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LUNE D'AUTOMNE de Clarissa Goenawan

Chronique Livre : LUNE D'AUTOMNE de Clarissa Goenawan sur Quatre Sans Quatre

Clarissa Goenawa est une jeune autrice d’origine indonésienne. Lune d’Automne est son premier roman, lauréat du Bath Novel award 2015.


« La chambre que ma sœur avait louée était spacieuse pour une seule personne. Un lit avec un chevet assorti occupait le milieu de la pièce, tous deux décorés de roses anglaises peintes au pochoir. Il y avait également une armoire blanche en bois près de la porte et un bureau à coté de la fenêtre, exactement comme je me l’étais imaginé. Un poids comprimait ma poitrine.
- Je serai dans la bibliothèque, a annoncé M. Katou avant de nous laisser seuls.
Nous sommes restés là, gênés, à nous regarder.
- Alors, c’est quoi le plan ? m’a demandé Honda.
- Je vais trier ses affaires. J’en donnerai la plupart aux bonnes œuvres.
- T’es sûr que tes parents ne voudront rien récupérer ?
J’ai pensé à eux un instant.
- Non, je ne crois pas.
Ils ne voudront plus avoir affaire à elle, ni à ses souvenirs.
J’ai commencé dans l’armoire. Elle était composée d’une tringle surmontée d’une étagère et d’un tiroir en bas. Des robes habillées remplissaient la penderie. Ma sœur les avait rangées par couleur. Du noir au gris jusqu’au blanc, suivis des bruns et des beiges, puis des couleurs plus vives. Un rangement strict et pourtant émouvant. En dessous, des chemisiers, des tee-shirts et des pyjamas bien pliés et rangés en quatre piles. La plupart de ses affaires ne me disaient rien, ce quimpa rappelait à quel point nous nous étions peu souvent vus depuis son emménagement à Akakawa.
J’ai remarqué que ma sœur n’avait ni pantalons ni shorts. J’ai essayé de me rappeler si je l’avais déjà vue dans ce genre de vêtements. Non, jamais, si on exceptait le jogging qu’elle portait pour le cours de sport.
Sur l’étagère, elle rangeait des serviettes, des draps et des sacs à main. Elle avait rempli tous ses sacs de mouchoirs en papier pour qu’ils gardent leur forme. Je savais que ma sœur avait toujours été organisée mais j’étais surpris par ce degré de méticulosité.
En ouvrant le tiroir du bas, j’ai trouvé ses sous-vêtements, des collants et des foulards. Aussi rangés par couleur. Me souvenant des paroles de l’inspecteur, j’ai frémi à l’idée que ces foulards aient pu être utilisés comme accessoires sexuels. Aurait-il mieux valu que je ne le sache jamais ?
J’allais refermer le tiroir lorsque j’ai aperçu quelque chose de brillant parmi les collants roulés. Je l’ai sorti pour mieux l’inspecter. Un flacon à moitié vide de parfum Estée Lauder. Je l’ai ouvert pour le humer. C’était une senteur fraîche, musquée, un classique de l’élégance américaine. La fragrance m’a rappelé le claquement des draps propres un jour venteux au début de l’été.
Après l’armoire, je suis passé à la table de nuit. Le tiroir du haut était divisé en deux. La partie gauche contenait un tas de piles et de câbles, la droite plusieurs rangées bien ordonnées de cassettes de jazz. J’ai ouvert la porte dissimulant l’étagère en dessous et j’ai découvert une radiocassette. J’imaginais ma sœur allongée sur son lit, écoutant du jazz les yeux fermés. J’ai inspiré profondément pour étouffer une bouffée d’émotion.
Sur son bureau, il n’y avait rien à part une lampe d’architecte et un téléphone rouge. Le téléphone, lisse et brillant, reflétait la lumière du soleil. Le côté face à la fenêtre s’était décoloré et le cordon était un peu emmêlé. J’avais du mal à le regarder. La semaine passée encore, ma soeur s’était servie de ce téléphone pour m’appeler, et maintenant, elle n’était plus.» (p. 48,49,50)


