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Chronique Livre :
LES SUPRÊMES CHANTENT LE BLUES d'Edward Kelsey Moore

Chronique Livre : LES SUPRÊMES CHANTENT LE BLUES d'Edward Kelsey Moore sur Quatre Sans Quatre

L’auteur

Edward Kelsey Moore est un auteur américain, violoncelliste professionnel, qui a écrit Les Suprêmes, paru chez Actes Sud, ainsi que des nouvelles. Dans Les Suprêmes chantent le blues, on, retrouve le trio d’amies Clarice, Barbara Jean et Odette, inséparables et toujours plus fermement unies dans l’adversité.


L’extrait :

« J’aimais Miss Beatrice, mais elle était dévote d’une façon si extravagante et si barbante – à toujours chercher à s’assurer que les autres étaient aussi fervents qu’elle -, qu’en sa compagnie, ma volonté de respecter les dix commandements volait en éclats. Au fil des ans, elle m’avait poussée trop de fois à blasphémer. Miss Beatrice avait incité tous ceux que je connaissais à songer au moins une fois au meurtre.
Le marié s’appelait M. Forrest Payne, le propriétaire du Pink Slipper, le club pour gentlemen, seule entreprise en activité à Plainview ayant été jugée scandaleuse. Le club avait défrayé la chronique pour paris illégaux, prostitution et violation des droits sur l’alcool. A une époque, les réputations étaient anéanties et les mariages détruits si un homme, jusque là jugé respectable, était aperçu aux abords du Pink Slipper.
La mauvaise image de l’établissement décourageait bon nombre de clients potentiels mais en attirait irrésistiblement tout autant. Ma tante Marjorie jurait que le Pink Slipper était la seule taverne en ville où l’on pouvait entendre un blues digne de ce nom, et le whisky de maïs était aussi puissant que la mixture assassine qu’elle se concoctait elle-même. Jusqu’à sa mort, elle avait été une cliente régulière du club.
Et lorsque je dis « jusqu’à sa mort », c’est précisément cela. Tante Marjorie avait succombé à une attaque cardiaque cardiaque au cours d’une bagarre au club, en désarmant un homme qui la menaçait d’un couteau. À son enterrement, Forrest Payne avait consolé maman en lui jurant que sa sœur était morte le sourire aux lèvres, tenant fermement à la main le couteau de son adversaire.
Les rixes, la prostitution, et le jeu faisaient désormais partie du passé ; c’était du moins ce qui se disait en ville. À présent, le club était plus considéré comme une salle de concert respectée qu’un bouge de bas étage. Forrest avait été réhabilité, et ses affaires assainies en même temps que lui. S’il n’était plus au ban de la société et avait pu s’élever au rang de vieux sage philanthrope, c’était précisément grâce à celle qui s’acheminait vers lui avec sérénité, serrant son bouquet de roses pêche et de chrysanthèmes argentés.
Ce mariage d’amour avait surpris tout le monde. Depuis le temps, chacun savait que Miss Beatrice était la vieille folle qui se postait régulièrement sur un promontoire aux abords du parking du Pink Slipper et menaçait de damnation éternelle les clients arrivant ou quittant l’établissement en hurlant dans un porte-voix. Elle avait accusé Forrest d’inciter son premier mari, le père de mon amie Clarice, à la tromper. Ainsi, éviter aux autres hommes de suivre le même chemin de débauche était devenu sa mission dans la vie. Même si elle se montrait désormais plus indulgente envers Forrest Payne, elle faisait encore parfois une apparition dans le parking du club pour s’adresser aux clients, les soirs de strip-tease. C’était précisément pour ça qu’elle avait quitté la soirée que Clarice avait organisée en son honneur la veille du mariage. Mais puisque l’amour avait adouci son coeur, au lieu de crier : « Gare aux feux de l’enfer, pécheur ! » aux clients en partance comme elle le faisait autrefois, Miss Beatrice vociférait à présent : « Que Dieu vous bénisse, fornicateur ! Soyez prudent au volant ! » » ( p.13 et 14)


De quoi ça parle ?

