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LES SALES GOSSES de Charlye Ménétrier McGrath

Chronique Livre : LES SALES GOSSES de Charlye Ménétrier McGrath sur Quatre Sans Quatre

Charlye Ménétrier McGrath a travaillé dans l’industrie musicale. Elle travaille maintenant à l’Université de Lyon et écrit, bien sûr !


« Je m’appelle Jeanne Lagaud, j’ai quatre-vingt-un ans, cinq enfants, dix petits-enfants et treize arrière-petits-enfants.
J’ai consacré ma vie à ma famille et j’étais persuadée, jusqu’à peu, d’avoir été une bonne mère.
Depuis que je suis ici, j’émets certains doutes. Si j’avais si bien fait mon travail de maman, ces sales gosses ne m’auraient pas jetée ici. Il y en aurait eu au moins un pour s’opposer à cette hérésie familiale, non ?
Le début de la fin, c’était à Noël dernier. Je venais de servir le café et les digestifs. Il y a eu les mines déconfites, les coups de coude à peine discrets, jusqu’à ce qu’Auguste, mon fils aîné, ose lâcher la bombe.
- Maman, nous avons réfléchi. Tu ne peux plus rester ici.
-Rester ici ?
- Je veux dire vivre seule dans cet immense appartement. Tu vieillis et …
- Et ?
- Il pourrait arriver malheur.
- Il arrivera malheur un jour ou l’autre, mon chéri. Je ne suis pas éternelle, tu sais.
Martine, ma quatrième, a insisté :
- Nous pensons que dans une institution, ils … enfin, on prendrait soin de toi.
Je ne savais pas quoi répondre. Je me suis tue.
Les mois qui ont suivi, chacun a fait comme si cette conversation n’avait jamais eu lieu.
Chez nous, on ne se dispute pas, on ne se fâche jamais. Dans notre milieu, cela serait très mal vu, une mère en conflit avec ses enfants. Toute colère est priée de demeurer silencieuse. Toute vague, de repartir sagement vers l’horizon.
Alors, l’été dernier, quand ils ont vidé ma maison, et qu’ils m’ont larguée dans cette résidence Bel-Âge, je n’ai même pas osé contester.
En réalité, je crois que j’étais tellement stupéfaite que j’ai abdiqué sans vraiment me battre. » (p. 11 et 12)


Jeanne est une octogénaire qui, bien qu’ayant encore toute sa tête, c’est peu de le dire, a été placée par ses cinq enfants dans une maison de retraite. Enfin, c’est ce qu’elle pense et c’est ce qui la rend absolument résolue à le leur faire payer. Elle s’amuse à les rendre complètement fous en simulant la démence sénile, et elle rit sous cape de les voir si démunis et complètement désarçonnés devant ses réactions très peu conformes aux bonnes manières et à celle qu’elle a toujours incarnée pour eux. Oui, mais voilà, fallait pas lui faire ça, à Jeanne ! Elle qui n’a vécu que pour son mari et ses enfants ne digère pas d’être mise au rebut, dépossédée de sa maison, de ses habitudes, de sa vie.

Elle raconte sa désormais bien morne existence – hormis les réunions familiales qu’elle s’amuse à dynamiter – dans ses fidèles petits carnets qui s’accumulent depuis des années. Et on peut dire qu’elle en a, à raconter : c’est une femme intelligente et cultivée, drôle et taquine, qui, alors qu’elle fait semblant d’avoir perdu la parole, n’a pas ni yeux dans sa poche ni l’esprit ralenti par une quelconque pseudo vieillesse. 81 ans ! Rendez-vous compte ! Comme si ça voulait dire être vieux, ça !

Évidemment, Jeanne est absolument excédée par la maison de retraite, les activités pour les résidents, le voisinage imposé, elle exècre tout.

D’une façon totalement inattendue, elle tombe littéralement dans les bras d’un homme, résident lui aussi, et la situation exige qu’elle fasse semblant de l’embrasser passionnément, façon comédie américaine des années cinquante. Avec galanterie et humour, le vieil homme, Léon, accepte ce baiser et l’invite à se joindre à son petit groupe d’amis, dont l’unique femme est sa bien-aimée, qui se réunit le soir, boit et chante, s’amuse malicieusement et surtout, surtout, refuse de se laisser dicter quoi que ce soit par cette sotte vieillesse. Saturne peut bien faire la tête qui lui plaira, pour la petite bande, leur âge est surtout l’occasion de ne plus rien se refuser et de vivre avec ardeur le peu de temps qui reste.

Loulou, Léon, Lucienne, Paddy et Jo accueillent Jeanne avec courtoisie, bonhomie et amitié. Pour elle qui reste un peu coincée, un peu pétrie des bonnes manières qu’elle s’est forcée à respecter toute sa vie durant, c’est un apprentissage libérateur vers l’amitié vraie, l’acceptation de l’autre tel qu’il est, la franche camaraderie et la complicité amicale. Car le petit groupe fait la noce avec le consentement muet des autorités, chacun préférant fermer les yeux sur leurs réunions un peu arrosées et bruyantes, gage que les octogénaires sont plutôt heureux de vivre.
Jeanne est même courtisée par Paddy, un gentleman très chic au charme duquel elle succombe bien vite…

Un de leurs rituels est de jouer au « jeu des regrets », une fois par mois : chacun, à son tour, fait part aux autres de ce qu’il a le sentiment de regretter de n’avoir pas vécu, pas fait, pas dit, et le groupe cherche une solution pour que ce regret se transforme en accomplissement, en revanche, en réparation.

C’est au tour de Loulou de parler. Il est passé à côté d’une carrière de chanteur qui avait démarré sous de fameux auspices et qui a été arrêtée net par les aléas de la vie : un enfant, une vie de famille, la marmite à faire bouillir…
Et quand il chante, tous comprennent quel formidable artiste il est encore ! Dès lors, et entraînés par Jeanne dont un petit-fils est dans le milieu artistique, il n’auront de cesse de lui offrir une deuxième chance.

Mais Loulou ne sera pas le seul à envoyer ses regrets au diable et chacun trouvera le courage, grâce au soutien indéfectible des autres, de faire de même.

Quant aux enfants de Jeanne, autant dire qu’ils ne s’attendaient pas à ce que la mamie acariâtre et mutique soit aussi gracieuse et volubile… Jeanne se surprend elle-même à être bien moins sage et policée qu’elle ne le croyait, elle se découvre une âme conquérante et de l’énergie à revendre.

Beaucoup de bonne humeur et de vitalité se dégagent de ce roman farfelu dont les protagonistes ont, à eux six, pas très loin de 500 ans ! Parties de fou rire, amour, amitié et rebondissements en tous genres forment la trame des aventures du Club des Six qui rencontre même le gratin de la télévision, mais oui, en la personne de Michel Drucker soi-même, chien et canapé y compris !

Un roman qui donne le sourire assurément.


Musique

Franck Sinatra - Strangers In The Night

Duke Ellington - Take the A Train


LES SALES GOSSES - Charlye Ménétrier McGrath - Fleuve Editions - 264 p. mai 2019

photo : Pixabay

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