Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
M, LE BORD DE L'ABÎME de Bernard Minier

Chronique Livre : M, LE BORD DE L'ABÎME de Bernard Minier sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Pourquoi Moïra, une jeune Française, se retrouve-t-elle à Hong Kong chez Ming, le géant chinois du numérique ?

Pourquoi, dès le premier soir, est-elle abordée par la police ?

Pourquoi le Centre, siège ultramoderne de Ming , cache-t-il tant de secrets ?

Pourquoi Moïra se sent-elle en permanence suivie et espionnée ?

Pourquoi les morts violentes se multiplient parmi les employés du Centre – assassinats, accidents, suicides ?

Alors qu’elle démarre à peine sa mission, Moïra acquiert la conviction que la vérité qui l’attend au bout de la nuit sera plus effroyable que le plus terrifiant des cauchemars.


L'extrait

« C'était la première fois de sa vie qu'elle faisait l'objet d'une telle attention. C'était aussi le moment d'avoir une toute dernière pensée. Mais là encore elle ne pensa rien. Si elle avait dû le faire, résumer son existence en une phrase, elle se serait sans doute dit qu'elle ressemblait à une histoire trop courte rédigée par un scénariste dénué de talent mais ayant fumé quelques joints.
Lorsque Carrie Law enjamba la barrière de verre – mouvement que son pantalon de smoking facilita -, des cris s'élevèrent derrière elle et quelqu'un – un jeune Américain de Pittsburgh qui était là pour affaires et qui rêvait de coucher avec une Chinoise – s'élança vers elle. Il ne serait certainement pas arrivé à temps de toute façon mais, comble de malchance, il dérapa sur la tapis détrempé, mit un genou à terre, sa ridicule perruque blonde glissant et révélant un crâne pour le moins dégarni, puis il se releva, donna un coup de reins et repartit de plus belle – il avait été linebacker à l'université -, au moment où elle avait déjà un talon de huit centimètres dans le vide.
Trente-deux étages...
Elle tourna la tête et considéra le jeune Américain aux larges épaules et aux yeux fous, sa bouche peinte en rouge ouverte sur un cri, qui se ruait vers elle comme il l'avait fait naguère pour aller plaquer les running back adverses avant qu'ils aient franchi la ligne des 10 yards. Elle fit un pas de plus.
Cria à son tour.
Quand elle sentit le vide sous ses pieds, l'irrésistible aspiration de la chute, l'air fouettant ses joues et ses vêtements, quand elle vit les lumières défiler à toute vitesse et que le sol approchait bien trop vite, elle hurla...
Carrie Law crut entendre en réponse une clameur, d'autres cris au-dessus d'elle – mais le vent sifflait bien trop fort à ses oreilles. »(p. 15-16)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Tu ne vois donc pas ce qu'ils nous préparent avec leurs fermes de calcul, les algorithmes et leurs applications ? Un monde où tout un chacun est sous le regard des autres tout le temps, jugé pour le moindre de ses faits et gestes par une armée de petits censeurs, de petits procureurs et de petits dictateurs planqués derrière leurs ordinateurs ! Un monde où si tu émets la moindre opinion divergente tu te fais insulter et tu reçois des menaces de mort. »

Bernard Minier remet sur le métier un thème déjà abordé, avec moins d’acuité, dans Une putain d’histoire : le Big Data, la surveillance généralisée et le cortège de catastrophes qui vont, à n’en pas douter, découler des progrès gigantesques des nouvelles technologies sans un contrôle strict de leurs applications. Cette fabuleuse intrigue balance sans cesse entre des mondes multiples, une sorte de matrice dans laquelle s’inscrivent faits réels et fictionnels, réalité virtuelle et factuelle, transparence et opacité, fantasmes et actions concrètes. La plupart des personnages évoluent sur au moins deux plans, jouent aux postes frontières si peu gardés entre folie, désir, science et conscience. Le décor lui-même, Hong Kong, cité tentaculaire, vitrine du capitalisme libéral financier triomphant, néanmoins redevenue possession de la République Populaire de Chine, toujours masquée d’un communisme d’apparat dissimulant le régime le plus libéral du monde. Toutes les tares et les qualités s’y croisent, une ville entre rêve et cauchemar, comme cette histoire.

Le rêve, c’est celui de Moïra, vingt-huit ans, père inconnu, mère dépressive traumatisante décédée, douée pour l’informatique, diplômée, travaillant pour Facebook, admise après des tests ardus à intégrer Ming, la plus grande entreprise mondiale d’Intelligence Artificielle, développant un projet ultra-secret, DEUS. Un assistant personnel destiné à être vendu à l’humanité toute entière. Du moins celle qui aura les moyens de se la payer. Le cauchemar, c'est la menace sourde qui semble planer autour de tout ce qui touche à Ming.

Moïra est accueillie au Centre, le coeur névralgique de l’entreprise, dans une équipe internationale multidisciplinaire. La jeune femme, très impressionnée, rencontre le tout-puissant patron de la firme : Ming Jianfeng. Un ancien militaire de l’armée populaire de libération devenu un géant de l’Internet, capable de rivaliser depuis le marché chinois avec les plus grandes entreprises américaines. Psychologue norvégienne, médecin indienne, chef de projet espagnol ou américain, chef de la sécurité chinoise, la mondialisation est une réalité patente chez Ming. Moïra se plonge dans le travail mais note tout de même la paranoïa qui imprègne l’atmosphère.

