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LES SOEURS DE FALL RIVER de Sarah Schmidt

Chronique Livre : LES SOEURS DE FALL RIVER de Sarah Schmidt sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Le 4 août 1892, à Fall River (Massachusetts), Lizzie Borden découvre son père et sa belle-mère sauvagement assassinés. Très vite, son attitude oriente les soupçons.

Sa fragilité la rend-elle coupable pour autant ? Et comment une telle violence a-t-elle pu surgir dans une ville si paisible ?


L'extrait

« Il saignait encore. J'ai crié : « Quelqu'un a tué Père ! » Il y avait une odeur de pétrole dans l'air, un film visqueux sur mes dents. Le tic-tac de la pendule sur la cheminée qui résonnait dans la pièce. J'observais Père, ses mains cramponnées à ses cuisses, le petit anneau doré à son doigt rose, brillant comme un soleil. Je le lui avait offert pour son anniversaire, car je m'en étais lassé. « Papa, avais-je déclaré, je te donne cet anneau parce que je t'aime. » Il avait souri et déposé un baiser sur mon front.
C'était il y a bien longtemps.
J'ai regardé Père. Touché sa main en sang, combien de temps faut-il à un corps pour refroidir ?, et me suis penchée au-dessus de lui, cherchant son regard, guettant un clignement d'oeil, un éclair de reconnaissance. Je me suis essuyé la main sur le visage, elle avait le goût du sang. Mon cœur battait au rythme d'un cauchemar, au galop, au galop, et j'ai regardé Père à nouveau, suivi le cours de la rivière de sang qui dévalait le long de son cou et disparaissait dans le tissu de son costume. Sur la cheminée, la pendule tictaquait. Je suis sorti de la pièce, j'ai refermé la porte derrière moi et gagné l'escalier de service, d'où j'ai appelé Bridget une seconde fois : « Vite ! Quelqu'un a tué Père. » Je me suis passé la main sur la bouche et léché les dents.
Bridget est descendue, traînant derrière elle une odeur de viande rassie. Mademoiselle Lizzie, que... » (p. 13-14)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Quelle atmosphère ! La maison Borden est étouffante, un boa constrictor qui, peu à peu, prive ceux qui y vivent d'oxygène et les mène à l'inévitable accès de violence. Un crime abominable, à la hache, avec tête tranchée et flots d'hémoglobine. Qui a tué ? Pourquoi ? Ce n'est pas tant la réponse à ces questions qui importe à Sarah Schmidt, qui s'est emparée là d'un fait divers réel, que les multiples chemins qui ont immanquablement conduit à cette furie meurtrière.

Les suspects ne manquent pas, tout le monde a une raison d'en vouloir à Andrew et Abby Borden. Un veuf, deux filles, remarié en seconde noce à une femme plus jeune que lui que n'ont jamais réellement acceptée Emma et Lizie, déjà traumatisées par le décès, bien des années plus tôt de leur petite sœur, Alice, causé par une maladie congénitale. Andrew est riche, mais pingre, tyran domestique, il a transformé sa demeure en camp retranché, portes verrouillées, fenêtres closes, par crainte des cambriolage. Tyran domestique, il a coupé ses filles de toute vie sociale ce qui explique, en partie, qu'elles ne soient pas mariées alors qu'au moment du drame Emma a quarante-et-un ans et Lizzie, trente-deux.

Les deux femmes ne rêvent que de liberté, d'espace, d'échapper à cet air confiné, cette odeur de ragoût de mouton réchauffé vingt fois, cette canicule qui les épuise, cette prison qui ne dit pas son nom. Emma aurait pu, elle a eu un fiancé, mais Lizzie s'est arrangée pour le faire fuir. Liberté, mais pas l'une sans l'autre. Lorsqu'Andrew et Abby sont tués, Emma a réussi à prendre un peu de distance et loge chez une amie dans une autre ville, un séjour de trois semaines qui est bien amer pour Lizzie qui se sent abandonnée. Son comportement de plus en plus intrigant laisse à penser qu'elle bascule lentement dans la folie. Mais elle n'est pas la seule, loin de là, à avoir pu commettre ce massacre.

