Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
LUX de Maud Mayeras

Chronique Livre : LUX de Maud Mayeras sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

2016 : Antoine Harelde débarque tout au sud de l'Australie dans la petite ville de Ceduna. Un havre maritime cerné de déserts à perte de vue. Ce patelin perdu ne lui est pas inconnu, il a déjà vécu ici, vingt ans auparavant, il était adolescent et accompagnait sa mère malade venue s'y réfugier. Peu de temps, car la pathologie était grave et Antoine avait dû être rapatrié trois mois après son arrivée. Mais, même en si peu de temps, à cet âge crucial, il s'en passe des choses. Et le petit Français avait découvert l'amitié, l'amour mais aussi la cruauté des hommes.

Une parenthèse de vingt années n'a rien effacé du tout. Antoine est un homme, un adulte mais le traumatisme résonne toujours aussi fort en lui. L'horreur de ce qu'il a vu avant de quitter Ceduna ronge toujours son âme. Rien n'est oublié, rien n'est pardonné, il est venu pour faire justice. Il a prononcé la sentence et est venu l'exécuter.

Mais, ici comme ailleurs, la terre souffre des hommes, elle en tremble et s'ébroue. Elle a parfois d'étranges révoltes humides qui changent les destins et donnent de drôles de trajectoires aux vies quand elles ne les éteignent tout simplement pas. Alors, il est peut être nécessaire de suivre la folie jusqu'au bout pour retrouver la terre ferme et reprendre pied dans une autre réalité...


L'extrait

« Le front contre la vitre tiède, Antoine avait aperçu un jour une silhouette immense et étrange tituber sur le trottoir. Il était parvenu à distinguer un visage sombre, creusé comme du bois. L'adolescent s'était dit que ce devait être cela, un Aborigène. Il n'en avait jamais vu auparavant, alors sa mère lui avait expliqué : « Des voleurs et des ivrognes ; sales comme la peste. Si tu t'en approches, tu deviendras comme eux. Tout juste bons à exterminer. Des cafards corrompus à la bière. Des nuisibles. »
L'Aborigène ne respirait pas la propreté, il fallait le reconnaître. Il arborait une barbe hirsute et des cheveux crépus, délavés, qui retombaient en serpents de nœuds sur ses jours proéminentes. Antoine remarqua ses lèvres qui ne cessaient de bouger. Impossible d'inventer une vie à ce géant, car quoi qu'il ait pu imaginer, il aurait été loin du compte. Et il ne parvint pas à mettre des mots justes sur ce que l'homme dégageait. On aurait dit un monstre, une créature folle qu'Antoine avait instantanément trouvée fascinante.
Les journées étaient devenues plus chaudes, et la mère d'Antoine avait commencé à beaucoup tousser. L'adolescent l'aidait de moins en moins, il ne quittait plus sa fenêtre. Chaque jour, il attendait le retour du monstre.
Chaque après-midi, le monstre réapparaissait. Il déambulait d'un point à l'autre du champs de vision d'Antoine puis disparaissait en chancelant. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Trois ans ! Trois ans que j'attendais, non pas la suite, il ne pouvait y en avoir une, mais le petit frère de Reflex. Et bim ! Fiat Lux. Et toujours cette même atmosphère de conte déjanté où le croque-mitaine n'est pas tout à fait conforme aux archétypes, où le Petit Poucet ne retrouve plus ses cailloux parce qu'ils ont été subtilisés par Le Petit Chaperon Rouge qui était jalouse du loup. Il n'y a pas de doute, Maud Mayeras n'a pas perdu la main ni la plume ! Elle habite toujours le même univers, celui où les fables se racontent avec des maux d'adultes blessés par l'enfance, celui où la vraie dégueulasserie des humains pousse à regretter les monstres un peu magiques du passé, qui, pour terrifiants qu'ils apparaissaient, n'ont jamais atteint le degré de cruauté de monde des grands.

Lux est un roman à plusieurs niveaux de lecture, tous passionnants. Ue thriller un peu écolo, beaucoup torturé, une fable quasi métaphysique sur l'enfance. L'intrigue, déjà, bien sûr, avant-tout, qui emmène le lecteur dans un voyage hallucinant au milieu de décors arides du sud australien, un solide argument de roman très noir, se suffisant pratiquement à lui-même. Mais il y a aussi le reste : le voyage d'Antoine, sa vengeance, l'origine du mal qui revient en flashback, les soubresauts de la terre, la mélopée de Cookie, croque-mitaine à la Walking Dead, puant, génial, chamanique, tout s'intrique parfaitement. Les tempêtes de l'enfance, les drames, les confusions d'amour, d'amitié, d'attirances, la culpabilité de n'avoir pas pu comprendre ou de n'avoir pas su voir. Un conte cruel et doux, chacun y retrouvera des images qui lui parlent à l'oreille de ce qu'il a vécu, pourra s'y réfugier avec un délicieux effroi.