Ren Ishida, un jeune homme qui finit ses études supérieures apprend tout à trac que sa sœur, 33 ans, s’est fait assassiner à Akakawa, la ville où elle avait choisi de vivre depuis une dizaine d’années. Ren aime sa sœur, c’est presque une mère pour lui, surtout dans la mesure où les parents de Ren et Keiko ont été si absents, toujours en guerre l’un contre l’autre, une vie de famille fracturée et extrêmement pénible puisque les parents ne s’adressent la parole que pour se disputer violemment. Keiko s’est donc occupée de Ren, elle a veillé sur lui jusqu’à son départ inexpliqué vers Akakawa alors que Ren avait 12 ans.

Elle est partie s’installer dans cette petite ville, où elle s’est fait embaucher comme professeur d’anglais dans une de ces institutions qui donnent des cours supplémentaires aux étudiants dont les parents sont soucieux de leurs résultats scolaires.

Ils s’appellent une fois par semaine, elle paraît satisfaite de sa vie simple, quasi monacale et Ren est bien en peine d’imaginer ce qui a bien pu se passer pour que sa sœur soit agressée et tuée de multiples coups de couteau, un soir de pluie où elle rentrait seule à pied chez elle.
Il se rend donc à Akakawa toutes affaires cessantes avec l’intention de revenir le plus vite possible à Tokyo pour reprendre sa vie habituelle, et même peut-être reprendre contact avec sa petite amie Nae avec qui il s’est disputé avant de partir pour Akakawa.
La police n’a rien à lui apprendre sur le meurtre qui reste complètement mystérieux et incompréhensible car la vie de Keiko est parfaitement lisse, en apparence tout du moins.

Ren, à son arrivée, va dans l’établissement où travaillait sa sœur pour prendre ses affaires et se voit proposé d’occuper son poste, puisqu’il se trouve qu’ils ont fait les mêmes études. Après un petit temps d’hésitation, l’affaire est entendue. Il se rend chez le propriétaire du logement de Keiko, un certain monsieur Katou, homme politique riche qui lui explique l’arrangement qu’il avait avec la jeune femme : une chambre gratuite en échange de quelques moments quotidiens passés avec madame Katou à lui faire la lecture en anglais ainsi qu’à lui fournir son déjeuner car lui-même est trop occupé pour ça. Il se trouve que Madame Katou est victime d’une grave dépression, mutique et cloîtrée dans sa chambre. Encore une fois, Ren se voit proposer de vivre la vie de sa sœur, Monsieur Katou lui faisant la même offre qu’à Keiko.

Ren se glisse donc dans la vie de sa sœur défunte qui lui manque terriblement dont il se reproche de n'avoir pas été assez proche ces dernières années, il a le sentiment de la voir, de l’entendre aussi, il fait des rêves étranges et dérangeants dans lesquels figure une fillette avec des couettes, des poissons rouges, des hommes en costumes noirs, des oiseaux suspendus en plein vol. Il est à la recherche de la vérité sur la mort de Keiko et vivre sa vie est une manière de trouver ce qu’il cherche : il fréquente ses collègues, dont un particulièrement gentil et accueillant, Honda, dort dans sa chambre qu’il inspecte minutieusement, va s’allonger sur la portion de route où elle a été tuée une nuit de pluie, pour voir ce qu’elle a vu en dernier. Il s’abandonne souvent à ses souvenirs d’elle, la fois où elle lui a cuit du riz au curry pour la première fois, le cartable qu’elle lui a offert, l’amour qu’elle lui donnait, et aussi l’homme qu’elle a fréquenté, un professeur de l’école de Ren, et qu’elle a cessé de voir parce que Ren le lui a demandé. L’a exigé, par jalousie.

