la fantaisie et la rigueur sont fait pour embrasser tous les aspects d'une situation aussi complexe, chargée de non-dits et d'aigreurs. Emmanuel Grand construit habilement et en profondeur ses personnages, ne laisse que peu de zones d'ombre. L'ensemble est superbe parce qu'avant tout cohérent. Au-delà des évidences, en-dessous de l'histoire officielle, des clichés à deux balles, il y a les faits, le réel qui blesse, il faut se donner la peine d'aller les chercher avant de faire du pathos à coups de mal absolu. Le mal est pragmatique, il s'installe là où on a fait son lit.

Roman social, terrible, implacable, chronique acide d'une région dévastée par le capitalisme sauvage, d'une classe ouvrière humiliée et bafouée, Les Salauds Devront Payer est également un sublime polar aux multiples rebondissements, aux rouages délicats qu'il faut prendre le temps de découvrir. Je ne risque pas grand chose à parier sur le succès de ce livre. Un coup de maître !


Notice bio

Emmanuel Grand est né à Versailles en 1966 et a passé son enfance en Vendée. Il vit aujourd'hui dans la région parisienne. Son premier roman Terminus Belz a connu un très beau succès. Sélectionné pour le prix du meilleur polar des éditions Points et le Prix du polar SNCF 2016. Il a remporté les prix PolarLens et Tenebris. Un court inédit, Pavillon rouge à La Baule, a paru dans la collection estival des Petits Polars Le Monde-SNCF, et a été adapté sur France Culture.


La musique du livre

Freddie Wallet et son complice Gigi se trimballent en BMW dans Wollaing, chassant le débiteur en retard avec les six haut-parleurs à fond qui « hurlent » I Fink U Freeky avec la voix de Yo-Landi, la chanteuse de Die Antwoord

Saliha Bouazem n'est pas que flic et passe du temps en boite où passe One de Swedish House Mafia. Elle court également pour oublier ses enquêtes et entretenir sa forme avec Disclosure, Avicii ou Wekeed et un titre comme Wild Child dans ses écouteurs.

LES SALAUDS DEVRONT PAYER – Emmanuel Grand – Liana Levi – 379 p. 7 janvier 2016

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