Le secret est partout, jalousement gardé par des chiens robotisés et des systèmes de sécurité démentiels. Une fois acceptée au sein des cadres dirigeants, elle doit abandonner toute idée de vie privée. Elle est reliée 24 heures sur 24 aux serveurs de Ming qui enregistrent ses moindres réactions physiques et émotionnelles, sa tablette et son téléphone appartiennent à l’entreprise, elle-même devient partie intégrante de la société et doit accepter de perdre le contrôle sur ce qu’elle veut ou non communiquer.

Bien que le travail soit passionnant, Moïra est chargé de paramétrer les réactions de DEUS, de les analyser, le malaise ressenti s’accentue encore lorsqu’elle est contactée par la police, contact informel dans un bar, qui lui dit enquêter sur de possibles malversations et corruptions de l’entreprise. Au fur et à mesure que le récit se développe de nombreux signaux perturbent Moïra qui commence à s’inquiéter. D'une part de savoir pour qui et pour quoi elle travaille et d'autre part de ce tueur qui semble rôder autour des femmes employées par l'entreprise.

Parallèlement, Chan, jeune policier fringant, et Elijah, vieux flic toxicomane sur le retour, investiguent à propos d’un tueur en série ayant déjà trois jeunes femmes à son palmarès. Trois Chinoises travaillant pour Ming. Plus une, la plus récente, qui s’est suicidée lors d’une réception à laquelle assistait tous les cadres de la société. Mais a-t-elle sauté de son plein gré ? Un assassin sadique, torturant et violant ses victimes de façon abominable rôde et il apparaît vite qu'il est lié de façon proche à la firme.

Comme à son habitude, Bernard Minier va resserrer un à un les boulons du scénario, faisant passer l’ambiance de pesante à franchement étouffante de chapitre en chapitre. Les menaces se font plus pressantes, le danger plus précis, les suspects se suivent, sans se ressembler, et ne tiennent que le temps de passer à leur tour à la trappe. On meurt avec assiduité chez Ming, surtout dans le dernier cercle, ceux qui ont accès à l’ensemble des données. Tout cela est superbement réalisé, même la météo y met du sien, passant lentement d’un temps plutôt clément à la pluie pour finir en typhon pour un dénouement digne des très grands blockbuster.

Chaque personnage est double, voire triple, les apparences ne sont que tromperies tout au long des presque 600 pages. Alors certes, le danger vient de la puissance phénoménale de l’intelligence artificielle, de la pénétration chaque jour plus importante d’Internet dans chaque foyer ou presque, pourtant les sentiments qui animent ceux qui s’en servent à des fins maléfiques ne sont jamais que des pulsions bassement humaines. Les mobiles des crimes n’ont pas changé depuis l’aube de l’humanité. Seuls les moyens actuels de les commettre font frémir parce qu’ils deviennent rapidement universels et qu’un homme seul peut infecter la planète. Et là, Bernard Minier frappe fort et juste, englobant dans son thriller aussi bien l’aspect intime des personnages que le côté social d’un nouveau monde qui ne cesse de ressembler à l’ancien. En pire.

La machinerie des différentes intrigues est complexe, à plusieurs étages, plusieurs couches comme les logiciels de pointe, toutefois le lecteur ne butte pas un seul instant tant le déroulé en est dominé sans hésitation, l'écriture efficace et limpide. L’auteur sait à merveille vous foutre les jetons et vous projeter dans un univers effroyable en racontant les conséquences possibles de technologies que nous côtoyons à chaque instant. Il n’y a aucun hasard dans le choix des différents protagonistes, ils ont tous une fonction et un rôle essentiel. Moïra et Chan, évidemment, les autres tout autant. Les dangers des vies privées privées de secrets, de la totale transparence et de la propagation exponentielle de la haine à haute dose. Ce roman est également un cri d’alarme salutaire, avant qu’il ne soit trop tard, s’il ne l’est pas déjà. Avant que quelques multinationales détiennent dans leurs fermes de serveurs le plus petit détail de l’existence de chacun et ne décident de s’en servir pour des objectifs plus qu’inquiétants. Un zeste de géopolitique avec une belle explication du concept chinois du zouchuqu, l'esprit de conquête, passant pour le moment par des investissements fantastiques partout à travers le monde, mais tout autant par le renforcement inquiétant de l'armée rouge.

M comme machiavélique machination maléfique dans laquelle le lecteur est précipité de surprise en révélation choc, de coup de théâtre en frissons d’angoisse, avec cet indéniable plus d’une véritable réflexion nécessaire sur l’Intelligence artificielle et ses possibles conséquences.

Un thriller époustouflant qui dépasse largement le cadre du genre où, finalement, le plus effroyable ne sont pas les assassinats...


Notice bio

Bernard Minier est né en 1960 à Béziers. Il travaille un temps dans l'administration des douanes tout en participant à plusieurs concours de nouvelles. Glacé paraît en 2011chez XO éditions et rencontre un très grand succès couronné de nombreux prix littéraires dont le prix Polar du Festival de Cognac. Son deuxième roman, Le Cercle, est publié en 2012 et met de nouveau en scène Servaz et Ziegler dans une nouvelle intrigue tout aussi passionnante, suivra l’étincelant N'éteins pas la lumière en 2014, tous chez le même éditeur. Une putain d'histoire, publié en avril 2015, a été une première incursion sur le territoire américain, son premier thriller sans Servaz et son équipe qui reprennent du service dans Nuit (2017), puis dans Soeurs (2018), toujours chez XO Éditions.


La musique du livre

B.B. King & Eric Clapton – The Thrill is Gone

Drake – God's Plan

David Bowie – Wild is the Wind

Rihanna - Love On The Brain

A-AH – Summer Moved On

Lady Gaga & Bradley Cooper - Shallow


M, LE BORD DE L'ABÎME – Bernard Minier – XO Éditions – 560 p. mars 2019

photo : Hong Kong avant un typhon - Pixabay

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