Dans son sac à main, la police a trouvé des pilules contraceptives, au grand étonnement de Ren qui ne lui connaissait pas d’amant, un foulard sur lequel on a trouvé un cil, comme si on lui avait bandé les yeux, et ses poignets portaient des marques. Bondage ? Il ne peut y croire. Ou alors on aurait réduit Keiko à l’impuissance avant de la tuer ? Mais qui peut lui en vouloir à ce point ?

Ren se rend compte que la vie de Keiko était moins limpide qu’il ne se le figurait, et ses sentiments pour elle également. Et pourtant, Ren est un vrai séducteur : il trompe sa copine avec pas mal de bonne volonté, il s’offre une tournée sexe avec un de ses amis qui va bientôt se marier et désire se faire une semaine de bombance avant de se passer la bague au doigt. Il enchaîne les conquêtes sans passion, sans autre désir que la curiosité d’un autre corps, un de plus, encore un. Parmi les femmes avec qui il couche, une femme dont il ne se souvient pas mais qui, elle, semble se souvenir de lui et surgit plusieurs fois tout à trac là où il ne s’y attend absolument pas, avec un message qui l’aide à s’approcher de la vérité. Des vérités, en fait : celle de la vie de Keiko, celle de leur passé, celle de leurs parents, celle de sa mort, celle de ses véritables sentiments pour sa sœur. Plus il fouille dans la vie de sa sœur, en la revêtant lui-même, en quelque sorte, plus il se rend compte qu’elle lui manque et qu’il souffre terriblement de son absence. Le grand ado insouciant qu’il était a négligé de se préoccuper de celle qui était si proche et si essentielle, et sa mort exacerbe son sentiment de l’avoir trahie et négligée, surtout lorsqu’il trouve des éléments de sa vie dont il ne soupçonnait pas l’existence : un enfant perdu, ses cendres dans une petite urne, une lettre d’amour…

De façon irrationnelle et presque surréelle, Ren a le sentiment de pouvoir presque communiquer avec Keiko et la petite fille aux couettes, qu’elles veulent lui dire quelque chose d’important.

La vie de Ren prend des détours étranges : une de ses élèves – dont la mère a quitté le foyer conjugal sans explication - le poursuit de ses assiduités, il se retrouve presque dans la même situation que le professeur qui avait eu une liaison avec sa sœur, il se rend compte que Monsieur et Madame Katou pleurent le décès ancien d’une petite fille, une mort mystérieuse.

Tours et détours, répétitions de situations qui se ressemblent et se confondent : amours interdites ou scandaleuses, enfants morts, culpabilité et mutisme, liens détruits. La société japonaise, avec ses tabous et ses secrets familiaux, ses amours contrariées et ses règles sociales très strictes, mais dont on perçoit qu’elle se modernise : les femmes prennent l’initiative sexuelle, utiliser un love-hôtel semble tout à fait naturel aux jeunes gens, on mange italien et on n’impose plus les mariages arrangés.

Les vérités auxquelles Ren va se trouver confronté vont l’aider à renouer avec sa mère et avec Nae, à faire le deuil de Keiko, à prendre des décisions sur la direction qu’il veut donner à sa vie et à devenir adulte, enfin.

Un soupçon de Murakami pour l’étrangeté et une pincée de Kawabata pour les amours tragiques, et une bonne dose de modernité pour ce roman à la trame complexe et méandreuse, enquête intime et onirique aux titres de chapitres poétiquement délicieux, dans laquelle les rêves et les morts sont les messagers de la vérité.


Musique

Billie Holiday - Strange Fruit

Charlie Parker - All the Things You Are

John Coltrane - Giant Steps

Duke Ellington - It Don't Mean a Thing


LUNE D'AUTOMNE - Clarissa Goenawan - Éditions Les Escales – collection Domaine Étranger - 400 p. février 2019
Traduit de l’anglais (Singapour) par Aude Carlier

photo : Pixabay

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