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Chronique Livre :
LITTLE GIRL GONE d'Alexandra Burt

Chronique Livre : LITTLE GIRL GONE d'Alexandra Burt sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


The author

Alexandra Burt est une romancière née en Allemagne et qui vit aux Etats-Unis. Elle a commencé par être traductrice puis s'est mise à écrire les histoires qui lui trottaient dans la tête.


In a few words

Une jeune femme, Estelle Paradise, vient d'avoir un accident. Elle se réveille à l'hôpital, dans un sale état, le pavillon d'une oreille en moins, et surtout, surtout, incapable de se souvenir de ce qui l'a amenée là. Par contre, elle se souvient bien qu'elle est mariée et qu'elle a une petite fille, Mia, un bébé de sept mois seulement.

Mais personne ne semble vouloir lui dire ce qui a bien pu lui arriver...


A quick bite into it ?

« - Mrs Paradise ?
La voix surgit de nulle part. Je me sens apathique, comme si je courais sous l'eau. J'essaie, j'essaie, mais je n'arrive nulle part.
- Instable. Quatre-vingt sur soixante. En chute.
Mon Dieu, je suis encore en vie.
Je bouge les jambes, elles réagissent, c'est limite, mais elles réagissent. De la lumière se fraye un chemin jusqu'à mes yeux. J'entends des chiens qui aboient, leurs glapissements aigus, leurs halètements, le tintement des médailles à leurs colliers.
- Vous avez eu un accident de voiture.
Mon visage est engourdi, mes idées vagues comme des boîtes poussiéreuses au fond d'un grenier sombre. Je sais immédiatement que quelque chose cloche.
- Oh mon Dieu, regardez sa tête.
J'entends une sirène, elle bégaye un instant, se transforme en torture régulière.
Je veux leur dire … J'ouvre la bouche, mes lèvres commencent à articuler les mots, mais la sensation de brûlure dans ma tête devient insupportable. Ma poitrine est en feu, un son résonne dans mon oreille gauche et engourdit tout le côté de mon visage.
Laissez-moi mourir, c'est ça que je veux leur dire. Mais le seul son que j'entends est celui de mains frustes qui déchirent un tissu fragile.
- Reculez ! Faites de la place !
Mon corps explose, pris d'un spasme.
Ca ne faisait pas partie du plan. » (p.12-13)


What I'd like to say about it

Estelle est une des nombreuses femmes victimes d'une dépression post-partum : le roman décrit très bien la souffrance de cette jeune femme qui se sent incapable de s'occuper correctement de son bébé, qui se sent minable et en-dessous de tout, une mère indigne que tout le monde juge comme telle. Elle aime sa fille Mia, le problème n'est pas là, c'est simplement qu'elle se sent incompétente et qu'elle a l'impression que sa fille ne l'aime pas. Il lui semble que Mia pleure dès qu'elle la voit et qu'elle est heureuse dans les bras des autres et pas dans les siens. Tout le monde se sent autorisé à lui donner des conseils pour être une bonne mère, ce qui renforce son sentiment d'incompétence. Son mari, en particulier, ne cesse de la juger et de lui répéter qu'elle ne fait pas les choses comme il faut, tout semble si facile pour lui et il se satisfait de la parole des médecins qui tous disent que Mia a des coliques et qu'il faut de la patience. En attendant, Estelle ne dort presque plus, s'interroge sur le moindre geste, rien ne lui vient naturellement, elle vit dans la crainte de mal faire et d'être une mauvaise mère, persuadée de son incompétence congénitale. Il faut dire que la vie ne l'a pas gâtée : elle a perdu ses parents très jeune, morts dans un accident de voiture et elle est recueillie par une tante peu aimante qui ne l'aide pas à prendre confiance en elle.

Plus tard elle rencontre celui qui devient son mari, Jack, un homme sincère et gentil, mais un peu autoritaire. Tout va bien jusqu'au bébé...

Petit à petit, Estelle se sent de plus en plus seule, de plus en plus minable et la fatigue chronique ne l'aide pas à surmonter son baby blues. Elle prend des anti-dépresseurs parce que son mari la traîne chez le médecin et elle semble aller un peu mieux. Mais nous sommes aux Etats-Unis, n'est-ce pas, et toutes ces consultations coûtent cher, trop cher pour le ménage et Jack se voit contraint de prendre un emploi mieux payé à Chicago, ne revenant que certains week-ends. Il installe sa femme et le bébé dans un des appartement d'une maison qu'il fait rénover. Elle est en sécurité puisqu'elle est sous la surveillance de David, le chef des travaux qui loge dans un des appartements, juste à côté. Et justement, ce David la regarde bizarrement, se plaint de ce que le bébé pleure la nuit, semble blâmer Estelle et mettre en question sa capacité à s'occuper correctement du nourrisson. Elle se sent et de plus en plus en plus seule, et de plus en plus observée, ce qui ajoute à sa détresse.

Mais voilà, aujourd'hui, elle est dans un lit d'hôpital, des plaies partout, une oreille en moins et, surtout plus aucun souvenir. Seule chose dont elle est sûre : on lui a pris son bébé. Il lui faut un certain temps pour comprendre que c'est elle qu'on soupçonne. On a retrouvé un revolver dans ses affaires, alors toutes les hypothèses sont permises.

Oh on lui en veut à peine, on la plaint surtout, elle est manifestement encore plus atteinte que ce qu'on croyait, on voyait bien qu'elle avait du mal à s'occuper de cette pauvre petite qui pleurait tout le temps et dont elle s'occupait si mal … de là à la planquer quelque part ou à la zigouiller...

Le baby blues comme si on y était, le bébé qu'on n' arrive pas à satisfaire, quoi qu'on fasse, le manque de sommeil, de temps, d'appétit, de confiance en soi, les regards qu'on porte sur vous, les jugements, les conseils comme autant de coups de poignards... Si seule et si perdue, tellement dans le brouillard qu'elle doute d'elle-même et qu'elle ne sait plus si elle a bien donné le biberon, si elle a bien changé sa fille, si elle a fait ce qu'une bonne mère ferait... Honte et tristesse se partagent ses pensées, Estelle ne sourit plus, mange à peine, dort encore moins et se renferme sur elle-même.

Commence alors, une fois à l'hôpital, le travail crucial sur la mémoire : que s'est-il passé et où est Mia ?
Avec l'aide d'un psy, Estelle retrouve le fil ténu qui va l'amener à la vérité, à reconstituer le puzzle des heures qui ont changé le cours de sa vie.

On suit avec tendresse et compassion le long chemin d'Estelle, ses difficultés à s'ajuster à la maternité, ses angoisses et son manque de confiance en elle. Elle est au centre de la narration, à la fois douce et fervente, et déterminée à retrouver son enfant et à faire face, quel que soit le prix à payer.


Now then, for your ears only :

Maroon 5 - She Will Be Loved
Johnny Cash - The Beast in me


LITTLE GIRL GONE - Alexandra Burt – éditions Denoël - 430 p. février 2017
traduit de l'anglais (États-Unis) par Santiago Artozqui

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