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Chronique Livre :
LES VRAIS DURS MEURENT AUSSI de Maurice Gouiran

Chronique Livre : LES VRAIS DURS MEURENT AUSSI de Maurice Gouiran sur Quatre Sans Quatre

Photo : légionnaires français en Indochine (Wikipédia)


Le pitch

31 juillet, meurtre mystérieux d'un homme de 72 ans, poignardé et sauvagement mutilé, le SRPJ de Marseille enquête...

Biscottin, un vieil habitant de l'Estaque, quartier hautement pittoresque de Marseille, et habitué du Beau Bar invite Clovis Narigou, ancien reporter qui vit retiré dans une ferme où il élève des chèvres, à partager une bouillabaisse. Cette surprenante invitation n'est, comme le subodore Clovis, pas tout à fait innocente. Un des amis de Biscottin, le Polack, a disparu et celui-ci aimerait que Clovis enquête. Ancien légionnaire, le Polack n'a pas donné signe de vie depuis plusieurs jours et comme la presse signale les morts violentes et consécutives de trois autres ex militaires, l'inquiétude est légitime...

Des bateaux brûlent dans le port, attentats revendiqués par un obscur mouvement de libération, les ragots de troquet vont bon train et les cadavres de vieux légionnaires se succèdent épaississant un peu plus à chaque fois le mystère, donnant également l'occasion aux poivrots du coin de multiplier les tournées d'anisette afin de ne pas se déshydrater en disséquant les pistes.

Les cadavres, égorgés, mutilés d'un sourire kabyle, sont ceux de militaires en retraite ayant servis ensemble dans le djebel. Tout incite à suivre la piste d'anciens du FLN mais des « chinetoques » vont venir semer le trouble dans une affaire qui semblait relativement simple au départ et qui réussira à entrainer Clovis des cafés marseillais au camp de réfugiés d'Indochine de Sainte-Livrade, de New-York aux eaux profondes et glacées des lacs autrichiens à suivre l'or des nazis. Rien n'est décidément simple quand Clovis est des la partie, juste au moment où il pensait passer le caniculaire mois d 'août avec Alexandra, une ex maitresse revenue passer quelques vacances chez lui et qui s'avérera fort utile...et ne fera pas forcément baisser la température.


L'extrait

« - Malheureusement, nous avons été trahis ! À cause des Français de là-bas qui se prenaient pour les empereurs de Chine et qui ne respectaient rien, et surtout pas nous. Tous nos malheurs viennent de là. Je vais vous donner un exemple entre mille, celui d'un de mes amis saigonnais qui était allé faire ses études de droit à Paris. En France, il était intégré, il discutait d'égal à égal avec ses camarades de fac, il était reçu chez ses professeurs, il était respecté par des hommes éminents, comme tous les autres étudiants de sa promotion. Mais une fois revenu au pays, il n'était plus qu'un vulgaire coolie inculte. Il a été insulté et humilié par des fonctionnaires coloniaux sans éducation ni culture, abrutis par l'alcool et l'opium. Ces gratte-papier arrogants l'ont bousculé, méprisé et traité comme leur boy. Mon ami avocat n'était invité nulle part et ne pouvait fréquenté aucun Européen. Alors ce qui devait arriver arriva, il est passé chez Hô Chi Minh ! Si les Français de là-bas avaient été corrects et un minimum respectueux, tout cela ne se serait pas produit et nous serions toujours là-bas.
Il ne prononce jamais les mots Indochine ou Vietnam, il dit toujours « là-bas ». Je sens qu'il pourrait parler avec amertume et colère des méfaits de la colonisation en Indochine durant des heures. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Sacré Clovis ! Il n'y a pas à dire, quelles que soient les intrigues, il fait le job jusqu'au bout et navigue rudement bien entre les écueils posés ça et là par l'Histoire souvent un peu glauque de la seconde moitié du vingtième siècle. À en faire mentir les clichés du marseillais amateur de sieste et de pétanque, il ne les dédaigne pas, pas plus que le pastaga, mais on se demande quand il trouve encore le temps de pratiquer. Les ingrédients nécessaires à mettre en mouvement cet ex grand-reporter qui vit reclus dans les collines surplombant Marseille, héros récurrent de l'auteur, sont toujours les mêmes : une femme ex amante ou un copain ayant besoin d'un coup de main, quelques macchabées et une intrigue aux profonds relents de République qui se laisse aller ou de régimes politiques piétinant cette bonne vieille démocratie.

