Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
MÉCANIQUE DE LA CHUTE de Seth Greenland

Chronique Livre : MÉCANIQUE DE LA CHUTE de Seth Greenland sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Un empire financier bâti sur deux générations suffit-il à mettre les descendants à l’abri des tracas de la vie ? Apparemment non car Jay Gladstone, l’héritier flamboyant de cette fortune, est assailli par les mêmes tracas que le commun des mortels : épouse exigeante, progéniture insupportable, obligations familiales, contraintes sociales.

Également propriétaire d’une équipe de basket, Jay doit aussi compter avec les coûteux caprices des joueurs, noirs pour la plupart, dont la super star Dag. Nous sommes en 2012 et Obama fait campagne pour un second mandat, mais cela n’apaise pas pour autant les conflits raciaux.

Il suffit qu’un Blanc tue accidentellement un Noir et le pays s’embrase. La machine médiatique se met alors en route, le politiquement correct emplit les colonnes des journaux, les procureurs en mal de notoriété se retroussent les manches, les fake news envahissent les réseaux sociaux.

La mécanique de la chute est désormais enclenchée.


L'extrait

« « Alors, il vient ce vin ? » demande Nicole.
N'apercevant aucune serveuse dans les parages et afin d'empêcher sa femme de partir à la recherche de son verre, Jay déclare qu'il va s'en occuper personnellement. Une manœuvre destinée à gagner du temps. Et puis il aime se mêler aux supporters, non pas tant pour savoir ce qu'ils pensent de l'équipe, que pour donner l'impression qu'il est l'un d'eux. Il se targue de pouvoir le faire sans un seul garde du corps, et encore moins ce troupeau de bisons qui entoure habituellement les hommes de son statut lorsqu'ils s'aventurent en public. La vox populi, même parfois légèrement discordante, est une musique douce pour sa conscience de démocrate (avec un d minuscule).
Quand Jay se lève, son port altier suggère une stature au-dessus de la moyenne, alors qu'il mesure à peine plus de 1,80 m, la taille exacte qu'il a atteint à l'âge de seize ans. Surpris de le voir quitter son siège, le maire lui rappelle qu'il reste seulement trois minutes de jeu.
« Je fais vite », dit Jay et il s'éloigne.
Un supporter lance : « Yo, monsieur Gladstone ! » et Jay sourit en direction de cette voix, esquissant un hochement de tête. Quelqu'un d'autre crie : « Monsieur le maire ! » House salue de la main et sourit. Il est très populaire ici, et Jay aime penser que cette popularité rejaillit sur le propriétaire de l'équipe. Un autre supporter s'exclame : « Go, Jay ! » Il se tourne vers lui et porte deux doigts à son front pour mimer un salut militaire jovial. Cette familiarité ne le gêne pas. Si les spectateurs payants veulent l'appeler par son prénom, pas de problème. Ces échanges lui permettent de se dire qu'au lieu d'être un magnat inaccessible, séparé de la masse par sa fortune colossale, il possède de l'empathie. Certes, il n'assiste pas au matchs habillé en homme du peuple à l'instar de certains propriétaires d'équipe en jean et T-shirt qui font des cabrioles au bord du terrain comme des ados en manque de Ritaline, et pourtant les supporters semblent l'apprécier.
« T'ES QU'UNE MERDE, GLADSTONE ! »
La voix de basse, rauque, transperce le bourdonnement de la salle.
Jay a la présence d'esprit de rétorquer : « Merci, monsieur ! », provoquant des éclats de rire autour de lui. Il est satisfait de la manière dont il a réagi à ces insultes. Les choses vont en rester là. Ce genre d'échanges entre propriétaires de club et supporters est simplement la conséquence de notre époque égalitariste, alors Jay laisse l'insulte glisser sur son costume à la coupe impeccable, tandis qu'il gravit une volée de marches menant à un tunnel qui le conduira dans le hall du niveau inférieur. Il calcule le temps que va lui prendre cette course et presse le pas.
Le score étant serré et vu qu'il ne reste que deux ou trois minutes à jouer, aucun spectateur n'a voulu abandonner son siège, par conséquent le hall est quasiment désert. Un agent d'entretien ficelle un sac poubelle, un vendeur de sodas compte une épaisse liasse de billets. Aucun des deux ne remarque Jay. Il va acheter une bouteille d'eau pour sa femme et lui expliquera qu'il n'y avait plus de vin. » (p.16-17-18)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Jay Gladstone est quinquagénaire, blanc, d'origine russe, indécemment riche. Juif aussi, peu pratiquant, mais aimant respecter les traditions des différentes fêtes. Cette information, sans réelle importance pour qui n'est pas un coincé du bulbe antisémite farouche, va pourtant se révéler un des rouages essentiels de la dégringolade vertigineuse décrite par Seth Greenland. C'est l'histoire d'un battement d'aile de papillon, un peu violent, au voisinage d'un alignement de dominos, en équilibre précaire, sur une planche tout en haut d'un gratte-ciel. Lorsque le premier vacille, il est déjà trop tard, même si l'on ne s'en aperçoit pas immédiatement, qu'on continue à penser que tout va se rétablir et continuer comme avant. Le papillon, à qui appartient l'aile en question, est armé et flic débutant. Et blanc. Un jour glacial, à Newark, il abat un Afro-Américain, ancien combattant victime de stress post-traumatique, faisant des exercices de gymnastique, totalement nu, en extérieur. Le policier a peur, le vétéran panique, ne comprend pas ce que lui veut cet homme en uniforme et court vers lui... Enchaînement d'incidents bénins, incompréhension, bavure.