Trois amies vont devoir faire face à la tourmente quand El Walker, le guitariste de blues légendaire, revient en ville – Plainview, Indiana - à l’occasion du mariage de la mère de Clarice, octogénaire et très pieuse, avec le propriétaire du Pink Slipper Gentleman’s Club, un endroit qui doit faire froncer les sourcils du Seigneur. El s’était bien promis de ne jamais y remettre les pieds quand il en était parti quarante ans plus tôt…


Ce que j’en dis :

« Du blues du blues du blues
Du blues du blues
Du blues du blues du blues
T'faut du blues, du blues, du blues
Du blues du blues
Du blues du blues du blues
T'faut du blues » (Michel Jonasz)

Entrons dans un univers loufoque et déjanté, qui me rappelle l’atmosphère du film Beignets de tomates vertes de Jon Avnet : solidarité féminine, amitié inaltérable, et cette belle capacité à résister au malheur et à faire face à tout sans dérobade.

Trois femmes, donc, trois amies dans la cinquantaine qui savent pouvoir compter absolument les unes sur les autres. Elles se retrouvent quoi qu’il arrive chez Earl, pour un repas roboratif et de bonnes discussions à coeur ouvert assorties de commérages, bien entendu.

Odette est mariée à James, policier, et elle se prépare à assister au mariage de la mère de Clarice, Miss Beatrice, une bigote qui assène ses imprécations furieuses à quiconque croise sa route. Elle a longtemps poursuivi de ses malédictions Forrest Payne, le patron du Pink Slipper, un endroit qui mérite sa mauvaise réputation en ce qui concerne les mœurs plutôt légères qu’il abrite mais qui est le seul lieu de la ville et des alentours à organiser de véritables concerts de blues. C’est ici qu’a débuté El Walker, avec Lily, petit gabarit mais grande chanteuse, la « soeur » qu’il s’est trouvé dans sa famille d’accueil.

La mère de Clarice, qui a certainement dû se dire que ses préceptes religieux seraient plus sûrement suivis si elle s’engageait physiquement auprès du grand pécheur, épouse à 82 ans celui dont elle a combattu des années l’immoralité – la strip-teaseuse au serpent Charmine se déshabille toujours bien sûr en dansant mais elle présente désormais des scènes bibliques, par exemple Eve au jardin d’Eden - … et, parce que c’est loin d’être son premier mariage, Forrest veut se porter chance en demandant à El de venir chanter sa chanson fétiche, The Happy Heartache Blues, lors de la cérémonie. Il est prêt à lui faire un pont d’or, à le payer bien au-delà de ce qu’il accorde d’habitude et à lui garantir deux semaines de concerts au Pink Slipper.

La vie n’a guère épargné El Walker. Dans sa dernière famille d’accueil, où il a rencontré Lily, la mère avait la main leste et lourde à la fois. Crainte pour sa brutalité autant que pour sa dinguerie, elle n’était apaisée que par les chansons qu’El lui chantait, filon qu’il a vite su exploiter au maximum. Si lui, le préféré, était un peu épargné, les autres, par contre, ramassaient le maximum, y compris Harold, le fils légitime.

De coups en brimades, El et les autres enfants, Lily et aussi Loretta, la mère de Barbara Jean, ont fini par partir dès que possible pour se frayer un chemin chaotique dans la vie : drogue, alcool, prostitution, violence, on connaît la matière dont les vies si fragiles se tissent.

Aujourd’hui El est un vieil homme, amputé de deux doigts de pied à cause de son diabète, qui boit moins, a renoncé à l’héroïne et qui vivote après une carrière internationale. Revenir à Plainview ? Ça lui rappelle tant de mauvais souvenirs, surtout les raisons pour lesquelles il en est parti, laissant sa femme et son petit garçon derrière lui. Rien n’est oublié, et même si la brume des stupéfiants combinés au whisky en a adouci les contours, El s’était promis de ne jamais revenir dans cette ville.
Mais quoi ! C’est vieux et il a besoin d’argent, tant pis, qu’a-t-il vraiment encore à perdre, finalement.

Les chemins des Suprêmes et d’El vont se croiser, bien sûr.

