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Chronique Livre :
LES SURVIVANTS de Ingar Johnsrud

Chronique Livre : LES SURVIVANTS de Ingar Johnsrud sur Quatre Sans Quatre

photo : vue d'Oslo (Wikipédia)


L'auteur

Ingar Johnsrud est un écrivain norvégien, qui a été journaliste dans l'un des plus grands groupes de médias de son pays. Son premier roman, Les Adeptes, est paru en 2015, et constitue le premier volet d'une trilogie. Les Survivants en est le deuxième tome et déjà un best-seller en Norvège.


De quoi ça parle :

«  - Tu préférerais que je meure devant chez nous ? répliqua Fredrik.
- Oui, lâcha Bettina. »

Ce roman est le second de la trilogie annoncée. Les Adeptes est le premier volume dans le quel nous faisons connaissance avec Fredrik Beier et qui a été brillamment chroniqué par Psycho-Pat en mai 2016.

Le commissaire Fredrik Beier est retrouvé inanimé devant la porte de son ancienne épouse, on pense à une tentative de suicide sur fond d'alcool et d'antidouleur. Faut dire qu'il a été amoché au cours de sa précédente enquête et que sa vie personnelle est également dans un sale état. Lui ne se souvient de rien.

Mais très vite, il va cesser d'avoir le loisir de se poser des questions trop intimes puisque les cadavres tendent à s'accumuler, et même parfois à mourir une deuxième fois, vingt ans après, ce qui n'est guère ordinaire, vous en conviendrez.

Tout ceci est lié à une opération secrète militaire norvégienne, au temps de l'URSS, Russie soviétique, je traduis pour les plus jeunes … Par quels fils méandreux et secrets, c'est tout l'enjeu de l'enquête dans laquelle on retrouve Kafa et ses collègues. Et le temps presse, car une menace terrible pèse sur la Norvège toute entière, voire sur le monde entier.

Une enquête qui repose sur des secrets anciens aux conséquences tragiques insoupçonnées.


Un extrait :

«  La bouffée d'air ne venait pas du dehors. Elle venait de devant. Fredrik desserra son étreinte autour de la gorge de Peder Rasmussen. La bouche s'ouvrit. La tête bascula en arrière dans un râle ensanglanté. Le monstre à moitié couché sur lui avait les yeux grands ouverts.
Le petit garçon vacillait entre eux et l'entrée, les jambes serrées l'une contre l'autre, les bras levés. Ses mains livides et tremblantes se cramponnaient à la crosse du revolver. Juste derrière la porte se tenaient trois policiers de la brigade d'intervention. Vêtus de noir, masqués, en position de tir. Andreas était là aussi, son gilet pare-balles faisant gonfler sa veste d'uniforme.
- On arrête, dit un des hommes d'un ton incroyablement posé.
- On s'en va mon garçon. Ne tire pas. Calme-toi. On ne vous fera pas de mal.
Après s'être précipités à l'intérieur, les policiers reculaient à présent, doucement, en faisant le moins de bruit possible.
- Tire sur ces salauds ! Tire ! hurla Peder Rasmussen, un cri dans lequel la salive et la bile se mêlaient à la folie.
- Non..., mumrmura Fredrik.
- Papa...
- Tire! » (p. 15 et 16)


Ce que j'en dis :

Fredrik Beier est un homme à la vie aussi peu assurée que sa démarche, depuis qu'il a été blessé en service et qu'il utilise une canne. D'ailleurs il ne la trouve plus, partie il ne sait où ni comment, un peu comme sa mémoire défaillante, un peu comme sa confiance en lui flageolante, comme sa vie qui part en vrille. Il vient d'être retrouvé devant la maison de son ex-femme, overdosé aux médicaments et à l'alcool, au grand dam de sa compagne Bettina, on la comprend un peu quand même. Mais il ne se souvient de rien, ni d'avoir pris ces médicaments, ni de s'être effondré devant cette maison, ni même d'avoir eu envie de mourir. Il se sent mal à l'aise dans sa vie, face à son fils ado Jacob qui vit avec eux, un violoniste alto frémissant d'émotions qu'il a du mal à formuler, lui aussi. Entre eux c'est un ballet muet, une sorte de duo maladroit sans harmonie. Ses séances chez le psy ne sont guère utiles, il ne se souvient de presque rien et ce dont il se souvient, il préfère le garder pour lui, ne s'avouant ses propres pensées qu'à demi-mot.

