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Chronique Livre :
LES VAISSEAUX FRÈRES de Tahmima Anam

Chronique Livre : LES VAISSEAUX FRÈRES de Tahmima Anam sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Son diplôme de paléontologie en poche, Zubaïda se prépare à quitter Harvard pour participer à une mission scientifique chargée de mettre au jour le squelette de la “baleine qui mar­chait”, un fossile vieux de cinquante millions d’années sus­ceptible de combler un chaînon manquant de l’évolution.

Mais elle est tiraillée entre deux pays, deux cultures et surtout deux hommes : Rachid, son amour de jeunesse, et Elijah, un Bostonien dont elle tombe amoureuse. Il est le fils d’une famille américaine typique, elle, la fille d’une riche famille bangla­daise. Lorsqu’un coup du destin l’oblige à rentrer à Dhaka, elle accepte de devenir l’épouse de Rachid. Le mariage est arrangé de longue date et, malgré son amour pour Elijah, Zubaïda ne veut pas trahir l’engagement d’une famille qui l’a adoptée bébé et à laquelle elle doit tout.

Bientôt, pourtant, elle parvient à échapper aux contraintes familiales et aux attentes de Rachid. Elle part pour Chittagong, sur la côte. Dans l’immense ville portuaire, elle va aider une organisation humanitaire à enquêter sur les conditions d’existence des pauvres diables qui désossent à mains nues, pour une misère et bien souvent au risque de leur vie, les gigantesques épaves des porte-conteneurs et des navires de croisière échoués sur la grève.

Elle y retrouve Elijah, qui la complète parfaitement, mais elle-même se sent vide, taraudée qu’elle est par le mystère de ses origines.

Jusqu’au jour où un inconnu l’interpelle, en la prenant manifestement pour une autre…


L’extrait

« Voilà, Elijah, l’histoire de notre première rencontre. J’ai eu tout le temps d’y repenser. D’en revivre les temps forts, de me repaître de ce moment où tout était possible. Peut-être en as-tu un souvenir aussi précis que moi ; peut-être te rappelles-tu que j’avais un bleu sous le genou dont tu m’as parlé au café, et je t’ai expliqué que je n’avais jamais appris à faire du vélo, ce à quoi ma colocataire essayait de remédier. Peut-être te rappelles-tu notre amour commun pour Nina Simone, et que tu m’as raconté qu’un jour, tes parents t’avaient emmené à un concert alors que tu n’avais que six ans, et qu’en vieillissant tu avais amèrement regretté d’avoir dormi tout du long. Tu te souviens peut-être de chaque détail, comme moi, bien que le contraire soit plus vraisemblable - que tu en as effacé de ton esprit toute cette histoire parce que tu ne penses jamais à moi, et même si ça t’arrive - même si tu te rappelles avoir ramassé sur le trottoir un billet de dix dollars tombé de ma poche quand j’ai pris mes clefs - ce ne sera pas avec tendresse mais avec des regrets. Quoiqu’il en soit, voici trois ans après, l’histoire de notre rencontre, de notre amour, de notre rupture et de tout le gâchis vécu dans l’intervalle. En voici tous les détails gravés dans mon esprit, soulignés par le remords. C’est une étude ethnographique de terrain, des excuses pour la manière dont je me suis conduite, et une occasion pour moi de faire un compte-rendu précis de tout ce qui s’est passé - parce que, bien que nous ayons été ensemble pendant une grande partie de cette période et qu’il me semblait alors que je te disais tout, je prends maintenant conscience que tu ignorais beaucoup de choses, que même quand on est plus proche de quelqu’un qu’on ne l’a jamais été ou qu’on a pensé pouvoir l’être, il subsiste toujours des silences, des ellipses et des choses que l’on aurait dû dire sans oser l’admettre. Et, un jour - je n’ai pas encore décidé quand -, je te parlerai également d’Anwar, parce que son histoire est aussi importante que la nôtre, et que nous sommes tous trois liés d’une manière que tu ne peux même pas imaginer. » (p. 33-34)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Les vaisseaux frères, c’est une longue lettre. Une supplique chargée de remords, de regrets, de ce qui aurait pu être et ne fut pas, ou de ce qui a été et n’est plus, tempérée par l’espoir de ce qui peut encore advenir de beau et de bon…