Rien à voir avec Jay Gladstone, me direz-vous. Non, rien. Pour le moment.

Jay, promoteur immobilier, possède également une franchise NBA - un club de basket-ball professionnel US -, sa danseuse. Une marotte qui lui coûte un pognon de dingue, comme dirait l'autre, pour des résultats guère enthousiasmants : son club est en passe, une nouvelle fois, de rater la sélection pour les play-off, la finale du championnat regroupant les meilleures équipes. Son joueur-vedette, D'Angelo Maxwell, alias Dag, noir, solide, doué, un contrat à 20 millions de dollars par an, joue parfois les dilettantes, et cela se ressent sur les scores des matchs capitaux. Jay songe d'ailleurs à réviser son salaire à la baisse, ce qui n'arrange pas du tout Dag qui entretient son frère, quelques parasites, son ex et sa fillette vivant sur la côte ouest.

Ce n'est pas le seul souci de Gladstone : sa jeune épouse, Nicole, une goy de vingt ans sa cadette, brillante, intelligente, une belle carrière à Washington derrière elle, rêve d'avoir un enfant. Hors de question pour lui ! Une clause spécifique a été rédigée en ce sens dans leur contrat de mariage. Il a assez de soucis comme ça avec sa fille, Aviva, adolescente, née d'une première union, qui traîne au sein d'une petite bande de guérilleros du dimanche, en plus de vivre une aventure homosexuelle avec une Afro-Américaine pugnace, ayant quelques idées bien arrêtées sur l'histoire des Hébreux et celle de l'Afrique dont les peuples ont été pillés par les négriers. Large d'esprit, Gladstone ne voit rien à redire à la recherche de son orientation sexuelle par sa fille, par contre la remise en cause de l'esclavage du peuple juif ne passe pas. Ambiance aux repas de famille...

Jusqu'ici, rien de trop dramatique. Il y a bien aussi les soupçons que Gladstone entretient à propos de son cousin et associé, liés à des malversations sur des revenus provenant de casinos asiatiques. Une situation qu'il compte bien régler rapidement et définitivement. Sans coup de théâtre brusque, dans un premier temps, on sent pourtant, peu à peu, la position de Gladstone se dégrader, l'ambiance autour de lui devenir délétère. Dans un premier temps, Seth Greenland usine, avec méticulosité, patience, chacune des pièces qui serviront à construire la machine infernale qui fera chuter son personnage principal.

Fragilisé par une suite de déconvenues, Jay va commettre une énorme stupidité, pouvant l'envoyer en prison, mais ce n'est même pas elle qui causera sa chute. Là réside toute l'habileté de l'auteur à démontrer les failles béantes de la société américaine, les travers de sa justice, son passif avec le racisme, jamais réglé, la toute-puissance de ses médias et des ragots, les risques du communautarisme faisant qu'un étau effroyable se resserre peu à peu lorsqu'un homme est désigné à la vindicte. Ceci n'est pas seulement valable aux USA, il y a des leçons à prendre pour tout le monde.

