Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LEURS ENFANTS APRÈS EUX de Nicolas Mathieu

Chronique Livre : LEURS ENFANTS APRÈS EUX de Nicolas Mathieu sur Quatre Sans Quatre

l’auteur

Nicolas Mathieu est un romancier français qui s’est fait connaître pour son roman publié chez Actes Sud en 2014 Aux animaux la guerre qui a obtenu trois prix et a été adapté pour la télévision par Alain Tasma. Leurs enfants après eux est son second roman.


Vite fait

Quatre étés, de 1992 à 1998, dans une vallée où les hauts-fourneaux sont à l’arrêt. A travers quelques personnages, dont des adolescents, le portrait d’une France qui change profondément, accouchant au forceps d’un monde désillusionné, où ceux qui restent savent qu’ils n’ont aucune chance, malgré les miroirs aux alouettes que politiques et société de consommation leur tendent.


Un extrait 

« Après avoir planqué le canoë, les deux garçons rentrèrent à vélo par le bois du Petit-Fougeray. Comme d’habitude, Anthony s’amusait à slalomer sur la ligne continue au milieu de la route. Cette manie horripilait le cousin. Quelques jours plus tôt, alors qu’ils grimpaient la côte près des entrepôts, Anthony s’était retrouvé nez à nez avec un combi Volkswagen. Le type avait été forcé de donner un coup de volant. Quand le cousin lui avait demandé s’il était pas un peu con des fois, Anthony avait répondu qu’il était prioritaire.
- Prioritaire de quoi ? T’étais au milieu de la route.
Parfois, Anthony le rendait dingue. C’était à se demander s’il était tout à fait net.
Mais pour l’heure, la route était déserte et les deux garçons pédalaient vite, face au soleil, poursuivis par leurs ombres. Après les chaleurs de l’après-midi, les bois environnants se laissaient retomber dans un soupir et le déclin du jour faisait comme un compte à rebours. Parce qu’à la fin, Alex le sportif leur avait proposé un truc. Un pote organisait une grosse teuf chez ses parents. S’ils voulaient, Anthony et le cousin pouvaient passer, à condition d’apporter leur matos, bien sûr. Apparemment, les réjouissances devaient se dérouler dans une grande baraque, avec piscine. Il y aurait à boire, des filles, de la musique, un bain de minuit. Anthony et le cousin avaient dit OK , on verra si on peut. Décidément, rester cool demandait pas mal de concentration.
Depuis, les choses s’étaient gâtées parce que la fête en question se déroulait à Drimblois. A vélo, ça faisait quand même quarante bornes aller-retour. A moins d’emprunter l’YZ du père. Elle pourrissait au fond du garage depuis des années, sous une bâche. Sauf que c’était même pas la peine d’y penser. Anthony se foutait bien de prendre un combi VW en pleine face. En revanche, quand il s’agissait de son vieux, il ne rigolait plus du tout.
- Il verra même pas, on s’en fout, plaisait le cousin.
- Non, c’est trop tendu, répliquait Anthony. On n’a qu’à tenter en vélo.
- Arrête, il est déjà 7 heures, c’est mort.
- Je peux pas, en vrai. Il me défonce si je prends sa moto. Tu ne le connais pas.
En réalité, le cousin le connaissait plutôt bien. Patrick Casati était un brave type, mais il suffisait parfois d’une trace de doigt sur la télé pour qu’il se mette dans des états qui faisaient honte à voir. Le pire venait ensuite, quand il se rendait compte. Confus, vitrifié dans sa mauvaise foi, incapable d’excuses, il tâchait de se faire pardonner en parlant doucement et en proposant d’essuyer la vaisselle. La mère d’Anthony avait fait ses valises à plusieurs reprises pour se réfugier chez sa frangine. Quand elle revenait, la vie reprenait comme si de rien n’était. N’empêche, il demeurait entre eux comme une épaisseur, un truc qui ne vous donnait pas vraiment le goût de la vie de famille. 
- Y aura ta copine, insista le cousin. Faut qu’on y aille.
- Qui ça ?
- Arrête un peu, tu sais bien.
- Ouais…
Steph était déjà comme une de ces ritournelles qui vous trottent dans la tête jusqu’à vous rendre cinglé. La vie d’Anthony s’en trouvait toute chamboulée. Rien n’avait bougé, et plus rien n’était à place. Il souffrait ; c’était bon.» (p. 27 et 28)