« - Kafa, dit-il avant de planter sa fourchette dans la salade, de repousser le gobelet en plastique et d'attendre qu'elle le regarde. Il y a un mois à peu près, je me suis réveillé à l'hôpital avec la gueule de bois et bourré de cachets. Les médecins penchent pour une tentative de suicide. Je ne sais pas du tout ce qui s'est passé, je ne me souviens de rien. Nada. Je suis plus âgé que vous, j'étais votre supérieur, j'ai deux enfants bientôt adultes, une ex-épouse et une compagne . Un chien qui a souvent la chiasse. Je ne suis pas un type fiable. »

Fredrik n'est plus à l'aise nulle part, d'ailleurs, ni avec Bettina, ni au travail car il n'est pas en odeur de sainteté auprès de certains de ses collègues ni de sa hiérarchie, sauf deux, Andréas, soutien indéfectible et Kafa Iqbal, une jeune femme dont il pourrait bien tomber très amoureux, s'il s'écoutait. S'il n'avait pas l'impression qu'elle lui en veut depuis leur dernière enquête. S'il savait ce qu'il veut.

« - Une opération militaire sur une terre étrangère ? ajouta-t-il. Avec un drapeau sur le bras ? Autrement dit, la définition d'une invasion. D'une déclaration de guerre. »

La nouvelle enquête qui attend Fredrik prend sa source loin dans le passé de la Norvège qui n'en finit pas, littérairement parlant, de régler ses comptes avec la Russie soviétique et la guerre froide, puisque tout est lié à une opération des services secrets norvégiens en territoire russe. Un truc qui tourne mal, forcément, et même très très mal. Sans dévoiler l'intrigue – non non non, pas de spoiler, c'est pas mon genre, je vous ai vu, vous là-bas ! - , on peut dire que le danger n'est pas celui qu'on imagine, c'est un danger mortel aussi, mais plus pervers, plus douloureux et plus difficile à éviter qu'une balle entre les deux yeux.

«  Camé ou pas, le monstre savait ce qu'il faisait. »

Un cinglé total sort de prison, Peder Rasmussen, ancien pharmacien, une vraie grenade dégoupillée celui-là, un type qui a tué sa femme et qui avait encouragé son petit garçon de 8 ans, le pistolet dans les mains, à tuer Fredrik, avant qu'il soit abattu par la police. Leurs chemins ne peuvent manquer de se croiser de nouveau. Une histoire pas si ancienne que ça et qui hante encore le commissaire pris pour cible par un enfant terrifié.

L'histoire devient un vrai puzzle macabre : on retrouve un cadavre dans les égouts d'Oslo, en partie dévoré par des rats manifestement mis en appétit, surgissent des morts récents censés être morts vingt ans auparavant, Caïn qui se balade, shooté jusqu'à la racine des cheveux et un piolet à glace à la main, un Russe amputé d'un bras, une doctoresse en fauteuil roulant, un très beau collier en or aux pierres rouges, une jeune thaïlandaise, la photo d'une enfant sage et un mot en alphabet cyrillique au verso du cliché : Kalypso – oui, comme la nymphe aux belles boucles qui retint Ulysse prisonnier sept ans – et puis la dinguerie absolue, totale, l'amitié, la fraternité et puis l'amour à mort, bien sûr.

Les personnages sont comme des fantômes, ils surgissent du passé alors qu'ils devraient être morts, ils reviennent et hantent le présent, se glissant entre rêve et cauchemar pour assouvir leur vengeance. Il est des liens qui ne se dénouent jamais et même la mort est impuissante à les briser.

Fredrik Beier entre dans l'enquête comme dans une tempête de neige : sans visibilité, désorienté et rien ne lui paraît plus familier. Incapable de reconnaître les contours de ce qui l'anime, il ne cesse de prendre de mauvaises décisions, dont une, fatale.
À peine debout dans son univers effondré, il mettra la vérité à jour, à moins tout simplement qu'elle ne s'impose, bon gré, mal gré.


Musique

Céline Dion - Ne partez pas sans moi

I'm Popeye the Sailor Man


LES SURVIVANTS - Ingar Johnsrud - Éditions Robert Laffont – Collection La Bête noire - 596 p. juin 2017
Traduit du norvégien par Hélène Hervieu

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