Gladstone bascule à cause de faits, mais plus encore à cause de ses erreurs de communication, des interprétations hasardeuses posées sur ses déclarations ou de simples suppositions issues de préjugés, d'une procureure ambitieuse ne pouvant se mettre à dos la police en inculpant celui qui a abattu le vétéran et voulant calmer le jeu en offrant la tête d'un riche, des médias, de ses maladresses de communication, et, surtout, de la rumeur, des réseaux sociaux savamment alimentés. Tout, absolument tout, bientôt va concourir à sa perte. Jay Gladstone est au bord du précipice, non pas pour ce qu'il a réellement commis mais pour une phrase malheureuse, stupide, sortie de son contexte, pouvant être qualifiée de raciste. Comme dans La tache de Phillip Roth, une tache indélébile, montée en épingle, chaque tentative de défense réduite à néant, voire pire, enfonçant un peu plus le clou.

L'empire Gladstone, fondé deux générations plus tôt, renforcé par les pères de Jay et de son cousin que l'éthique n'étouffait pas, semblait inoxydable. Acheter des quartiers entiers en délabrement avancé, rebâtir, revendre dix fois plus cher, penser aussi à construire du bas de gamme afin de loger les pauvres, Bingo (le père de Jay) et Jerry s'y entendent à merveille. Quelques miettes pour une fondation charitable ou des futilités et tout le monde est content.

« Refusant de se comporter en simples capitalistes rapaces, les Gladstone étaient des entrepreneurs dynamiques dont l'esprit civique poussait à financer généreusement des projets publics : une fontaine au Lincoln Center, un bosquet de bouleaux dans Central Park, autant de fioritures qui dissimulaient leurs pratiques commerciales agressives. »

La position sociale de Gladstone semble un monolithe impressionnant. Elle était à la merci de quelques mots prononcés dans un état second par l'héritier trop lisse et parfait. Ce que réalise, avec une précision redoutable, Seth Greenland, c'est un examen microscopique de toutes les fissures n'apparaissant pas à l'oeil nu et qui, une fois livrées au domaine public, feront éclater le bloc.

La mécanique de la chute est une vaste fresque où l'on suit tour à tour, Jay, son épouse, son joueur-vedette, sa fille, une émission de radio, la procureure ambitieuse et ses stratégies politiques machiavéliques, une foule de personnages révélateurs de la société américaine, décrits et animés avec un talent fou. Une fois que l'on a saisi la main de Jay Gladstone, impossible de la lâcher, le récit ne faiblit pas un instant tout au long des presque 700 pages. Une chute sur les fesses, en haut d'un escalier, où Jay, encaisse et espère à chaque marche que ce sera la dernière, sans se rendre compte que celui-ci est sans fin.

Le milieu fermé et rapace du basket-ball pro US, les arcanes de la politique locale, du système judiciaire, du jeu des différentes communautés entre elle, les divagations terroristes d'un petit groupe de révolutionnaires de salon, la mise au pilori d'un homme, non pas innocent, mais injustement accusé de tous les maux de la terre. La Mécanique de la chute sonne le glas du rêve américain tel qu'il pouvait exister dans les années soixante. Les idoles y apparaissent fragiles, en équilibre instable, à la merci de l'univers incontrôlable de la rumeur. À noter l'excellente traduction de Jean Esch qui a su rendre toutes les subtilités du texte.

Un formidable roman, noir, à l'intrigue magistralement construite, une écriture précise, puissante, accompagnant des personnages pris dans une tourmente incroyable, tout pour devenir un classique !


Notice bio

Seth Greenland, scénariste pour le grand et le petit écran, vit entre Brooklyn et Los Angeles. Romancier, il est l’auteur de Mister Bones (2005), Un patron modèle (2008), Un bouddhiste en colère (2011), Et les regrets aussi (2016), Mécanique de la chute (septembre 2019) tous publiés chez Liana Levi. Quand il n’écrit pas, Seth Greenland fait de la randonnée, joue du piano, regarde des matchs de basket à la télé et essaie de méditer.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués dans ce roman : The Rolling Stones, U2, The Who, Bruce Springsteen, John Lennon, Louis Armstrong, Giuseppe Verdi – La Traviata, Jimi Hendrix, Soul Train, The Supremes, The Beatles, Richard Wagner – Ring, I Will Survive (en russe), Alicia Keys – Amazing Grace...

B.B. King – Lucille

Captain and Tennille – Love Will Keep Us Together

Mobb Deep - Shook Ones

Haendel – Music for the Royal Fireworks

50 Cent – High All the Time

Robert Johnson – Hellhound on my Trail


MÉCANIQUE DE LA CHUTE - Seth Greenland – Éditions Liana Levi – collection Littérature étrangère - 667 p. septembre 2019
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean Esch

photo : Pixabay

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