Alexandra, la belle avocate, et Biscottin, le vieux pochtron du Beau Bar, serviront donc de comparses de circonstances sur cette ténébreuse affaire où les ex colonies, dont la France s'est empressée d'oublier les autochtones vaincus avec elle, reviennent hanter l'actualité. Pour ce polar, Maurice Gouiran n'a pas lésiné sur le casting, l'Algérie, l'Indochine et la seconde guerre mondiale sont au menu juste après la fameuse bouillabaisse amoureusement concoctée par Biscottin pour faire avaler la pilule du casse-tête de la disparition du Polack à Clovis.

Le vrai sujet ? Les oubliés de l'ex empire. Femmes, fils et filles de harkis ou de supplétifs vietnamiens parqués dans des habitations insalubres, perdus dans le camp de Sainte-Livrade, abandonnés par les légionnaires qui les y ont amenés ou toujours liés à ces soldats vaincus aux rêves évanouis et aux foies vérolés. Les légendes circulent toujours, les espoirs, mêmes minimes également, et, plus c'est dingue, plus il faut y croire quitte à se lancer dans les folies les plus dévastatrices et sanguinaires parce que, sinon, il n'y a plus rien, définitivement que la poussière des places désertes et des photos jaunies d'hommes dévorés par la guerre.

Maurice Gouiran possède l'art du polar qui fonctionne, de ceux qui éclairent des pans entiers d'une histoire pas très glorieuse souvent poussée pudiquement sous le tapis. Clovis va au bout, il comprend, fouine, ne lâche rien, un reporter d'exception qui enquête comme un privé de légende. Le récit sent le pastis, la bouille, la méditerranée, la lavande et le mistral, l'accent transparaît, les cigales chantent dans les phrases même si les sujets sont universels, Marseille est partout. L'hypocrisie des sociétés aussi. Chaque Gouiran, c'est un des mauvais profil du monde qui est dévoilé, le noir révèle l'obscur merveilleusement et c'est on ne peut plus salutaire.

Diablement de saison qui plus est...


Notice bio

Maurice Gouiran est né au Rove, près de Marseille, dans une famille de bergers. Il en a gardé une passion totale pour la rude nature des collines arides de son enfance, le respect de la culture populaire et de l'authenticité. Tombé amoureux de Marseille depuis le lycée, il obtiendra un doctorat en mathématiques et se lance dans l'aventure balbutiante de l'informatique début des années 70 après avoir vécu intensément les sixties. Il est devenu un des grands spécialistes des systèmes d'information sur les incendies de forêts et devient consultant pour l'ONU. Outre son activité d'auteur pour le moins prolifique, celui-ci est le 22 ou 23ème polar, il enseigne à la fac de journalisme, se passionne pour la peinture, la poésie, le sport et l'histoire taboue du XXème siècle qu'il relate dans ses polars engagés et documentés. Déjà chroniqués sur Quatre Sans Quatre : L'HIVER DES ENFANTS VOLÉS et LA MORT DU SCORPION.


La musique du livre

Maurice Gouiran est certainement un grand fan de chanson française, tous ces ouvrages en contiennent et celui-ci ne fait pas exception.

La Mathilde de Jacques Brel pour saluer le retour au bercail d'Alexandra, puis, les corps apaisés, un CD de Jeanne Cherhal avec La Canicule, de circonstances en ce brûlant mois d'août marseillais.

En se rendant vers Sainte-Livrade, une cassette, hé oui, Clovis n'est pas vraiment un geek, avec Francis Cabrel et Les Chevaliers Cathares. Évidemment, impossible dans le contexte de ne pas évoquer Indochine et Vietnam Glam.

LES VRAIS DURS MEURENT AUSSI – Maurice Gouiran – Jigal Polar – 332 p. mai 2015

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