Ce que j’en dis

« - 1992, ça te dit quelque chose, Dance ?
- Comme tous les ans, j’avais vingt ans, bien sûr, insolente.
- Et 98 ? la France championne du monde et tout ça ?
- Je ne vois pas de quoi tu parles. »

« L’éducation est un grand mot, on peut le mettre dans des livres et des circulaires. En réalité, tout le monde fait ce qu’il peut ? Qu’en se saigne ou qu’on s’en foute, le résultat recèle toujours sa part de mystère. Un enfant naît, vous avez pour lui des projets, des nuits blanches. Pendant quinze ans, vous vous levez à l’aube pour l’emmener à l’école. A table, vous lui répétez de fermer la bouche quand il mange et de se tenir droit. Il faut lui trouver des loisirs, lui payer ses baskets et des slips. Il tombe malade, il tombe de vélo. Il affûte sa volonté sur votre dos. Vous l’élevez et perdez en chemin vos forces et votre sommeil, vous devenez lent et vieux. Et puis un beau jour, vous vous retrouvez avec un ennemi dans votre propre maison. C’est bon signe. Il sera bientôt prêt. »

Août 1992, la chaleur caniculaire, la plage des culs nus et surtout 14 ans, les vacances et le cousin juste assez âgé pour prendre la direction des opérations.

Afin de rejoindre la fameuse plage, dans l’espoir de voir quelques filles nues, ils volent un canoë mais de culs nus, il n’y en a point. Par contre, deux jolies filles, oui, deux copines Clem et Steph, accompagnées d’un type sympa, Alex. Deux filles classe, ça se voit tout de suite au grain de leur peau, à leur cheveux, à leur façon d’être. Rien à voir avec les deux garçons, deux mondes qui ne se côtoient pas, deux couches de la société que tout sépare, les parents des uns servant généralement juste à travailler pour enrichir les parents des autres.

Anthony, c’est l’ado mal à l’aise dans son corps dont le contrôle lui échappe encore totalement mais qui lui impose des désirs impérieux qu’il ne sait comment satisfaire. Il tombe amoureux cet été-là, pas une passade, un amour qui ne le quittera pas. On sait, on devine immédiatement que ce pauvre amour-là n’a aucune chance d’être réciproque. Même si Steph, fille d’un très riche commerçant qui aspire maintenant à être un élu local, fume des pétards et sniffe à l’occasion, boit de la vodka et s’envoie en l’air sans être trop regardante, ce n’est que pour passer le temps, rien de sérieux là-dedans, une simple récréation destinée à combattre l’ennui profond que distille cette ville minable et ses habitants qui lui ressemblent. Pour elle, Anthony et soin cousin, ce sont des cassos et pas grand-chose de plus.

En tous cas, comme il y pénurie de shit, cet été-là, suite à la descente de la BAC, Steph et Clem vont se montrer accommodantes et Alex va même inviter les garçons à une fête, une grosse teuf chez un de ses potes en l’absence de ses parents, dans sa grande maison avec piscine des quartiers super bourges. C’est pas pour être sympa, c’est pour être sûr qu’il y aura de quoi fumer, on a bien saisi. Le problème, c’est que ça fait 40 bornes aller-retour et qu’ils n’ont que des vélos. La vie est nulle parfois.

Anthony a donc l’idée de chourer la moto de son père. Idée plus qu’audacieuse quand on connaît Patrick Casati, un alcoolique qui peut, pour trois fois rien, piquer une crise et devenir violent. La mère d’Anthony est déjà plusieurs fois partie se réfugier chez sa sœur mais elle revient toujours, et chez eux, l’atmosphère est chaque fois un peu plus oppressante. Il a travaillé aux hauts-fourneaux mais, licencié économique, il travaille à son compte maintenant et il embarque souvent Anthony avec lui pour tondre les pelouses et tailler les haies. Une vie de labeur, juste assez de fric et d’espoir pour payer les traites de la maison, juste assez d’alcool pour rendre flous et supportables les contours du quotidien.

