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Chronique Livre :
LES VOLEURS DE SEXE de Janis Otsiemi

Chronique Livre : LES VOLEURS DE SEXE de Janis Otsiemi sur Quatre Sans Quatre

 photo : Libreville, Gabon. L'icone présidentielle, partout présente, plus dangereuse qu'utile...(Wikipédia)


Le pitch

Libreville, Gabon. Une voiture glisse sur le pavé mouillé et s'encastre dans un poteau. Rien d'extraordinaire, le lieu est connu comme dangereux. Sauf que Tata, Benito et Balard, trois jeunes qui zonent dans le coin sont là et trouvent des photos potentiellement monnayables et hautement compromettantes du PR (Président de la République du Gabon) dans la mallette du conducteur qui n'a pas survécu.

La paie d'une grosse usine forestière appartenant à des Chinois intéresse particulièrement une autre petite bande. Il faut dire qu'elle est en liquide, ça peut donner envie. Surtout que les gendarmes de la Direction des recherches sont occupés par ces damnées photos du PR et la psychose qui envahit la ville. Une de ces rumeurs folles qui rendent les gens dingues. Des voleurs de sexe séviraient à Libreville, un simple contact suffit et la victime est dépossédée de son bangala. Plus exactement celui-ci se révèle tout à fait inapte à d'autres fonctions que celle purement mictionnelle.

Le capitaine Koumba et ses subordonnés vont suivre ces enquêtes au mieux de leurs intérêts personnels, éventuellement de ceux de la sécurité publique si ces deux objectifs se rejoignent. Il faudra bien mettre un terme à cette histoire de phallus qui s'envolent, la peur et l'agitation ne sont jamais bonnes pour les affaires...

La vie souterraine et complexe d'une cité africaine qui bat aux rythmes des arrangements entre amis provisoires et des mauvais tours de magie, entre irrationnel complet et total pragmatisme.


L'extrait

« C'est Tata qui avait abordé Nathalie dans la rue un soir et l'avait présentée à Balard. Tata n'avait pas été plus loin que le cours secondaire première année, mais c'était un tchatcheur né quand il s'agissait de verber une fille. Des conquêtes, il en collectionnait comme d'autres, des chaussures de marque. Il avait levé sa première fille à douze ans quand certains malaxaient encore leur bangala avec un morceau de savon dans leur douche devant la photo de Kim Kardashian. Faut dire que la nature l'avait mieux garni que Balard avec son nez camard, son front bombé et sa taille de cocotier qui le faisait souvent passer dans la rue pour un Ouest-africain.
Tata avait appris toutes les ficelles du parfait dragueur à Balard. Et Balard avait suivi les règles à la lettre. À sa première rencontre avec Nathalie dans la rue, il avait réussi à lui arracher son numéro de téléphone. Puis une semaine plus tard, il l'avait invité au restaurant.

C'est Tata qui avait joué les financiers. Et cette nuit encore, c'est Tata qui avait de nouveau mis la main à la poche.
- Tu as tiré combien de coups ? demanda Tata.
- Deux !
Tata partit dans un fou rire. Balard ajouta aussitôt sur un ton rigolard dans le groin de Benito :
- Le premier a été en ton honneur, mon pote. Le second pour moi-même et mes ancêtres. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Avec Janis Otsiemi, l'Afrique entre de plain-pied dans la grande Histoire du polar et elle est la bienvenue. Pardon de cette référence au honteux et pathétique discours de Dakar, mais ce petit roman tissé d'une langue si riche, drôle et imagée racontant une tranche de la vie colorée et dangereuse de la capitale du Gabon place d'entrée de jeu son auteur dans le peloton de tête des très grands du genre. L'art du recyclage poussé au plus haut point, il s'empare de mots épars laissés là par l'ex colonisateur pour créer un univers très original, les triture, les enjolive aussi. Bientôt, ici aussi, nous pourrons verber ou cadeauter, ou autre chose, peu importe, il nourrit la langue, la prolonge et l'anime.

Ses personnages vivent côte à côte dans un monde dangereux où ce qui est dit n'est pas réalité mais ce qui doit être dit pour conserver l'illusion. Gangsters, arnaqueurs plus ou moins malins, journaliste sans éthique, gendarmes ripoux, ils sont tous à la recherche d'un même coup gagnant, de l'occasion qui permettra de sortir du lot et de vivre plutôt que survivre. Ça magouille de partout, les alliances se font et se défont. L'ordre public est un concept vague, utile quand il est maintenu pour continuer les affaires secrètes et lucratives. Surtout pas de remous, éviter que les politiques évoluant dans une autre sphère fourrent leurs nez dangereux dans le quotidien, sauver le statu quo, pas d'emmerdements avec deux ou trois photos encombrantes pour la fragile démocratie fabriquée de toute pièce.

Point de cases en terre, de danses tribales, de clichés à deux balles, c'est le peuple gabonais d'aujourd'hui, complètement dans le siècle, qui vit dans ce livre, avec ses contradictions, ses désirs et ses difficultés. La sorcellerie rôde toujours, exutoire aux discours xénophobes. Elle ne peut venir que d'ailleurs, du Cameroun ou du Tchad, véhiculée par des migrants d'une autre religion. Alimentée par des bonimenteurs flairant le gogo, elle prospère rapidement dans une société où il est bien difficile de s'arrimer aux faits toujours un peu grimés. Trafic de fric, d'influence, d'armes, tout est corrompu, seule la statue du Commandeur Présidentiel ne doit pas être écornée dans ce théâtre d'ombres.

Un vrai bon souffle d'air vivifiant que ces Voleurs de Sexe qui amène sa verve et sa culture dans le format classique du polar. Il fait voler en éclat les rapports convenus entre les protagonistes habituels, les fait danser dans la touffeur africaine une chorégraphie sans pitié où les plus filous s'en sortent. Il y a des morts, des charognards et des nuées d'insectes tournant autour d'un festin offert mais ce n'est pas la brousse, c'est aujourd'hui dans une métropole exotique et pourtant si proche des nôtres, la même avidité, quelques couches d'hypocrisie en moins.

Vous regretteriez de ne pas vous aventurer avec Tata ou Kader. C'est nul, les regrets...


Notice bio

Janis OTSIEMI est né en 1976 à Franceville au Gabon. Il vit et travaille à Libreville. Il a publié plusieurs romans, poèmes et essais au Gabon où il a reçu en 2001 le Prix du Premier Roman gabonais. Plusieurs de ses romans sont disponibles aux Éditions Jigal Polar, La Vie est un Sale Boulot, Le Chasseur de Lucioles, African Tabloïd ou La Bouche qui Mange ne Parle pas.


La musique du livre

Benito, le copain de Tata et Balard, aime le rap français, il s'en farcit les oreilles « à pleins tubes » avec Les Miens de Shurik'n ou Sniper et le tube Sans (re) pères.

L'autre bande, Kader, Pepito et Poupon, écoute en voiture un CD du grand Bob Marley, No Woman, No Cry, Pepito changeant même les paroles en « Maman ne pleure pas. Ce soir, je mettrai un peu d'huile d'olive dans tes feuilles de manioc. », d'une voix de « crécelle ».

Une petite playlist en fin d'ouvrage où Janis Otsiemi partage la musique qui l'a accompagnée pendant l'écriture du livre, dont Fally Ipupa, Ndoki, ou Dadoo, Sales Gosses.

LES VOLEURS DE SEXE – Janis Otsiemi – Jigal Polar – 198 p. septembre 2015

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