Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
LONDON NOCTURNE de Cathi Unsworth

Chronique Livre : LONDON NOCTURNE de Cathi Unsworth sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Londres, en février 1942. La ville est sous le régime du couvre-feu. Au milieu des ruines et des bombardements, une vie nocturne continue dans les pubs, clubs et autres music-halls.

Des lieux où se presse une population avide d’échapper à la guerre mais où rôdent toutes sortes d’individus louches, escrocs, journalistes à l’affût du scandale, cartomanciennes, joueurs professionnels et trafiquants du marché noir.

L’inspecteur Greenaway, ancien de la brigade des jeux, connaît cette faune par coeur. Mais il y a autre chose : dans la nuit, un tueur sème la panique en tuant et mutilant ses victimes…


L'extrait

« Elle gisait sur le dos dans le caniveau qui courait au milieu d'un abri anti-aérien en surface de Montagu Place, Marylebone. Il faisait si froid dans cette dernière demeure que Greenaway voyait son souffle former de petits nuages devant lui tandis que, posté sur le seuil, il se penchait pour examiner la scène à la lueur blafarde d'une lanterne électrique.
Le photographe et le médecin du service avaient déjà fait leur travail et quitté les lieux désormais cernés par une foule de policiers, l'un pour aller développer ses photos, l'autre pour rédiger son rapport. Dans l'intervalle entre leur départ et l'arrivée d'un officier supérieur, Greenaway espérait bénéficier de quelques minutes de tranquillité, propices à la réflexion.
Un bonnet de laine vert était abandonné à l'entrée de l'abri. Quand Greenaway l'enjamba avec précaution pour se diriger vers la forme inanimés à l'intérieur, de la neige fondue goutta de ses chaussures. La nuit précédente avait été glaciale et les flocons avaient tourbillonné sur la ville, mais pour une fois, la Luftwaffe n'avait pas frappé. Il n'y avait par conséquent aucune raison pour que cette femme soit venue se réfugier ici.
Elle avait les pieds pointés vers lui, la jambe droite légèrement repliée, et sa jupe était remontée haut sur ses cuisses. Ses bras étaient toujours passés dans les manches de son manteau en poil de chameau froissé sous elle, dont les pans écartés révélaient un pull vert assorti au bonnet tombé près de la porte. Elle avait dû les tricoter elle-même, songea Greenaway en s'accroupissant près de la dépouille. Autant d'ouvrages soigneux qui avaient été brutalement malmenés : le pull relevé exposait son sein droit, le corsage blanc qu'elle portait dessous était déchiré.
Après avoir ouvert se sacoche d'enquêteur, Greenaway en tira une paire de gants en caoutchouc qu'il enfila en inhalant l'odeur métallique du sang. La tête de la femme était appuyée contre le banc en bois qui servait de siège, ses ultimes cris ayant manifestement été étouffés par son propre foulard en soie, plaqué sur son nez et sa bouche. Ses yeux étaient devenus vitreux, aveugles, mais l'horreur de sa fin se devinait à ses pupilles noires dilatées, à sa langue gonflée qui saillait entre ses dents et son bâillon, aux ecchymoses sur sa gorge... » (p. 35-36)


L'avis de Quatre Sans Quatre

La toile de fond de London Nocturne, c'est le Blitz, les raids incessants de la Luftwaffe sur Londres, un ennemi invisible qui tue, détruit, éparpille les familles (les enfants sont souvent envoyés à la campagne qui est plus sûre). La ville vit en aveugle, fenêtres occultées, lumières tamisées, éclairage public absent, afin de ne pas donner de cibles aux aviateurs allemands. Le jour, la désolation des tas de gravats, les restrictions alimentaires et autres, l'espoir ou le chagrin, puis, une fois la nuit tombée, une sorte de frénésie de plaisirs et de fêtes s'empare des quartiers chauds. De nombreux soldats s'ennuient en attendant leur départ pour le front, en Afrique du nord, ou reviennent des combats de la bataille de France, traumatisés, et passent leur temps à boire et entretenir une armée de prostituées, de danseuses de cabarets, cartomanciennes - toujours courues en ces temps incertains -, les bars prospèrent, les trafics aussi.