«La vitesse leur tirait des larmes et leur montait dans la poitrine. Ils filaient sur la terre éteinte, tête nue, incapables d’accidents, trop rapides, trop jeunes, insuffisamment mortels. »

La moto YZ, c’était une petite folie, et ça fait un moment qu’elle n’a pas servi mais de là à l’emprunter en douce… sa mère, Hélène, le met en garde : ça peut faire exploser la famille, cette connerie-là. Elle est fragile à ce point, la famille, liens distendus au fil des ans, des années passées à faire gaffe au fric, des engueulades et des coups.
Ca use, de renoncer à ses rêves et de les éteindre à grands coups de picole et de télévision.

« Les hommes parlaient peu et mouraient tôt. Les femmes se faisaient des couleurs et regardaient la vie avec un optimisme qui allait en s’atténuant. Une fois vieilles, elles conservaient le souvenir de leurs hommes crevés au boulot, au bistrot, silicosés, de fils tués sur la route, sans compter ceux qui s’étaient fait la malle. »

Une fois à la teuf, les classes sociales sont inconfortablement évidentes : les ados super à l’aise, petits bourgeois friqués légèrement condescendants face aux deux prolos qui n’ont pour eux que l’avantage d’avoir apporté du matos. Steph est là, belle, inaccessible, amusée par Anthony, vaguement envie de jouer avec lui, parce qu’elle le pressent naïf et inexpérimenté.
Arrivent deux intrus. Deux ados de la ZUP, tout en survêt, chaîne au cou et qui veulent leur part du gâteau. Hacine Bouali, l’un des deux, est un type dangereux, Anthony le connaît, ils fréquentent le même collège. Chef de bande dans sa cité, il contrôle une bonne partie du trafic de shit.

Après une altercation, ils s’enfuient mais, plus tard, au moment, de rentrer chez lui, Anthony s’aperçoit que la moto a disparu. Un seul coupable possible : Hacine.

La dramaturgie est installée, reste la grande affaire du temps qui passe et qui mue les ados en hommes et fait rentrer à coups de lattes la réalité immuable des classes sociales, des avenirs qui s’offrent à certains et se refusent à d’autres, des routes qui ne se croiseront plus.

La vengeance ? Mais quelle vengeance possible ? La vie se venge déjà bien assez toute seule.

Pendant que la municipalité décide d’embourgeoiser la ville, misant sur le pognon disponible de ceux qui peuvent s’offrir des loisirs, les cassos, les pauvres, les ouvriers tentent de vivre un peu mieux, un peu plus, s’offrant à crédit le robinet de la télévision qui les fait tous un peu champions du monde, eux aussi. Marre de la mémoire ouvrière, bazardons tout ça, qui s’en soucie, et allons gaillardement de l’avant, vers une vie toute entière tournée vers le plaisir et le divertissement !

Peinture de la France démunie, qui s’enfonce dans la dépression et la pauvreté pendant que la petite minorité fortunée s’en sort toujours, qui s’en va sûrement vers le racisme placé sur le même orbe que l’exclusion sociale et intellectuelle, qui ne votera plus guère parce que qu’est-ce que ça change ?, qui dérive au rythme de la télévision et des modèles qu’on y donne, bons ou mauvais, parce qu’ils donnent malgré tout l’illusion de faire partie d’une même nation.


Musique

Outre les titres sélectionnés ci-dessous, sont évoqués : Nirvana - Smells like teen spirit, Queen - I Want to Break Free, Michel Polnareff – Holidays, Bob Marley – No Woman no Cry REM, Iron Maiden, Depeche Mode, Scorpions, Daniel Balavoine, Johnny Halliday, Barbara, Guns’ Roses, Leonard Cohen

Queen - Who Wants to Live Forever

Indochine - L’aventurier

Cindy Lauper - Girls they want to have fun

Bob Marley - Natural Mystic

Aerosmith – Eat the Rich

The Doors – Roadhouse Blues


LEURS ENFANTS APRÈS EUX - Nicolas Mathieu - Éditions Actes Sud - 432 p.  22 août 2018

photo : Pixabay

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