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Chronique Livre :
MÈRE TOXIQUE d'Alexandra Burt

Chronique Livre : MÈRE TOXIQUE d'Alexandra Burt sur Quatre Sans Quatre

L’auteure :

Alexandra Burt est née en Allemagne et s’est installée aux États-Unis à la fin de ses études. Traductrice et écrivaine, elle est membre du groupe de femmes américaines auteures de polars Sisters in Crime. Elle avait déjà publié Little Girl Gone en 2017, toujours chez Denoël, dont j’avais eu le plaisir de parler ici même.


En vitesse :

Dahlia a passé son enfance bringuebalée, dans des voitures en phase terminale, de motels miteux en motels encore plus miteux. La banquette arrière est son terrain de jeu, sous la couverture quand sa mère lui enjoint de se cacher ou de l’attendre pendant qu’elle va travailler. Pas d’école, pas de camarades, une vie en marge, sur le fil du rasoir, clandestine, toujours prête au départ, en pleine nuit, pour un ailleurs guère plus engageant.

Un jour, pourtant, sa mère Memphis, revient s’installer à Aurora, l’endroit d’où elle est partie. Les secrets, eux, n’ont pas disparu. Dahlia va s’y heurter de plein fouet.


L’extrait :

« Elle s’arrêtèrent une fois pour passer la nuit à Albuquerque. Comme le nom de cette ville intriguait la fille, elle le chercha dans l’encyclopédie qu’elle transportait avec elle. C’était son bien le plus précieux.
Albukurkee… Elle répéta silencieusement le mot jusqu’à ce qu’il perde toute signification. Elle se laissa aller à une rêverie paranoïaque, oubliant l’heure et le lieu où elles se rendaient. Elle n’avaient jamais parcouru une si grande distance en voiture pendant si longtemps, avec de fréquents arrêts pour prendre de l’essence.
Fatiguée, les paupières lourdes, elle tombait de sommeil quand sa mère s’arrêta devant un hôtel. Rodeside Inn, disait l’enseigne. Plus tard, elle ne se rappellerait que les mauvaises herbes qui poussaient entre les fissures du béton, dans le parking.
Le lendemain matin, sa mère acheta des donuts à emporter avant de reprendre la route. La fille s’endormit, mais une fois réveillée, quand elle regarda par la fenêtre, le paysage n’avait pas du tout changé. Après des jours de route, elle se sentait comme une pile électrique. Les heures s’étiraient et elle regrettait que sa mère ait jeté son sac dans le coffre de la Lincoln ; elle aurait bien pris son magazine American Girl et ses rouges à lèvres goût bonbon.
Elle ouvrit un paquet de réglisses rouges, les suça puis s’en frotta doucement les lèvres pour les colorer.
Elle caressa la reliure craquelée de son encyclopédie - il manquait les premières pages et elle ne saurait jamais quels mots précédaient « accordéon : instrument de musique à soufflet en forme de boîte, surnommé familièrement piano à bretelles » et se concentra sur le son des pages qui bruissaient comme du vieux parchemin quand elle les tournait.
Sa mère l’appelait Bet. La fille n’aimait pas ce surnom, surtout quand sa mère la présentait : « Voici Bet », annonçait-elle en souriant. « Elle est très timide. » Ensuite elle passait rapidement à autre chose, comme si elle en avait déjà trop dit.
« Bête : animal généralement sauvage. Quand elle est apprivoisée, une bête peut devenir un compagnon et nécessite des soins et de l’affection. »
Le fille ouvrit l’encyclopédie au hasard. Elle se rappela l’époque où elle était neuve, avec son papier et sa reliure raides, et se demanda si les pages allaient finir par se décoller. Elle essaya de se concentrer sur un mot mais le mouvement de la voiture lui donnait la nausée. Elle se contenta de laisser le livre ouvert sur ses genoux.
- J’ai froid aux pieds. Est-ce que je peux prendre une paire de chaussettes dans le coffre ? demanda-t-elle, peu après la frontière entre le Nouveau-Mexique et le Texas.
- Pas maintenant, répondit sa mère en consultant sa montre. » (p. 11 et 12)


À nous deux :

- Dis-donc, Dance, ils ne sont pas gâtés les hommes, dans ce roman. Des sales types, pour la plupart, non ?
- C’est de la littérature, petite, mais ne t’y frotte pas de trop près malgré tout.

Identités flottantes, filiations qui s’effilochent, maternités indécises…

Memphis et sa fille Dahlia – ou bien est-ce Bet, comme elle semble se souvenir d’avoir été prénommée par sa mère il y a très longtemps ? – vivent en fugitives. Pas d’école pour Dahlia, pas de vraie maison, pas de camarades. Juste elle, sa mère et la voiture pourrie qui leur sert à accroître la distance entre elles et… elles et quoi, au juste ? Elle n’en sait rien, la petite. Elle ne connaît que le silence buté de sa mère quand elle lui pose des questions, le malaise qui s’instaure quand elle la pousse dans ses retranchements, les papiers qui manquent et qui les empêchent de vivre comme les autres. Motels, petits boulots mal payés, au black, horaires fluctuants, parfois des hommes, et puis la fuite qui reprend de plus belle, la nuit, vers un ailleurs tout aussi illusoire.