Clarice, après avoir désespérément essayé de se conformer à l’idéal maternel bourgeois et bigot, ayant mis entre parenthèses son talent de pianiste pour élever ses enfants et jouer les épouses modèles, surtout avec un mari extrêmement volage, en a enfin eu assez de toute cette vie qui ne lui ressemblait pas. Elle vit seule depuis cinq ans et se consacre à sa carrière trop longtemps négligée. Mais chaque concert lui fout une trouille de tous les diables, elle a si peu confiance en elle malgré son immense talent, et la seule manière qu’elle a trouvé de conjurer l’angoisse sans avoir recours aux médicaments est de faire l’amour avec son mari Richmond qui se retrouve être un objet sexuel pour Clarice, un genre d’anxiolytique qui marche à tous les coups, sans aucun effet secondaire. Juste retour des choses. Mais voilà qu’il a envie de reprendre la vie commune et qu’il se montre tendre et attentif, prévenant même ! Trop, beaucoup trop pour Clarice qui ne souhaite pas retrouver ses chaînes maritales.

Odette, née dans un sycomore et donc, selon la légende, imperméable à la peur, est une femme décidée qui n’hésite pas à prendre les problèmes à bras le corps quand ils se présentent. Elle et son mari, James, se sont connus enfants, et sont amoureux depuis qu’elle a donné une bonne correction aux garçons qui embêtaient James, se moquant de la cicatrice qui lui barre le visage. Enfant unique, il vivait avec sa mère, pauvrement, et cette fille intrépide qui donne une raclée à ses persécuteurs est dès lors son grand amour. Elle a combattu un cancer, aidée par les soutiens fidèles de son mari et de ses amis, elle fume du cannabis à des fins thérapeutiques et converse depuis 6 ans avec les fantômes des morts, en particulier celui de sa mère qui se révèle d’excellent conseil (la marijuana, c’est son idée !) quand elle n’est pas trop occupée à socialiser avec d’autres fantômes, évidemment. Il n’y a aucune raison pour que la mort soit ennuyeuse alors que tant de gens sont là !

Quant à Barbara Jean, elle forme avec son mari Ray le plus beau couple de tout Plainview. Ils sont magnifiques, ces deux-là, tout le monde s’accorde à le dire, une beauté qui va de pair avec leur gentillesse malgré les épreuves qui ont jalonné leur vie. Fille d’une prostituée, l’enfance de Barbara Jean a été difficile et sa grande beauté n’a pas facilité les choses. Elle a perdu un petit garçon, également, et n’a pu se marier avec son amour de jeunesse, Ray, qu’assez récemment.

On rencontre, en plus de ces personnages formidablement attachants et drôles, combatifs et tendres, une femme videur de boîte qui a, dit-on, pissé sur un début d’incendie pour l’arrêter, une voyante qui porte un turban orné d’une clochette, un pianiste qui a choisi comme nom de scène Audrey Crawford, deux incendies, une chèvre et une guitare léopard, de l’alcool et beaucoup beaucoup de blues.

Les Suprêmes ont la cinquantaine et assez d’amis et d’humour pour affronter les difficultés de l’existence ensemble : c’est le moment pour chacune des trois femmes de prendre le prendre le passé à bras-le-corps et d’accepter d’y faire face.

On ne s’ennuie pas une seconde avec les Suprêmes, ça c’est sûr ! Passé tumultueux, blessures d’enfances, dépendance et maladie, poids des conventions sociales et de la religion, le roman n’occulte aucune des tragédies de l’existence sans jamais cependant verser dans le défaitisme. Lecture roborative et punchy, à base d’énergie et de résilience, grand sourire et larmes mêlés : un cocktail du tonnerre !


La musique :

Outre les titres sélectionnnés ci-dessous, sont évoqués dans ce roman : Louis Armstrong - Nobody knows the trouble I’ve seen, Janis Ian - At Seventeen, Ella Fitzgerald - Blues in the Night, Ludwig von Beethoven – Sonate N°21 - Waldstein

The Supremes - You Can't Hurry Love

The Supremes - Where Did Our Love Go

Elvis Presley - Green Green Grass of Home

Louis Armstrong - Back Home again Indiana

Ella Fitzgerald - Cry me a River

Village People - Macho Man


LES SUPRÊMES CHANTENT LE BLUES - Edward Kelsey Moore - Éditions Actes Sud - 304 p. juin 2018
Traduit de l’américain par Philippe Aronson

photo : Pixabay

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