Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
MÉFAITS D'HIVER de Philippe Georget

Chronique Livre : MÉFAITS D'HIVER de Philippe Georget sur Quatre Sans Quatre

photo : Corbeau (Pixabay)


Le pitch

Le lieutenant de police Gilles Sebag vient de voir en deux textos surpris sur le téléphone de Claire, son épouse, la confirmation d'une liaison qu'il soupçonnait. Blessé, désappointé, il devra rejoindre ses collègues sur les lieux d'une scène de crime ou un mari vient d'abattre sa femme infidèle. Perpignan semble le théâtre d'une épidémie d'infidélité, Sebag est conduit sur d'autres tragédies, toutes liées à l'adultère féminin : suicide, menace d'incendie généralisé d'un quartier...ça commence à faire beaucoup.

Anesthésiant sa douleur au whisky, fumant plus que de coutume, ce marathonien est plongé dans une forme de brouillard où sa vie privée et ses enquêtes se répondent en une litanie effrayante. Les flics n'aiment pas les coïncidences, le hasard n'est pas non plus une explication satisfaisante à tous ces drames ayant la même origine dans une si petite ville.

Gilles et ses collègues entreprennent donc un voyage dans l'ombre des événements, dans les arcanes de récits rétifs et de vérités amputées. En lui-même également puisque chaque nouvelle enquête le ramène à sa douleur, le blesse encore. Le chancre de la jalousie prend ses aises à Perpignan.


L'extrait

« Il ne fallait pas qu'on sache.
Personne... Jamais.
Par la fenêtre ouverte, il entendait des bruits de voix, puis de portières, monter du parking. Il se pencha à l'extérieur et vit un véhicule de patrouille démarrer hâtivement. La voiture franchit la barrière levée, tourna à gauche dans l'avenue pour se diriger vers le pont Arago. Un petit coup de sirène pour franchir le carrefour et hop, la patrouille disparut dans la nuit. Ce départ précipité n'avait sans doute rien à voir avec leur affaire. Franck Sergis, l'officier du quart, savait que Sebag passait la nuit dans son bureau. S'il y avait eu du nouveau au sujet d'Abad, il l'aurait prévenu.
Il referma la fenêtre en frissonnant puis retomba lourdement sur son fauteuil. Il s'offrit une nouvelle gorgée d'alcool. Le niveau de la bouteille baissait rapidement. Il était ivre, il sourit. Il aimait bien les proverbes et adorait les détourner à sa guise. Il ouvrit la bouche et dit à haute voix :
- Il faut soigner le mâle par le malt. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Les nuances. Ces infimes changements de teintes qui déclenchent les déclics de la perception, ces légers foncements des couleurs agaçant le regard, instillant goutte à goutte les doutes les plus insidieux. Philippe Georget, j'avais pu le constater dans Le Paradoxe du Cerf-Volant, sait les distiller judicieusement, par petites touches, dosées, millimétrées. Fin comme le fil de soie d'araignée, il nous emprisonne ans en avoir l'air dans une intrigue vénéneuse, impalpable mais implacable où les yeux de son flic sont embués d'amours en détresse et de carburant écossais.

Il va lui falloir lever la tête pour voir le rapace qui survole Perpignan, surmonter son obnubilation jalouse et entrer dans celles des autres pour sentir, pas voir, mais sentir qu'un charognard rôde et qu'il lui faut le débusquer pour sa propre rédemption et accomplir sa mission d'assurer l'ordre public. Bien amené, superbement maitrisé, les coups de théâtre et autres rebondissements, ne sont pas là pour la vitrine, ils sont tous utiles au cheminement de Sebag et arrivent opportunément. Indéniablement bien écrit, Méfaits d'Hiver, manipule sournoisement son lecteur, ce qui est fort agréable quand c'est fait dans les règles de l'art.

Gilles qui connait ses limites, « « un fainéant consciencieux » : trop consciencieux pour se satisfaire de sa fainéantise mais trop fainéant pour déplacer seul des montagnes. », se voit habilement renvoyé de miroir en miroir dans des tragédies où il peine à se reconnaître ou identifier son couple. Pas lui, pas comme ça. Philippe Georget, ici et dans Le Paradoxe du Cerf-Volant, excelle à mettre KO ses héros dès le prologue de ses romans. Comme ça, c'est fait, plus besoin d'y revenir. C'est la suite qui lui importe, la façon de relever ou de s'effondrer, à vivre l'intrigue au travers le filtre de la souffrance et du deuil à effectuer.

Méfaits d'Hiver précipitee ses protagonistes dans un labyrinthe nauséabond. Un coupable avouant dès son arrestation, un suicide, un mec qui pète les plombs, rien de bien excitant pour un flic digne de ce nom. Il faut que l'affaire résonne tout au fond du crâne de Gilles pour prendre toute l'ampleur qu'elle mérite et attise son attention obsessionnelle. Le roman est subtil, sinueux, il ne s'éloigne jamais de son propos, revient sans cesse à sa ligne, une suite ininterrompue de boomerangs émotionnels, servis par des personnages secondaires qui ne sont pas là pour jouer les utilités.

Deux romans à suivre de cette qualité, ça vous classe un auteur. Une place un peu à part, dans le polar classique avec des intrigues qui ne le sont pas, un style agréable servant l'histoire et les personnages.


Notice bio

Philippe Georget est né en 1963. Licencié en Histoire, il est également titulaire d'une maîtrise en journalisme. Il a travaillé pour Radio France et Le Guide du routard avant de se lancer dans la télévision régionale du côté de Orléans où il y exercera tous les métiers. Après un tour des pays méditerranéens en camping-car, il se pose aux environs de Perpignan. Il avait déjà frappé très fort l'année dernière avec la sortie en poche de Le Paradoxe du Cerf-Volant, un excellent polar publié en 2011. Méfaits d'Hiver est son cinquième roman.


La musique du livre

Ta Cigarette après l'Amour, à l'hôtel de l'adultère, pour savourer encore les moments volés, Charles Dumont...Claire et Gilles Sebag tentent de s'expliquer, de comprendre et Renaud vient à l'esprit de Gilles, Me Jette Pas, l'ambivalence de ces difficiles instants provoque également l'apparition de Pars chantée par Jacques Higelin.

Du whisky, des clopes, le blues pour Sebag toujours aussi tourmenté qui écoute une musique totalement adaptée, Baby, Please Don't Go de Lightnon'Hopkins.

Un final de légende, Louis Armstrong et Ella Fitzgerald, They Can't Take That Away From Me...

 

MÉFAITS D'HIVER – Philippe Georget – Jigal Polar – 347 p. septembre 2015

Chronique Livre : LA CHANCE DU PERDANT de Christophe Guillaumot Chronique Livre : PUNK FRICTION de Jess Kaan Chronique Livre : ENTRE DEUX MONDES d'Olivier Norek