Zubaïfda aime Elijah Strong mais ils se sont séparés en des circonstances très difficiles, dans un silence terrible. Leur histoire n’est pas purgée de toutes ses scories, des non-dits, des malentendus encombrent encore les images qu’ils ont pu glaner de leur idylle. La jeune femme s’attelle donc à en préciser tous les détails dans une opération vérité décapante, salutaire, seule façon, pour elle, de sauver quelque chose du désastre de leur amour échoué. Elle s’applique à décortiquer leur relation comme les malheureux ouvriers bengalis découpent et révelent les structures des immenses bateaux qui viennent finir leurs vies à Chittagong,au Bangladesh. Comme elle extrait des couches de sable et de graviers, les ossements de l’ancêtre des baleines.

Dans ce texte, Zubaïda parle à Elijah. Elle se raconte, les raconte, leur rencontre, sa vie au Bangladesh, ce qui a suivi son retour. Elle narre ses travaux de recherches sur l’Ambulocetus, ce dinosaure qui a choisi de regagner la mer et a fini, au fil de l’évolution, par devenir la baleine que nous connaissons aujourd’hui. Elle est paléontologue, elle, l’enfant adoptée cherche donc l’origine des espèces, fouille pour dénicher les lignée d’animaux fossilisés qui, une fois débarrassés de leur gangue de sédiments, livrent les éléments d’une chronologie et d’une appartenance, ce qui lui manque cruellement. Elle est une femme sans genèse dans un pays tout récent que ses parents adoptifs ont contribué à faire exister en combattant lors de la guerre pour sa partition d’avec le Pakistan.

Elle a eu la chance d’étudier à Harvard, sa famille étant aisée. C’est là qu’elle y a rencontré ce brillant Bostonien, un peu artiste, un peu dilettante, qui va la séduire par sa désinvolture et sa poésie. La puissance de la tradition la poussera tout de même à regagner le Bangladesh et à y épouser Rachid, son ‘béguin d’adolescence”, un mariage conclu de longue date entre les deux familles amies. Mais le ver est dans le fruit, Elijah occupe son esprit et son coeur, Zubaïda va donc trouver un prétexte pour fuir, faire taire les contradictions par l’absence, mais tout ce avec quoi elle va entrer en collision durant sa fuite sera symbole, tout sera signifiant et participera à sa quête inassouvie d’identité, d’appartenance.

Elijah et elle se sont rencontrés dans un autre monde que celui où elle a connu celui qui va devenir son époux. Ils se comprennent par allusion, par affinité, se reconnaissent par les goûts qu’ils ont en commun, Rachid est presque une habitude, un rocher sûr où elle peut se raccrocher, mais se laisser dériver au fil du courant est trop tentant pour qu’elle puisse y rester longtemps accrochée. Le poids de la tradition n’est acceptable que si l’on se sent appartenir à ceux qui l’ont mise en place, un maillon d’une longue chaîne qui se briserait si l’on y souscrit pas, ce ne peut être le cas de Zubaïda. Trop d’inconnues dans ses origines pour qu’elle se résolve à cette vie d’épouse de Rachid dans le confort d’une vie qu’elle ressent comme artificielle, non bâtie sur des fondations sûres.

