Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
MÉDIUM LES JOURS DE PLUIE de Louis-Stéphane Ulysse

Chronique Livre : MÉDIUM LES JOURS DE PLUIE de Louis-Stéphane Ulysse sur Quatre Sans Quatre

 Photo (Wikipédia)


L'extrait

« C'était une matinée chaude et ensoleillée. Les pluies de la nuit précédente avaient emporté avec elles les derniers nuages ; il ne restait plus dans le ciel que ce monochrome azur, parfaitement sans fin, comme si la météo ne pouvait plus jamais changer. En dessous, une dizaine de vieilles dames en jogging bougeaient dans une sorte de gymnastique aux chinoiseries décomposées. On savait seulement qu'on était encore sur Terre, à cause de la musique qui se propageait dans le jardin, et à travers les différentes pièces de la maison.

S'agissait d'une reprise de Stupid Cupid interprétée, cette fois, par un grabataire en phase terminale. Ce n'était pas une version meilleure ou pire que celle chantée par un nourrisson, une petite fille, un chien, une poule, ou tout ce qu'on avait pu entendre depuis le début des années 80. Selon Schoulberg – et dans ces cas-là, son discours ressemblait à une épuisante litanie pour qui l'écoutait – une part de notre malheur venait de ces foutues années qui avaient ouvert la porte à la connerie cynique à rentabilité immédiate, ainsi qu'aux décennies suivantes qui s'étaient engouffrées dans la brèche sans complexe. « Des épiciers qui veulent des vies de légendes payées à prix discount. » »


Le pitch

Paris : Schoulberg est un producteur de musique et dépressif dans une major et ça fait déjà un bout de temps qu'il se morfond à devoir porter de l'intérêt à des morveux arrogants dont le seul talent est d'être pistonnés par plus riche et influent que lui. Trois accords, ils se prennent pour Johnny Winter, quatre, ils sont la réincarnation de Hendrix et ça lui file la migraine, le bourdon et l'envie d'en finir avec cette mascarade. Une colère, un raptus et le voilà viré, obligé de repenser sa vie autrement et ailleurs.

Un oncle mourant l'appelle à son chevet à Los Angeles où il agonise accompagné d'une vieille hippie dingo et d'un tamoul légèrement étrange. Schoulberg va se tailler sur place une réputation de médium incontournable pour tout ceux qui doivent absolument communiquer avec un mort. Et, dans ces gens plongés dans la douleur du deuil, il y a Poison Ivy, guitariste des Cramps, qui ne peut supporter la disparition de Lux Interior, son âme sœur, chanteur et compositeur du groupe, son compagnon de toujours, son amour unique.

Aux détours de ses voyages aux pays des vivants ou des morts, Schoul va croiser de bien curieux personnages, un libraire sérieusement déjanté, des couguars en folie, des bluesmen de légende victimes de pas-de-chance, toute une faune hétéroclite et génialement dingue...


L'avis de Quatre Sans Quatre

Ce livre est tellement inclassable que c'en est une bénédiction ! Il n'a sans doute pas été écrit pour entrer sans se débattre dans quelque catégorie comme une dépouille encercueillée en son mausolée. Fantastique, il l'est, pas de doute. Mais surtout par la richesse de sa culture et le nombre de petites et grandes histoires de musique et de musiciens qui parsèment les aventures médiumniques de Schoulberg. Noir également, comme le deuil ou l'obscurité dans laquelle évolue les fantômes d'un passé héroïque, peu importe la couleur ou l'étiquette sur le flacon, l'ivresse est là assurément !

Un agent artistique épuisé par la médiocratie musicale ambiante qui, d'escroc patenté pour vieilles hippies riches, avides de contacts d'outre-tombe, devient le Google du macchabée, la source inépuisable du dialogue avec nos invisibles compagnons de route dont les vie achevées n'en ont pas moins influencé les nôtres sans que nous le sachions, d'un air entendu, d'une invention, d'une légende, avouez que le pitch est plus qu'intriguant. Et comme il est habilement raconté, intelligemment truffé de références, pépites de savoir et autres friandises, le tout donne un roman diaboliquement efficace.

Médium les jours de pluie est un salon shinto où l'on se croise entre vivants et morts, à la recherche d'infos de dernière main sur la vie chaotique des musiciens, du blues, du public. C'est également une biographie lumineuse du sombre univers des Cramps, de cet amour inépuisable, indivisible de Poison Ivy pour Lux Interior.

Ce roman transpire la culture et l'amour du rock comme un batteur ruisselant en fin de concert. Il sent le blues, respire les aléas de la musique et le goût de l'anecdote inconnue qui change tout. Trépidant, alerte, acide, drôle, le récit avance, coule agréablement, passant du rire à l'émotion douloureuse, du cynisme à l'empathie. Il plonge au cœur de la folie, du chagrin, du désir, des tentatives de dérèglement du sens de nos existences, qui tendent malheureusement à n'en point tenir compte, et persiste à désigner la même issue fatale.

Sous la fable, les pavés ! Lucide et subtil, l'auteur n'hésite pas à mettre quelques coups de pattes aux faux-culs(tureux) et autres abscons du son, pointant quelques travers ou comportements stupides ou agaçants sans sombrer dans une nostalgie toujours pénible. La connerie étant assez équitablement répartie entre les époques, les lieux, les ethnies et les cercles socio-professionnels, tout le monde ramasse.

Pour – vraiment – vous changer les idées, n'hésitez pas à suivre Schoulberg dans son univers WTF, son conte punk et dingue où les guitares hurlent à la lune à en foutre une trouille terrible aux loups-garous. Derrière ces bruits du monde, ces promenades en compagnie de fantômes, on ne trouve qu'une incommensurable affection pour ceux que les braves gens n'aiment pas...


Notice bio

Louis-Stéphane Ulysse, écrivain et scénariste, a publié plusieurs romans chez Florent-Massot, Flammarion, Calmann-Lévy, Panama ou, le dernier en date HAROLD au Serpent à Plumes. Il vit actuellement en Grèce. (Bio complète ICI)


La musique du livre

Du rare, du beau, du bon. Ulysse a fouillé magnifiquement l'histoire du blues et du rock pour en tirer des pépites oubliées. J'en ai tiré six mais il y en a des dizaines, les références et les anecdotes pleuvent, toutes plus intéressantes les unes que les autres. Ce roman est un morceau de rock, urgent, vital, violent, hurlant avec des passages de blues, les pages en transpirent l'épopée et je vous engage à découvrir la BO pour retrouver également le goût suave et délicieux des perles du passé ainsi qu'à revisiter la discographie des Cramps, ce groupes de musiciens qui ne savaient pas jouer comme le disait Poison Ivy mais qui a sacrément imprimé sa marque dans la saga du rock.

Tout à fait subjectivement, pour terminer cette chronique, j'ai choisi The Cramps, Taboo qui permis à Schoulberg de faire connaissance. The Trashmen avec Surfin' Bird, Big Bopper et Chantilly Lace qui tient une place importante dans le récit, Electric Chair Blues de Blind Lemon Jefferson joué par Robert « Guitar » Welch et Bikini Girl with Machine Gun pour clore sur The Cramps, le clip de ce morceau ayant été censuré mais il y a bien d'autres trouvailles à faire au fil des pages...

MÉDIUM LES JOURS DE PLUIE – Louis-Stéphane Ulysse – Le Serpent à Plumes – 363 p. mai 2015

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