D'autres personnages troubles rôdent dans l'entourage des Borden. À commencer par l'oncle, frère de l'épouse défunte d'Andrew, toujours en quête d'argent, qui rend une visite inopinée à la famille et séjourne chez eux. Et puis il y Bridget, la bonne, jeune immigrée irlandaise, qui nourrit une énorme rancoeur contre Abby et aimerait, elle aussi, prendre le large. Sans compter Benjamin, une sorte de psychopathe, avec qui l'oncle a passé un mystérieux marché. Tout est en place depuis des années pour conduire à un événement tragique.

C'est cette mise en place, cette construction minutieuse d'une impasse où règne une tension extrême qui ne peut déboucher que sur un déchaînement sanglant, que décrit Sarah Schmidt. Peu importe finalement qui a commis l'irréparable, elle dissèque l'ensemble des facteurs qui rendent cette situation inévitable. Les milles tracasseries, les petites et grandes humiliations, les méchancetés stupides, comme lorsqu'Andrew tue les pigeons de Lizzie, son symbole d'une liberté désirée mais illusoire, qu'il accuse sottement d'amener des virus responsables des troubles digestifs ressentis par Abby et lui, alors qu'il aurait été peut-être plus intelligent de porter attention à ce ragoût de mouton, gardé plus d'une dizaine de jours en plein été, celui que sa pingrerie oblige toute la famille à manger matin, midi et soir. Dans ces assassinats sordides, dans l'enchaînement des faits et l'affrontement des caractères, impossible de ne pas penser au crime des sœurs Papin. Une tension à l'acmé, l'explosion abominable, puis le retour au calme, la résolution de la crise.

Patiemment construit, ce roman particulièrement noir, analyse les quelques jours précédant le drame tout en relatant l'histoire familiale et ses nombreuses zones d'ombre. Chaque chapitre donne le point de vue d'un des personnages principaux pour une meilleure vision d'ensemble des forces phénoménales qui peuvent se dégager d'un huis-clos absurde. Les sœurs de Fall River est superbement écrit, et traduit, les révélations y sont amenées par petites touches subtiles, un peu comme une toile pointilliste. Et, toujours comme sur un tableau, ce sont les gris qu'il faut observer, pas les tâches éclatantes, pour en comprendre la densité et les nuances.

En fait, qu'importe le coupable, chacun, à sa façon, a contribué à la situation tragique, peu ou prou, même – surtout - les victimes. Les différents avis sur la question, émis dans le récit par les acteurs du drame, tiennent plus du préjugé que de l'analyse véritable. Le lecteur, quant à lui, se trouve dans la position de l'entomologiste observant divers insectes et leurs mœurs étranges, tour à tour prédateurs et proies, sans que la morale puisse en définitive pencher pour l'un ou l'autre, et, pour ce qui est de la justice, n'en parlons même pas.

Une belle étude de cas, complète, fouillée, des personnages incarnés jusqu'à l'intimité profonde. La maison Borden est un théâtre, s'y joue une pièce perverse, pernicieuse, qui a rongé les âmes de tous ses habitants. Un roman sur les liens secrets qui lient les membres d'un clan, les empêchent de s'épanouir et conduisent aux plus sinistres dénouements. Une chose est sûre dans la tribu Borden, tout le monde est seul et pense pour les autres...


Notice bio

Sarah Schmidt vit à Melbourne, où elle travaille dans une bibliothèque. Devenu un best-seller dans plusieurs pays, Les Sœurs de Fall River est en cours d’adaptation pour le cinéma et la télévision.


La musique du livre

Blow the candles out

Gloria Henson - The rovin' girl


LES SOEURS DE FALL RIVER – Sarah Schmidt – Éditions Rivages – 442 p. mars 2018
Traduit de l'anglais (Australie) par Mathilde Bach

photo : Pixabay

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