Elle va alors trouver des prétextes pour aller travailler sur les chantiers de démantèlements de cargos et pétroliers, à Chittagong, côtoyer les plus pauvres de ses concitoyens, voir la mort de près et comprendre les étincelles de vie. Entendre l’histoire d’Anwar qui a abandonné la mère de son enfant - la pute qui lui a ouvert ses cuisses presque devenu sainte désormais dans son esprit - et qui ne couche pas avec son épouse, tout occupé qu’il est à chercher cette femme et cette enfant dans les bas-fonds où elles doivent croupir comme croupie Zubaïda dans sa fausse famille, aussi aimante fut-elle. Elijah est son phare, son repère, sa référence, lui qui n’est pas de sa culture, elle construit son existence en fonction de lui au cours des trois ans qui séparent leur rencontre de la rédaction de cette longue missive-confession.

Ce roman met son personnage principal à nu, couche après couche, il sort Zubaïda de ses certitudes et de ses strates culturelles, l’entraîne à se révéler jusqu’à se trouver, sans tenir compte des douleurs qu’elle s’occasionne ou qu’elle provoque. Il est en même temps chant d’amour et de désillusion, de certitudes et d’erreurs. Cette femme est un bateau sans quille au gouvernail impuissant à guider sa route, elle ne peut qu’attendre les collisions révélatrices et les courants porteurs des vérités pas toujours réconfortantes.

Tahmima Anam ne se contente pas de disséquer avec minutie le parcours de son héroïne, elle décrit également les conditions tragiques de vie des ouvriers et paysans pauvres, des femmes de son pays, vendues, échangées, données, aux destins impitoyables, tout comme la situation de ceux qui vont, comme Anwar chercher du travail à Dubaï ou ailleurs et qui sont pratiquement réduits en esclavage ou meurent sur des chantiers ne respectant aucune règle de sécurité.

Les vaisseaux frères est un émouvant roman, remarquablement servi par la traduction de Sophie Bastide-Foltz qui a su rendre fluide et beau ce long poème épique, son exotisme mais également ce qu’il a d’universel. Pour évoluer, le vivant a besoin d’audace mais aussi de bases solides, Zubaïda a l’audace de partir à la recherche de ses propres racines au risque de tout perdre en chemin, sa paix intérieure est à ce prix, la possibilité d’aimer et d’être aimée par Elijah aussi. Elle doit, comme DIana, le surnom de son fossile, se débarrasser de toute sa gangue pour apparaître enfin comme un être à part entière inscrit dans une lignée.


Notice bio

Tahmima Anam est née en 1975 au Bangladesh. Anthropologue et romancière, elle compte parmi les meilleurs jeunes romanciers britanniques sélectionnés par la prestigieuse revue Granta. Chroniqueuse pour le New York Times, elle a été membre du jury du Man Booker Prize en 2016. Son premier roman, Une vie de choix (Les Deux Terres, 2009), a été traduit dans une douzaine de langues et a reçu le prix du meilleur premier livre du Commonwealth.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, vous trouverez tout au long du roman de nombreux titres de chansons de jazz (en particulier le répertoire de Nina Simone), Zubaïda et Elijah les utilisent comme des sortes de messages codés lorsqu’ils s’envoient des sms, une magnifique playlist pour accompagner la lecture :

Sarah Vaughan - Fly Me to the Moon, Bessie Smith -Nobody Loves You When You’re Down and Out, Ray Charles & Nina Simone - Baby, It's Cold Outside, Billie Holiday - You Got to My Head, Ella Fitzgerald - All the Things You Are
Nina Simone - Ne me Quitte pas, Don’t You Pay Them No Mind, Black Is the Color of my True Love’s Hair, Feeling Good, I Wish I Knew What it is to be Free

Chostakovitch - Préludes

Thelonious Monk - Don’t Blame Me

Nina Simone - Here Comes the Sun

Nina Simone - I Get Along Without You Very Well (Except Sometimes)

Bach - Glenn Gould - Variation Goldberg N°13

Billie Holliday - All of Me


LES VAISSEAUX FRÈRES - Tahmina Anam - Éditions Actes Sud - 375 p. octobre 2017
Traduit de l'anglais (Bangladesh) par Sophie Bastide-Foltz

photo : Chittagong - Bangladesh (Pixabay)

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