Elle est belle, Memphis, classe quelque soit la couleur de ses cheveux ou le look qu’elle a choisi pour son énième avatar : blonde, cheveux courts et lèvres rouge vif à la Marylin Monroe ou bien frange, cheveux longs dénoués et robes fleuries bohémiennes. Elle attire les regards des hommes, trouve sans mal du boulot et parfois plus. Memphis, c’est pourtant une femme qui n’existe pas, un leurre, une illusion sans cesse renouvelée pour tromper. Tromper qui ? Pourquoi ? Quels sont les dangers qui l’entourent et qui nécessitent de prendre la route, encore une fois, jetant vite fait toutes leurs possessions dans deux valises…

Et puis ce retour à Aurora, d’où Memphis et Dahlia se sont échappées il y a longtemps. Memphis est de plus en plus étrange, elle vit une vie de recluse, refusant tout contact avec les autres, enfermée avec ses secrets.

Dahlia se souvient. Précoce, intelligente et vive, elle a reçu son vademecum des mains de sa mère : une encyclopédie dans laquelle elle cherche un sens au monde opaque qui l’entoure en apprenant par coeur les définitions des mots auxquels elle se cogne. Pas de papiers, pas d’existence dont une carte, un document timbré, un sceau officiel puisse attester. Voilà l’autre présent offert par Memphis. Un cadeau empoisonné qui l’oblige à vivre une vie clandestine une fois adulte, ne jamais rien faire qui puisse exiger d’être en règle. De petits boulots en petits boulots, toujours sur le qui-vive, prête, elle aussi, à partir dans la minute, elle s’épuise, elle souhaite un semblant de normalité dans sa vie, enfin, et comprendre ce qu’il fallait fuir.

Elle revient donc à Aurora, auprès de sa mère, espérant percer le mur de son silence et de la folie dans laquelle elle s’enfonce. Elle retrouve Bobby, un ancien ami, policier comme son père qui connaissait Memphis, peut-être même avant qu’elle soit Memphis, quand c’était une jeune fille solitaire et amoureuse.

Mais on ne peut rien demander à Memphis, elle se dérobe continuellement. Il n’y a que ses manies, ses terreurs et ses silences et sa phobie des criquets.

Au cours d’un jogging en forêt, Dahlia découvre le corps d’une jeune femme, partiellement enterré et fait une mauvaise chute. Elle alerte les secours quand elle recouvre ses esprits et se sent, dès lors, bizarrement connectée à cette jeune infortunée qui est dans hospitalisée, dans le coma, et dont on ne parvient pas à trouver l’identité.

Et, en s’intéressant au sujet des disparitions de jeunes femmes, Dahlia se rend compte qu’il y en a eu d’autres, à Aurora. Des disparitions jamais éclaircies.

Petit à petit les interrogations de Dahlia se portent sur une maison, une vieille ferme, un peu éloignée de la ville, délabrée et qui, à sa grande surprise, appartient à sa mère, comme un document officiel en atteste… Memphis n’en a jamais rien dit. Dahlia doit comprendre, trouver le fil d’Ariane qui va la mener au coeur du labyrinthe, affronter le monstre une fois pour toutes.

Identités flottantes, filiations qui s’effilochent, maternités indécises…

Quatre voix prennent tour à tour la parole pour placer d’une main parfois hésitante les pièces qui formeront un tout.

Un roman qui vaut pour les secrets de famille, bien sûr, lourds et prégnants, et qui déterminent le présent, qui le fixent dans une mobilité effrayante, un marécage de questions aux multiples possibles. Sans certitude, tout est possible. La vérité donne des contours nets à l’angoisse et permet de tracer un chemin stable vers le futur.

Memphis se réinvente plusieurs fois, fille, femme, puis mère, elle se fabrique elle-même, quitte à forcer le cours des choses à se plier à ses désirs. Victime et bourreau, mère aimante et toxique, femme implacable et cependant intensément fragile, elle enchaîne sa fille à sa propre folie en lui refusant les explications dont elle a besoin.

Les femmes sont le sujet du récit – les hommes ne leur arrivent décidément pas à la cheville, sorry folks - parce que ce sont des êtres en constante mutation, dans ce roman, jamais vaincues parce que capables de s’adapter à tout, insaisissables et surprenantes, fortes d’elles-mêmes.


MÈRE TOXIQUE - Alexandra Burt – Éditions Denoël - collection Sueurs Froides - 462 p. mai 2018
Traduit de l’anglais (US) par Perrine Chambon

photo : Pixabay

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