Dès qu'il fait un pas sur le sol de Ceduna, Antoine vacille. Il est là pour venger son pote assassiné, pas en pélerinage. La belle assurance du bourreau venant accomplir sa tâche inéluctable prend quelques plombs dans l'aile. Il n'est plus face à des fantasmes mais rentre dans la vie de gens de chair et d'os qu'il a connu jadis. Les vingts années passées n'existent plus, le lecteur ne sait rien de cette période, comme si Antoine n'avait pas vécu. Il va lui falloir effacer le temps, recoller les morceaux de la colère, en faire un bloc compacte, mettre la main sur ce damné commutateur qui le fera revenir dans l'état de fureur où il était vingt ans auparavant pour accomplir sa mission. Passer de l'idée obsessionnel à l'acte qui entraînera de vrais événements, du vrai sang qui tachera ses mains et son âme ou, peut-être, recouvrira d'un rouge beau et rassurant les terribles souvenirs des trois mois vécus dans ce paysage désolé. Une des clés de ce temps enfui est Cookie.

Cet aborigène pouilleux arpente en marmonnant des mots inintelligibles les rues de Ceduna, selon un parcours intangible et une horaire immuable. Antoine et son jeune ami de l'époque, Hunt, l'attendaient chaque jour avec crainte et bonheur. Cookie ne sait plus rien ou est omniscient, il apprend de la pluie, parle avec le soleil. Il représente le seul être permanent du décor. Il bredouille toujours « Petit con » quand il voit Antoine, enfant ou adulte, ça ne change rien. Les ans n'ont pas prise sur lui, il est du pays de la mort, là où on ne vieillit plus. Il sait les chemins fabuleux, il suffit de le suivre en se bouchant le nez tant son odeur de charogne imprègne l'atmosphère. Cookie peut aider Antoine à retourner dans le monde de l'enfance, faire revivre ceux qui ont disparu mais cet univers merveilleux, vu par des yeux d'adultes, n'est plus innocent, il est mortifère.

C'est un cataclysme qui va mettre en route la machine à remonter le temps. Un séisme qui suit de près l'accomplissement de la vengeance. Il ouvre les portes du monde parallèle, à la Peter Pan, découvre les signes qui y mènent, puissants, symboliques, fascinants. Il y a la baleine, échouée sur la plage, attendant Antoine/Jonas, rejetée par l'océan dans sa colère imminente, les tremblements épileptiques de la terre agacée, et puis la vague-miroir immense qui invite Antoine/Orphée et sa bande d'amis à aller chercher l'espoir là où il réside, pour peu qu'il ne se retourne pas, il en reviendra peut-être. Il va savoir, enfin, Cookie mène à la connaissance cachée dans les replis de sa folie.

Mais cet univers est sulfureux, il porte en lui les germes de sa destruction. Il ne peut que disparaître pour que l'amour prenne la place, que la vie passe à une autre étape, que l'on puisse aimer celui ou celle qui a clos le chapitre en tuant les anciens rêves pour en laisser poindre de nouveaux. Projetés sur des adultes, la toute-puissance des enfants devient terrifiante et tyrannique.

Lux parle également de la terre qui souffre. Elle s’asphyxie lentement, agonise sous nos yeux émerveillés de tant de beautés qu'il nous est bien égal de piétiner. Parfois, comme à Ceduna, elle se secoue un peu d'un séisme, comme un chien qui se gratte pour éliminer les puces qui le démangent, se douche au tsunami afin de se laver des mouches qui polluent sa peau, drame, tragédie, catastrophes naturelles créent le vortex permettant le voyage, celui qui offre enfin la possibilité de connaître le fin mot de l'histoire en suspend.

Maud Mayeras suit le pas ample de Cookie, son écriture féline avance inexorablement, louvoie ou assène, ouvre le chemin et l'esprit, qui l'aime la suive, qui est prêt à savoir lise. Elle dévoile les faces cachées des aventures inabouties, les vérités inavouables enfouies pourrissant dans la boue mémorielle de nos enfances envolées. C'est beau et rude, cru et insolent comme un gosse mal élevé déballant sur la table les secrets de famille et tout ce que les adultes présents ont foiré. Pas de nostalgie, au contraire, elle montre à l'envie que ce paradis perdu menait tout droit en enfer. Elle a un style, et, surtout, un univers personnel rare et riche, Lux en est une nouvelle preuve !


Notice bio

Maud Mayeras a 34 ans et vit à Limoges. Son premier roman Hématome (Calman Lévy) est paru en 2006, il a reçu le Prix des limbes Pourpres et fut finaliste du Prix Polar SNCF. Le second Reflex (Anne Carrière), prix Polars Rouges 2014, a connu un très grand succès, il est sorti chez Pocket en 2015.


La musique du livre

Débauche de musique ! Pléthore et tout le toutim... pas tant dans l'ouvrage qu'à la fin où Maud Mayeras livre une playlist très pop-rock, mais pas que, de 77 titres ! De Iggy Pop à Charles Trénet, de Beethoven à Radiohead, de Johnny Cash à Noir Désir, de quoi régaler les oreilles de tous.

Une tite sélection pour vous donner une idée, très très très parcellaire...

Eels – Agony

Arcade Fire – Black Wave/Bad Vibration

Silverchair – Tomorrow

Korn – Faget

Archive – Violently

Iggy and the Stooges – Gimme Danger


LUX – Maud Mayeras – Éditions Anne Carrière – 247 p. octobre 2016

Chronique Livre : AU COEUR DE LA FOLIE de Luca d’Andrea Chronique Livre : INEXORABLE de Claire Favan Chronique Livre : LE SEMEUR DE MORT de Patrick Guillain