C'est dans cette atmosphère qu'évolue l'inspecteur Greenaway, un costaud, dur à cuire, ancien de la brigade des jeux, aimant se colleter avec les truands, il n'est pas franchement ravi d'avoir été muté à la brigade criminelle. Le patient travail d'enquête n'est pas à son goût, pourtant il va mettre toute son expérience et son intuition à attraper un tueur de femmes blondes qui sévit dans les rues de Londres. Il aura bien besoin de ses indics et de sa connaissance du milieu de la prostitution, sans cesse en évolution à l'époque. La misère et les pénuries expliquant le nombre croissant de jeunes femmes fréquentant les trottoirs et les bars de nuit, sans compter les veuves de guerre et celles sans aucune nouvelles de leurs maris partis, depuis longtemps déjà, combattre au loin et qui peinent à faire survivre leurs enfants. Et puis toutes celles qui ont reçu de belles promesses de militaires étrangers, américains, canadiens...

C'est tout cet univers sordide que nous fait découvrir Cathi Unsworth dans London Nocturne, une enquête complexe dans une cité désorganisée, où les faux documents circulent aussi vite que les rumeurs, dans laquelle les escrocs, en uniforme ou pas, pullulent. Greenaway va suivre la piste de l'étrangleur, mais n'y en a-t-il qu'un ? L'Europe est en proie à une frénésie meurtrière, certains des hommes stationnés en Angleterre ont déjà connu le pire, en sont revenus ravagés. Quelle différence entre une morte ici ou un massacre là-bas pour lequel on est décoré ? Les valeurs sont sens dessus dessous, les repères habituels ont sauté depuis longtemps. Peu importe, Greenaway garde le cap, même s'il comprend les errements de certains, il est le dernier rempart de la loi, quitte à la bousculer un peu quelquefois...

Le lecteur croise une foule de personnages, pour beaucoup féminins, luttant pour survivre, mentant, louvoyant au cours de ces investigations, tous pittoresques comme Duchesse et Lil, la protectrice et la prostituée qui attend en vain des nouvelles de son amant parti combattre, Nina Oakley, la cartomancienne aux prédictions terriblement justes, les militantes communistes Evelyn Bourne et Daphne Maitland, le journaliste Swaffer, toujours en quête de scoop, mais pourvoyeur de tuyaux essentiels.

Des gens ordinaires projetés dans un univers extraordinaire et dangereux, entre bombes allemandes et assassins mystérieux, ce genre de thriller où l'on ne sait pas ce qui est le plus terrifiant entre le ou les psychopathes qui rôdent et le quotidien abominable auquel sont soumis les protagonistes. Comment ne pas comprendre que malgré le risque, tous ne soient pas prêtes à passer leurs nuits à se noyer dans l'alcool et le sexe pour ne plus penser quelques instants à ce qui les attend le lendemain ?

London nocturne est un thriller intéressant, se déroulant dans une période réellement particulière, le Blitz, porteuse d'une ambiance glauque dans une ville en ruines où survit une population en butte aux restrictions et à l'angoisse des alertes aériennes.

On ne sait plus qui condamner, l'époque ou les criminels dont ils sont les produits...


Notice bio

Cathi Unsworth vit à Londres. Journaliste et critique de rock, elle a écrit entre autres pour Melody Maker, Mojo, Uncut et Bizarre, avant de se consacrer à l'écriture de romans noirs et pop. Au risque de se perdre, son premier roman, a été salué par David Peace et donne la vedette au quartier londonien de Camden. Pour ceux qui aiment le rock, je conseille un de ses premiers romans, Le chanteur (2011 – Rivages), les mésaventures d'un groupe punk, un excellent polar.


La musique du livre

De la musique partout, tout le temps. Chaque tête de chapitre déjà est un titre de chanson ou de morceau de jazz de l'époque, et il y en a trente, et il faut y ajouter quelques airs entendus par les personnages à la radio ou dans les cabarets, il serait fastidieux de tout répertorier ici. D'autant plus qu'un sommaire regroupe tous ces titres en fin d'ouvrage.

Ella Fitzgerald - Blues In The Night

Cole Porter – Don't Fence Me In

Django Reinhardt - After You've Gone

The Cats & the Fiddle - Killin' Jive

Delta Rhythm Boys - Dry Bones

Louis Jordan - Jack, You're Dead


LONDON NOCTURNE – Cathi Unsworth – Éditions Rivages – collection Rivages/Noir – 368 p. mai 2019
Traduit de l'anglais par Isabelle Maillet

photo : pompiers après un bombardement - Wikipédia

Actu #14 : avril/mai/juin 2019 Chronique Livre : LE COEUR ET LA CHAIR de Ambrose Parry Chronique Livre : 3 HEURES de Anders Roslund